Sur les routes du Tigré, on marche depuis des décennies en sandales de plastique. On les devine, en ce début d’octobre, aux pieds des familles que la reprise des combats a jetées sur les chemins, dans une région où des frappes ont tué des déplacés et où Mekele vit sous couvre-feu dès la tombée de la nuit. On les imagine sur les pistes qui descendent vers Djibouti, où l’Organisation internationale pour les migrations a enregistré plus de vingt mille entrées en provenance d’Éthiopie depuis la mi-septembre. De l’autre côté de la frontière, les conscrits érythréens chaussent les mêmes sandales. Bon nombre d’entre-eux ont été appelés à l’âge de dix-huit ans pour effectuer un service militaire de dix-huit mois que le dispositif de mobilisation, instauré en 2002, a prolongé indéfiniment ; selon Human Rights Watch, certains soldats restent mobilisables jusqu’à l’âge de cinquante ans. Il se pourrait que les habitants d’Adigrat aient vu passer quelques-uns d’entre eux ce 7 octobre.
Cette chaussure vient de loin. Elle est née en Auvergne au lendemain de la guerre, quand le cuir manquait. Jean Dauphant eut l’idée de le remplacer par du plastique. Fabriquée et commercialisée ensuite au Sénégal, cette sandale fut d’abord un accessoire de luxe que les familles aisées offraient à leurs enfants avant de se répandre en grandes quantités sur les marchés africains. Dans les montagnes du Sahel érythréen, les combattants du Front populaire de libération l’appelaient shida. Ils la portaient dans la rocaille, la ressoudaient quand la semelle se fendait et la fabriquaient eux-mêmes dans les territoires qu’ils tenaient. Après l’indépendance, arrachée en 1991 et reconnue en 1993, Asmara lui a élevé un monument.
Le pouvoir qui parle au nom de ces combattants n’a jamais laissé voter leurs enfants : Issayas Afeworki gouverne l’Érythrée depuis 1993 sans la moindre élection. Il y a dix ans, une commission d’enquête des Nations unies a dénoncé l’utilisation de pratiques constitutives du crime d’esclavage dans son service militaire. Le 7 octobre, des soldats érythréens sont descendus au Tigré par Adigrat, puis se sont repliés
le lendemain ; cinq jours plus tard, d’autres se retiraient par Zalambessa, Asmara continuant à nier la violation de la souveraineté territoriale éthiopienne. Le dictateur érythréen défie pourtant celui qui fut son allié : en juillet 2018, Abiy Ahmed a signé un accord de paix qui lui valut le prix Nobel l’année suivante ; de 2020 à 2022 leurs armées ont aussi combattu ensemble au Tigré.
La colère des Éthiopiens est bien plus ancienne et cette crise n’en est que le reflet. Dans la diaspora, on en parle moins comme d’une affaire de géopolitique que comme d’une humiliation car depuis 1993 cent trente millions d’habitants n’ont plus d’accès à la mer, et près de 90 % de leur commerce maritime transite par un seul port, celui de Djibouti. Reconduit à la tête du gouvernement éthiopien le 5 octobre, Abiy Ahmed a répété que l’Éthiopie devait retrouver un accès à la mer, contestant – du moins par l’entremise d’un général éthiopien – le rattachement d’Assab à l’Érythrée. Un accès à la mer peut se négocier mais réclamer un territoire revient à violer la souveraineté territoriale d’un pays voisin. Le Somaliland a montré qu’un port peut s’obtenir autrement qu’à la pointe du fusil puisqu’en 2024, il a offert à l’Éthiopie un débouché sur sa côte : malheureusement, ce protocole d’accord est aujourd’hui suspendu. Assab se situe dans cet espace stratégique commandé sur son axe méridional par le détroit de Bab el-Mandeb ,et une guerre sur ce rivage embraserait toute la région.
Ce vendredi 9 octobre, le comité Nobel à Oslo couronnait Navi Pillay, juriste sud-africaine ayant grandi sous l’apartheid pour avoir consacré sa vie à opposer le droit à l’arbitraire des puissants. À New York, le Conseil de sécurité recevait la lettre du premier ministre éthiopien qui invoquait l’article 51 de la Charte face à l’incursion érythréenne. Le monde a donc assisté à deux scènes sans songer à les
rapprocher : d’un côté, une femme africaine honorée pour avoir défendu la primauté du droit ; de l’autre, un État africain demandant à ce même droit de protéger ses frontières. Et que dire du Secrétaire général António Guterres qui rappelait le jour même l’interdiction du recours à la force. Pourtant, la capacité du Conseil à faire respecter le droit qu’on honorait à Oslo demeure largement tributaire des rapports de force entre États, et d’abord des choix de ses cinq membres permanents. Ce vendredi-là, l’on a vu deux membres des Nations unies se tenir au bord du déclenchement d’une nouvelle guerre.
Chaque été, sur les plages françaises, des enfants courent encore dans des Méduses achetées quelques euros, sans rien savoir du chemin qu’a parcouru leur sandale. Elle a passé toutes les frontières. Ceux qui la portent cet automne au Tigré ignorent encore de quel côté de la prochaine ils passeront l’hiver.
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