La lettre du 18 juillet 2023 révélée par Blast, à l’épreuve des faits dans l’affaire Benabderrahmane

Le 18 juillet 2023, le Premier ministre du Qatar écrivait à Catherine Colonna que Nasser al-Khelaïfi « s’est engagé à coopérer » avec la justice française. Le 15 octobre 2026, Le Parisien rapporte que le président du PSG n’a pas déféré à sa convocation et invoque une immunité diplomatique. Entre les deux, les Nations unies ont jugé arbitraire la détention de Tayeb Benabderrahmane et constaté que Doha ne contestait pas les tortures. Ligne après ligne, la lettre révélée par Blast se retourne contre ses auteurs.

Révélée par Blast le 24 septembre 2023, puis confirmée par l’AFP, elle est adressée le 18 juillet 2023 à Catherine Colonna, ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, par Mohammed ben Abderrahmane ben Jassim Al-Thani, Premier ministre et ministre des Affaires étrangères de l’État du Qatar. Elle tient en trois affirmations que la France était invitée à prendre pour argent comptant : Nasser al-Khelaïfi « s’est engagé à coopérer avec les autorités françaises concernées au sujet de la plainte susmentionnée » ; le Qatar respecte l’indépendance de la justice française ; la plainte de l’entrepreneur français Tayeb Benabderrahmane ne contient que des allégations dépourvues de fondement en fait et en droit. Trois affirmations, trois démentis. [2][3]

Le courrier n’est pas écrit dans le vide. Il suit de 13 jours les perquisitions menées, le 5 juillet 2023, chez le président du PSG, dans l’information judiciaire ouverte à Paris sur les faits de séquestration et de torture dénoncés par M. Benabderrahmane. L’État du Qatar s’en plaint : les autorités françaises, écrit-il, auraient pu obtenir les réponses de M. Al-Khelaïfi et son consentement aux fouilles de son bureau, de son domicile et de son téléphone à un moment et dans un lieu appropriés. Il sollicite l’attention personnelle de la ministre sur la situation de l’intéressé, au nom de sa réputation et de celle de l’État du Qatar. Et il l’informe, dans le même courrier, que M. Benabderrahmane a été condamné à mort secrètement le 31 mai 2023 et qu’il est recherché pour l’exécution de ce jugement. [2]

Premier mensonge : la coopération

Trois ans plus tard, Le Parisien du 15 octobre 2026 raconte la suite. Rachida Dati, Yamina Benguigui et les avocats Olivier Pardo, Renaud Semerdjian et Francis Szpiner ont été entendus par les enquêteurs de l’office central de lutte contre la criminalité organisée (OCLCO). Nasser al-Khelaïfi, lui aussi convoqué, ne s’est pas présenté : il invoque une immunité diplomatique. Son nouvel avocat, Me Philippe Bouchez el Ghozi, explique au quotidien que son client entend voir respecter les voies diplomatiques applicables à sa convocation. [1]

La contradiction est frontale, et elle se lit dans la lettre elle-même. En 2023, Doha ne plaidait aucune immunité : elle promettait des réponses et ne discutait que du moment et du lieu. Le moment est venu, le lieu était chez l’OCLCO, et la réponse est une fin de non-recevoir. De deux choses l’une. Ou bien l’engagement de coopérer n’a jamais existé, et la lettre du 18 juillet 2023 disait à la France une chose fausse. Ou bien il a existé, et il a été rompu le jour où il fallait l’honorer. Dans les deux cas, la parole de l’État qatari, engagée par la signature de son Premier ministre auprès de la ministre française, ne valait pas le papier sur lequel elle était écrite. Une coopération qui s’arrête à la porte du cabinet d’instruction n’est pas une coopération : c’est une négociation sur les conditions de l’enquête, menée de gouvernement à gouvernement, par-dessus la tête des juges.

Une immunité qui reste à démontrer

Le mot « immunité » ne suffit pas à en faire une. La présidence d’un club de football n’en confère aucune. La qualité de ministre sans portefeuille, que Le Parisien prête à M. Al-Khelaïfi, n’ouvre pas davantage l’immunité personnelle que le droit international réserve aux seuls chef de l’État, chef du gouvernement et ministre des Affaires étrangères en exercice — ce que la Cour de cassation vient de rappeler en assemblée plénière, le 25 juillet 2025. Elle l’avait déjà jugé en 2015 pour le vice-président d’un État étranger : ni chef d’État, ni chef de gouvernement, ni ministre des Affaires étrangères, et des actes accomplis « à des fins personnelles » avant son entrée en fonctions — pas d’immunité. [6][7]

Reste l’immunité de l’agent diplomatique. Elle suppose un statut opposable à la France — une accréditation ou une mission notifiée à Paris — que la Convention de Vienne de 1961 organise et que rien de ce qui a été rendu public n’établit. Et elle n’appartient pas à celui qui l’invoque : elle appartient à l’État accréditant, qui seul peut y renoncer, de manière expresse (article 32). C’est ici que la lettre de 2023 se retourne une nouvelle fois contre ses auteurs. Un État qui promet par écrit la coopération de son ressortissant, sans y attacher la moindre réserve d’immunité, et dont le ressortissant oppose trois ans plus tard une immunité au nom de ce même État, a promis ce qu’il savait pouvoir reprendre. [8]

Quant à l’immunité dite fonctionnelle, qui couvre les actes accomplis pour le compte d’un État dans l’exercice de ses fonctions souveraines, elle supposerait que les faits dénoncés — la récupération, par la contrainte, des archives d’un homme détenu — aient constitué une mission de l’État qatari. Doha devrait alors l’assumer comme telle. Et la Cour de cassation a jugé, le même 25 juillet 2025, que cette immunité ne couvre ni le génocide, ni les crimes contre l’humanité, ni les crimes de guerre. L’alternative est donc inconfortable : des actes privés, et aucune immunité ; des actes d’État, et un État qui les revendique. Dans les deux cas, la compétence de la justice française, qui s’étend aux crimes commis à l’étranger contre un Français, n’est pas en cause. [7][9][10]

Deuxième mensonge : le respect de la justice française

La lettre affirme respecter l’indépendance de la justice française. Elle fait, dans les mêmes lignes, exactement l’inverse. Elle conteste les modalités d’actes d’enquête ordonnés par des juges d’instruction ; elle propose d’y substituer des réponses données à la convenance de l’intéressé ; elle sollicite l’intervention personnelle d’une ministre pour qu’une réputation soit préservée. On ne demande pas à l’exécutif d’un État de droit de s’intéresser personnellement à une perquisition quand on respecte les juges qui l’ont ordonnée. Ce courrier n’est pas une note de courtoisie entre chancelleries : c’est une démarche de pression sur le pouvoir politique français au sujet d’une procédure judiciaire en cours, enveloppée dans le vocabulaire du respect. [2]

Troisième mensonge : des « allégations sans fondement »

Le troisième démenti vient de Genève. Dans son avis n° 28/2025, adopté le 8 avril 2025, le Groupe de travail des Nations unies sur la détention arbitraire conclut que la privation de liberté de Tayeb Benabderrahmane était arbitraire au titre des trois catégories qu’il retient : sans base légale (catégorie I), motivée par l’exercice de sa liberté d’opinion et d’expression (catégorie II), entachée de violations graves du droit à un procès équitable (catégorie III). Il demande au Qatar une enquête complète et indépendante, une réparation et la diffusion la plus large de son avis. [4]

Le plus accablant n’est pas la conclusion, mais la manière dont Doha s’est défendue. Saisi le 3 décembre 2024, le gouvernement qatari a demandé un délai, puis a répondu hors délai, le 4 mars 2025. Le Groupe de travail relève qu’il n’a fourni aucun élément factuel détaillé à l’appui de ses accusations (§ 89), qu’il n’a contesté ni la détention secrète, ni les allégations de torture, de privation de sommeil et de menaces contre la famille du détenu, ni le refus d’un interprète (§§ 75, 97 et 100). Il relève encore, sans que Doha le conteste, que les aveux signés dans ces conditions ont ensuite servi à la condamnation à mort (§ 97). À Paris, en juillet 2023, Doha écrivait que tout cela était sans fondement en fait et en droit. À Genève, en mars 2025, invitée à le démontrer, Doha s’est tue. Le silence d’un État devant l’ONU sur des faits de torture n’est pas une nuance de procédure : c’est un aveu par défaut. [4]

La condamnation à mort elle-même relève du même double langage. Le 18 juillet 2023, Doha en informe la ministre française et précise que le condamné est recherché pour l’exécution du jugement. Le condamné, lui, n’en sait rien : il apprendra sa condamnation à mort deux mois plus tard, par la presse, à la lecture de Blast — un jugement rendu en son absence, sans qu’il ait été informé des charges ni mis en mesure de se défendre et dont le Quai d’Orsay, qui en était avisé depuis deux mois, ne lui avait rien dit. Un État qui se dit respectueux des procédures annonce à un gouvernement étranger qu’il entend exécuter l’un de ses ressortissants, et ne le notifie pas à l’intéressé. Et ce jugement repose, selon les éléments non contestés devant l’ONU, sur des falsifications de documents judiciaires et des faux aveux arrachés sous la torture. [2][3][5]

Ce que la « coopération » devait laisser dans l’ombre

L’enquête française porte sur une séquence que Le Parisien résume ainsi : des supports numériques remis dans le cadre de négociations conduites alors que M. Benabderrahmane était détenu arbitrairement au Qatar ; un protocole signé le 10 juillet 2020, assorti d’une clause pénale de cinq millions d’euros ; un homme sorti de prison mais maintenu en résidence surveillée, sans pouvoir rentrer en France ; un message de septembre 2020 dans lequel Me Pardo indiquait à Me Semerdjian « que Monsieur Benabderrahmane est de nationalité française et qu’il ne pourrait être empêché de quitter le Qatar sans y être considéré comme détenu sans droit ni titre. Monsieur Benabderrahmane m’a déjà indiqué que si tel était le cas, outre le fait qu’il changerait d’avocat, il utiliserait tous les recours à sa disposition afin de faire cesser une situation qu’il estimerait être celle d’un otage. » [1]

L’art du double langage

Ce double discours n’est pas un accident de plume ; c’est une manière de faire. Doha est, depuis les années 1960, le sanctuaire de la confrérie des Frères musulmans : Youssef al-Qaradawi, son guide spirituel, y a vécu de 1961 à sa mort en 2022 et prêché depuis les studios d’Al Jazeera ; la rupture avec la confrérie figurait parmi les treize exigences adressées à l’émirat par ses voisins du Golfe en juin 2017 ; et les « Qatar Papers » de Christian Chesnot et Georges Malbrunot ont documenté, en 2019, le financement par Qatar Charity de cent quarante projets liés à ses réseaux en Europe. Or les transfuges de la confrérie décrivent une même méthode, qu’ils nomment la taqiya : un discours pour l’extérieur, un autre pour soi ; dire à l’interlocuteur ce qu’il veut entendre, et faire l’inverse.

La lettre du 18 juillet 2023 en est un cas d’école. Elle dit « indépendance de la justice » et sollicite l’intervention d’une ministre. Elle dit « coopération » et prépare l’immunité. Elle dit « allégations sans fondement » et, devant les Nations unies, ne conteste pas les tortures. Elle dit « réputation » et annonce une exécution d’un citoyen français.

Une parole d’État prise au mot

Nasser al-Khelaïfi conteste toute implication dans l’arrestation de M. Benabderrahmane et Le Parisien précise qu’aucune charge n’a été retenue, à ce stade, contre les trois avocats entendus. Les responsabilités pénales restent à établir, et c’est l’affaire des juges. [1] Mais la question posée ici n’est pas celle de la culpabilité d’un homme ; c’est celle de la parole d’un État. En liant par écrit la réputation du président du PSG à la sienne, et en engageant la signature de son Premier ministre sur sa coopération, l’État du Qatar a pris un risque : celui d’être pris au mot. Il l’est. Ce qu’il a écrit à la France en juillet 2023 est démenti par ce qu’il a fait devant l’ONU en 2025 et devant les juges en 2026.

Il reste à la France à en tirer les conséquences. Un gouvernement étranger a adressé à sa ministre des Affaires étrangères, au sujet de tortures dénoncées par l’un de ses ressortissants et non contestées devant l’ONU, des assurances que les faits ont démenties une à une — et lui a annoncé, dans le même courrier, qu’il recherchait ce ressortissant pour l’exécuter. La coopération promise a une traduction simple : une date d’audition, des réponses aux questions des enquêteurs, la remise des éléments utiles — ou, à défaut, une déclaration de l’État du Qatar disant qu’il couvre de son immunité les actes dénoncés, et lesquels. Tant qu’elle n’a pas lieu, l’engagement du 18 juillet 2023 restera ce que les faits en ont fait : une assurance donnée à la France pour obtenir d’elle ce que l’on refuse à ses juges.

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