Philippe Doucet, ancien député-maire PS d’Argenteuil et figure de l’aile droite du parti, a démissionné fin 2025. Social-démocrate et européen de toujours, il milite aujourd’hui pour une forme d’union nationale en se référant au pacte de « Défense républicaine », initié par Waldeck-Rousseau en 1899. Un gouvernement qui fut l’un des plus durables de la IIIe République. Rencontre.
Vous avez été député-maire PS d’Argenteuil, une ville populaire et très marquée par l’immigration. Vous étiez membre du Bureau national comme l’un des représentants de la minorité du PS, dite de droite, qui récuse les tentations communautaristes et les alliances avec LFI. Vous avez décidé, après 45 ans d’engagement au PS, de quitter ce parti. Pour quelles raisons ?
Je n’ai pas quitté mes idées. J’ai quitté un appareil. Le projet républicain, liberté, égalité, fraternité, m’anime toujours, tout comme la justice sociale, l’émancipation par l’école et le travail, l’Europe, la laïcité et l’universalisme. Mais le Parti socialiste est devenu un appareil rétracté, piloté par un clan dont la préoccupation principale est de garder des postes. Il n’y a plus de travail politique, plus de travail idéologique, et le parti n’arrive même plus à faire respecter ses propres règles démocratiques internes. Un parti qui ne produit plus d’idées finit par emprunter celles des autres : le PS est devenu le supplétif de LFI, dans l’espoir de sauver ce qui peut encore l’être. Il s’est replié sur une base sociale étroite et a renoncé à reconquérir les classes populaires, les jeunes, les quartiers populaires. Or la social-démocratie, c’est l’inverse : bâtir une hégémonie culturelle et sociale, transformer le réel plutôt que le nier. Après quarante-cinq ans, partir n’était pas un reniement. C’était tirer les conséquences d’un désaccord devenu profond.
De quelles manières, face à la défiance croissante envers les institutions et les acteurs de la politique, peut-on renforcer l’adhésion à la démocratie ? Comment le maire que vous avez été se positionne-t-il par rapport à cette tension ? Revivifier la démocratie par le local vous paraît-elle une piste réelle ou plutôt relever du discours incantatoire ?
La démocratie ne se réparera pas avec une énième procédure participative. Elle se reconstruira par la preuve de l’efficacité. Les citoyens vivent dans l’immédiat, les pouvoirs publics dans les procédures : c’est ce décalage qui nourrit la défiance. Les gens veulent être entendus, mais surtout constater qu’un problème identifié donne lieu à une décision, et qu’une décision produit un résultat. Un maire le sait mieux que personne : l’école, la sécurité, le logement, la propreté, les transports, on ne les gère pas avec des slogans. Mais il faut dire la vérité : aujourd’hui, nous avons des maires mendiants. Ils fixent le taux de leur taxe foncière et, pour le reste, ils tendent la main à l’État. Nous avons un vrai problème d’organisation de l’État, qui veut tout décider jusque dans le détail puis reproche aux collectivités leur manque d’efficacité. Il faut clarifier qui fait quoi, transférer les moyens qui vont avec, et instituer un principe de rééquilibrage entre villes riches et villes pauvres. Argenteuil n’a pas les recettes de Neuilly, mais elle a bien plus de besoins. Je crois profondément à la démocratie locale, à condition qu’elle ait de vrais pouvoirs. La proximité sans pouvoir ne produit que de la frustration. Les révolutionnaires américains avaient une formule : “no taxation without representation”. Pas d’impôt sans représentants élus pour le voter. Chez nous, les maires vivent le contraire : la représentation sans la taxation. Ils sont élus au suffrage universel, mais ils ne choisissent presque plus rien de leurs ressources.
Un député vote les recettes et les dépenses de l’État ; un maire, depuis la suppression de la taxe d’habitation, ne décide plus que du taux, et même pas de l’assiette, de sa taxe foncière. Rendre aux élus locaux la maîtrise de leur fiscalité, c’est leur rendre la responsabilité devant leurs concitoyens. Voilà comment revivifier une démocratie locale enfin vivante.
Faites-vous l’analyse d’une société qui apparaît comme très fracturée ou voyez-vous plutôt quelques lignes qui pourraient structurer une majorité de Français ?
La société française a toujours été diverse : classes sociales, territoires, origines, croyances. Ce n’est pas nouveau. Je ne crois pas à l’archipellisation. Les fractures existent, mais on les exagère au point d’oublier ce qui rassemble encore une très grande majorité de Français. Ils veulent vivre de leur travail, transmettre quelque chose à leurs enfants, avoir une école qui fonctionne, un système de santé accessible, vivre en sécurité et être protégés contre les accidents de la vie. Et ils veulent que les règles soient les mêmes pour tous. Ce que j’entends surtout, c’est une demande de reprise en main par le politique, une exigence de souveraineté populaire. Les Français n’attendent pas qu’on les divise en clientèles, ils attendent qu’on gouverne. Travail, protection, autorité républicaine, services publics efficaces et mobilité sociale : voilà les piliers d’une majorité bien plus large que nos appartenances partisanes.
Vous êtes l’un des rares politiques ayant eu une longue expérience professionnelle, y compris à des postes de direction. Souvent le discours de la gauche depuis un demi-siècle se fonde sur l’augmentation des dépenses et des aides, et sur une préférence culturelle et économique pour la société des loisirs contre la société du travail. Partagez-vous cette analyse et comment voyez-vous la possibilité de créer un climat favorable à l’emploi, à l’esprit d’entreprise et à la croissance ?
Je ne résumerai pas cinquante ans de gauche à une hostilité au travail. Mais elle a commis une erreur : parler beaucoup de redistribution et trop peu de production. Or on ne distribue durablement que la richesse que l’on crée. Au temps de Dominique Strauss-Kahn, le PS portait un socialisme de la production ; il a complètement disparu. Le vrai sujet, c’est de passer d’un pays de consommateurs à un pays de producteurs. Pour cela, il faut sortir de la vétocratie : ce système où chacun a le pouvoir de bloquer et plus personne celui de faire. Un recours, une norme, une espèce protégée, et un projet d’usine ou d’immeuble est gelé pour des années. Jean-Louis Borloo parle des « mécanos de la République » : c’est exactement ce qui nous manque, des gens qui font tourner la machine au lieu de la regarder s’arrêter. Le travail doit redevenir un instrument d’émancipation : qu’il paie davantage, que la progression soit possible, que l’effort soit reconnu. Et la gauche doit se réconcilier avec l’entreprise. Un entrepreneur qui investit, innove, prend des risques et embauche sert l’intérêt général. Alléger les procédures, stabiliser la fiscalité, encourager l’investissement productif, laisser plus de place à la négociation dans l’entreprise : notre modèle social ne survivra que si notre économie est assez forte pour le financer.
Les enjeux écologiques sont guère portés aujourd’hui alors que les effets des bouleversements climatiques sont toujours plus manifestes. Comment pensez-vous possible d’agir sur ces questions qui fragilisent en priorité les plus pauvres et les plus fragiles ?
L’écologie ne doit être ni punitive ni accessoire. Le changement climatique est d’abord une question sociale : ce sont les ménages modestes qui subissent la précarité énergétique, les passoires thermiques, les transports hors de prix et les épisodes climatiques extrêmes. Expliquer à ces Français qu’ils devront vivre avec moins, c’est une faute politique. La décroissance est un piège, et c’est un cadeau fait aux populistes. Je me reconnais dans la notion d’écologie productive : mieux vivre, pas moins vivre. Cela veut dire assumer le nucléaire, bâtir une vraie filière industrielle solaire et éolienne, rénover massivement les logements, moderniser les transports collectifs, sortir du carbone en optimisant nos usages. Et cela suppose une planification écologique digne de ce nom, avec un État stratège qui fixe un cap et s’y tient. L’écologie gagnera le jour où elle cessera d’être une liste d’interdictions pour devenir un projet de progrès, d’innovation et de souveraineté.
Vous défendez l’idée d’un gouvernement de la « Défense républicaine », comme celui initié et dirigé par Waldeck-Rousseau sous la IIIe République. Pourquoi cette référence, et pourquoi maintenant ?
Parce que c’est d’abord une méthode. En 1899, l’affaire Dreyfus devient une crise politique. Les ligues nationalistes et antisémites se déchaînent, le président de la République Émile Loubet est agressé à coups de canne sur le champ de courses d’Auteuil. Les républicains comprennent que la République elle-même est en danger. Waldeck-Rousseau forme alors une coalition inédite, qui va du socialiste Alexandre Millerand jusqu’à l’aile droite des républicains, face aux royalistes, aux bonapartistes et aux nationalistes. Dans le même gouvernement siègent le premier ministre socialiste de notre histoire et le général de Galliffet, celui qui avait réprimé la Commune. Si eux ont su dépasser cela, nous le pouvons aussi. Les situations ne sont évidemment pas identiques. Mais aujourd’hui, le danger a un nom : l’extrême droite, et Marine Le Pen aux portes du pouvoir. Le Rassemblement national n’a pas besoin de gagner la bataille des idées si les républicains perdent celle de l’unité. Quand la maison brûle, on ne se dispute pas sur la couleur des rideaux.
Très concrètement, comment cette initiative pourrait-elle se développer ? Et sur quels leviers politiques pensez-vous vous appuyer ?
Il ne s’agit pas de monter un cartel électoral artificiel. Il faut commencer par ce qui nous lie. Nous avons des désaccords, c’est normal en démocratie. Mais sur l’essentiel, nous sommes d’accord, et l’essentiel est menacé : la démocratie libérale, la liberté de la presse, les droits humains, l’universalisme, la laïcité, la lutte contre l’antisémitisme, la volonté de porter l’Europe et le refus de toute complaisance envers Poutine. C’est ce socle non négociable qui peut rassembler des sociaux-démocrates, des écologistes de gouvernement, des centristes et des républicains modérés. Sur cette base, un contrat de gouvernement autour de quelques priorités claires : rétablir nos comptes publics, produire et réindustrialiser, valoriser le travail, simplifier massivement les normes, renforcer l’école, garantir l’autorité de l’État, accélérer la transition écologique. Ces forces ont bien plus à construire ensemble qu’à gagner dans la surenchère permanente. La Défense républicaine n’est pas une nostalgie. C’est un mode d’emploi pour que la République tienne.
Serge Guérin
Serge Guérin, né en 1962, est sociologue et professeur à l’INSEEC Grande École, spécialiste des questions du vieillissement, de la place des seniors dans la société et des dynamiques intergénérationnelles. Ses travaux s’inscrivent dans le champ de l’éthique de la sollicitude. Il est notamment l’auteur de Et si les vieux aussi sauvaient la planète ? (Michalon).
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