L’attalisme est-il le stade suprême de l’européisme ou simplement la maladie infantile du macronisme ?

En titrant son discours « Bâtir les Etats-Unis d’Europe » (Reims, 17 septembre 2026), Gabriel Attal a failli nous faire croire à un européisme enfin sorti du bois et dévoilant son vrai projet : le fédéralisme, soit la France réduite à la condition d’un Etat des Etats-Unis d’Amérique, « dont la compétence est réduite au tourisme ou à la fixation du degré d’alcool dans les boissons ». Cela aurait eu le mérite d’assumer le débat qui sous-tend tous les enjeux de notre temps : européisme contre souverainisme ; logique d’empire contre démocratie ; contrôle contre liberté.

Aucun poncif européiste ne manquait. On a cité Hugo, Schuman et Monnet (sans jamais citer de Gaulle). On a versé dans le psittacisme habituel : l’Europe c’est la paix ; à plusieurs on est plus fort… On a montré en exemple Ariane et Airbus (qui n’ont jamais été l’œuvre de l’UE mais d’une coopération entre Etats justement en-dehors des institutions européennes). On a agité l’ultimatum de la « dernière chance », du chantage à l’union et des menaces extérieures. On a même osé affirmer : « La paix, la PAC, le marché unique, l’euro sont des réussites politiques, économiques et historiques incontestables ».

Malheureusement, au terme d’un long discours, une fois filtrés les slogans, phrases creuses et éléments de langage qui ne servent qu’à endormir l’esprit critique (ou simplement à meubler), M. Attal ne propose rien d’autre que d’ajouter à toutes les contradictions de son maître une contradiction de plus.

La contradiction dans la peau

Car Gabriel Attal veut un fédéralisme au niveau européen ; cependant, contrairement à ce que son titre laisse penser, ce fédéralisme n’est pas politique, mais uniquement économique, et, qui plus est, sur un périmètre restreint de pays : « Nous tendrons la main aux pays fondateurs, à l’Allemagne, à l’Italie, à la Belgique, aux Pays-Bas, au Luxembourg », pour une « convergence des taux de tous nos impôts et taxes à la création d’un droit du travail commun […] jusqu’à l’émission de dette commune ». « Nous achèverons également l’union bancaire et celle de nos marchés de capitaux ».

Aussi, bien moins qu’ « un rêve qu’aucun politique français, jamais, n’a osé proposer », il ne s’agit en réalité que d’aller au bout de la logique de l’Acte unique de 1986 et d’approfondir un « marché unique » dans une sous-Europe des Six ; soit l’application du rapport Draghi (cité à deux reprises), avec un gadget d’exécutif en plus (cf. infra).

Et, comme Jacques Delors en son temps, M. Attal se garde bien de préciser comment se fera cette uniformisation : sur quel pays, le mieux ou le moins disant, aligner la fiscalité et la protection sociale de l’ensemble ?

Un marché unique à six (ou plus) mais une Union européenne à 27 qui conservera sa compétence de politique commerciale, « pour conclure de nouveaux accords de libre-échange avec nos alliés et partenaires ». Comprendra qui pourra.

Mais, rassurons-nous : « Ces Etats-Unis d’Europe, c’est un projet auquel j’ai mûrement réfléchi ».

Un « machin » de plus…

Ce projet d’Etats-Unis d’Europe n’est pas un projet pour transformer l’UE des 27. Il n’y touche pas ; il crée une sous-UE en plus de l’UE actuelle ; avec un traité de plus, un Parlement de plus, un exécutif de plus !

Un nouvel échelon du mille-feuille administratif auquel personne n’avait pensé : en plus de la commune, de l’intercommunalité, du département, de la région, de l’Etat et de l’UE, voici que naîtrait une sous-union, placée entre les Etats et l’UE.

Autre contradiction : M. Attal veut un nouveau traité avec quelques pays (six, huit, dix ?) centré sur les thèmes principaux des traités actuels (l’économie, le marché et la concurrence), mais sans toucher à ces derniers ! Les incompatibilités seront alors évidentes, et la sortie de certains articles inévitable. Mais M. Attal se garde bien, là aussi, d’en parler.

Quant au nouveau Parlement, il s’agira d’une fraction du Parlement européen déjà existant, en prenant les mêmes députés, mais de moins de pays. Espérons que ce Parlement siègera au même endroit afin de ne pas alourdir les frais de déplacement et de logement des lobbyistes.

Enfin, selon M. Attal, alors que cette union serait purement économique et non politique, elle aurait tout de même besoin d’un président, chef d’un exécutif commun, élu au suffrage universel direct à travers tous les pays qui la composeraient. Ainsi, non contents d’avoir déjà un Emmanuel Macron président de la République française et une Ursula von der Leyen présidente de la Commission européenne, voilà que les Français dépendraient en plus d’une autre figure, tout aussi illégitime, à la tête de ces Etats-Unis d’Europe.

…bâti sur la négation de la souveraineté

Pour donner tous les gages d’européisme possibles (sait-on jamais, si l’on n’est pas élu en France, peut-être qu’un poste se libèrera plus haut), M. Attal ressort le thème éculé de « l’approfondissement avant tout autre élargissement », en fustigeant le principe d’unanimité qui prévaut encore au niveau européen pour certaines décisions.

Pour dénoncer la souveraineté des Etats, il a forgé un mot nouveau : après populisme et illibéralisme, voici venir la critique de la « vétocratie ». Rendez-vous compte : « Sur des décisions essentielles, l’unanimité permet à un seul gouvernement de retenir tous les autres » !

Il fallait oser attaquer l’idée gaullienne du compromis de Luxembourg l’année même où la France est mise en minorité sur l’accord UE-Mercosur, à cause, justement, du principe de majorité qualifiée que M. Attal souhaite étendre. Comble de l’ironie, cette mise en minorité intervient sur le grief majeur qui a déclenché la politique de la chaise vide en 1965-1966 : l’agriculture. Mais « tout cela, nous le devons au Président Macron qui a su s’imposer comme le principal leader européen ces dernières années ».

L’acte fondateur : un référendum perdu d’avance ?

Comment reconnaître un discours européiste ? La démocratie n’y est abordée qu’à la fin, subrepticement, comme une case qu’on a failli oublier de cocher.

Ainsi, M. Attal veut bâtir ses Etats-Unis d’Europe sur un référendum, mais selon quelles modalités ? S’agira-t-il d’un référendum par pays ou d’un référendum global ? Autrement dit, si les Allemands disent « oui » en majorité, que les Français disent « non », mais qu’au niveau agrégé le « oui » l’emporte, les Français seront-ils contraints d’accepter quand même ce nouveau traité ? Question importante puisqu’en France, après le traumatisme de 2005 et du traité de Lisbonne, il est peu probable qu’une majorité de « oui » se dégage.

De plus, les conditions de la convocation de ce référendum ne sont pas claires. Dans son discours, M. Attal indique qu’il fera appel aux peuples uniquement « si les gouvernements tergiversent, remettent à demain, sont pris par la peur des grands projets » ; soit le référendum comme plan B, pour forcer la main aux gouvernants. Mais dans son interview au Crayon donné dans la foulée de son discours, il indique le contraire : un référendum obligatoire, pour valider démocratiquement la volonté des Etats.

On n’est plus à une contradiction près.

« La politique commence par le rêve »

Pour un expert en communication, pour un acteur professionnel, un rêve flou vaut toujours mieux que des idées claires : on brode plus facilement ; on y met plus aisément de l’émotion.

Un rêve sous-tendu par un optimisme ; l’optimisme obligé de tout candidat issu de la majorité sortante ; l’optimisme pour forcer les gens à regarder l’avenir en oubliant les désastres présents, qu’on a soi-même causés.

Il ne faut pas « accepter avec fatalisme les augures des déclinistes professionnels », comme s’ils ne s’étaient pas déjà réalisés. « Il est temps d’arracher l’Europe des griffes des nationalistes qui partout préparent notre déclin », comme si le déclin n’était pas déjà là.

Et de reprendre la rhétorique insupportable qui restera la marque indélébile du macronisme, répétée à longueur de discours depuis dix ans : « il faut aller plus vite, plus loin, plus fort ». Habiles éléments de langage puisqu’ils insinuent que tout ce que l’on a fait jusqu’à présent est bien en soi ; il suffit simplement d’accélérer sur le même chemin. M. Attal aura oublié l’autre marque rhétorique du macronisme : la pédagogie ; si les gens ne sont pas d’accord avec ce que l’on fait, ce n’est pas que ce que l’on fait est mauvais, c’est simplement qu’on ne leur a pas bien expliqué.

Après une heure d’un discours interminable, on se demande à quel moment la communication n’arrivera plus à marketer le vide.

Jean-Michel Basalgète est auditeur interne dans le secteur privé, ingénieur et ancien consultant. Il s’est engagé sur le terrain politique à partir des municipales 2026 et tente d’éclairer le débat principalement sur les questions institutionnelles et de démocratie directe.

Privacy Preference Center