La nouvelle question d’histoire contemporaine de l’agrégation d’histoire portant sur les « régimes et mouvements autoritaires en Europe (1918-1939) », non compris l’URSS, possède une légitimité pédagogico-civique, en contribuant notamment à préciser la signification historique du fascisme et en délimitant rigoureusement son domaine d’extension à l’heure où la progression des populismes pousse certaines plumes à embrasser la cause d’un néo-antifascisme militant, promptes à revoir les années 1930 dans le quotidien des Européens de 2026.

Si cette question relève d’une excellente initiative visant à recontextualiser les notions afin de mettre à distance les fausses comparaisons, la lettre de cadrage qui l’accompagne ne manque pas d’étonner par certaines de ses prises de position théoriques. Tout en mettant en avant la « singularité » de l’entre-deux-guerres et en insistant sur la « variété » des expériences qui doit donner toute sa place au comparatisme, elle écarte d’emblée la qualification « totalitaire » de tels ou tels mouvements ou régimes, « le concept étant en soi peu heuristique et ne rendant pas compte de la diversité des pratiques et des expériences, y compris en Italie et en Allemagne ». Cette formule lapidaire et péremptoire paraît bien étrange si l’on considère que l’émergence de ce qualificatif de « totalitarisme » est d’abord le fait d’antifascistes italiens (Giovanni Amendola, Lelio Basso) avant que Mussolini ne fasse du Stato totalitario le mythe d’action et l’horizon de son régime. Et dans les années 1930, avec l’installation du IIIe Reich, des observateurs et des penseurs comme Luigi Sturzo, Guglielmo Ferrero, Hans Kohn, Calvin Hoover, Carlton Hayes, Jacques Maritain, Franz Borkenau ont su, avant Hannah Arendt, penser l’inédit, ce qui montre qu’une apparition aussi précisément datée d’un concept est un indice fort du mouvement de l’histoire, la cristallisation d’une expérience de confrontation à un phénomène politique singulier. Et que les vieilles catégories de « dictature » ou de « tyrannies », même affublées des adjectifs « moderne » et « nouvelle » sont à terme inopérantes à rendre compte des traits saillants (idéologie mobilisatrice, parti unique de masse, politiques d’inclusion/exclusion) des régimes italien, bolchevique et nazi.

C’est ici que le comparatisme, ce laboratoire de l’historien, doit avoir toute sa place en différenciant ces régimes, qualifiés par les contemporains de « totalitaires », de toute une gamme d’autres régimes, « autoritaires » eux. Peut-on en effet mettre dans la même catégorie d’analyse le régime de Mussolini, dont le parti unique et ses satellites en arrivent à encadrer 27 millions d’Italiens, et la Bulgarie de Boris III, l’Espagne du général Primo de Rivera, la Pologne de Joseph Pilsudski ou la Yougoslavie d’Alexandre I ; l’Allemagne hitlérienne, dont le projet eugéniste et raciste entend créer un « homme nouveau », et la Lettonie de Karlis Ulmanis, la Grèce du général Metaxas, la Roumanie du roi Carol II, le Portugal du docteur Salazar ? C’est à dire des « systèmes politiques au pluralisme limité, politiquement non responsables, sans idéologie élaborée et directrice, sans mobilisation politique extensive ou intensive », pour reprendre la définition canonique en 1964 de Juan Linz qui a établi justement la catégorie de l’ « autoritarisme » pour la distinguer fondamentalement du totalitarisme au sein de l’espace non-démocratique. Une différence de nature entre des régimes qui ambitionnent de fondre la société dans l’Etat-parti à partir d’une mobilisation populaire totale et ceux qui n’aspirent qu’à séparer l’État de la société en rendant le peuple inerte et sans transformer obligatoirement le milieu politique en espace de violence de masse comme les premiers.

Susceptible d’opérer une extrême confusion au sein d’une catégorie fourre-tout « autoritaire », le cadrage ainsi défini de cette question d’agrégation se fait, notons-le, en contradiction totale avec les programmes scolaires de première et terminale où les régimes totalitaires sont présentés, avec leurs singularités, dans leur genèse, leurs idéologies et leurs exercices du pouvoir. Il fait même fi de l’action « Une mémoire européen active » au sein du programme « Citoyens pour l’Europe » mis en œuvre depuis 2007 par l’Union européenne et qui a pour objectif d’encourager la réflexion sur les totalitarismes nazi et stalinien. Cette exclusion du totalitarisme dans l’interprétation de la période de l’entre-deux-guerres révèle surtout une profonde ignorance des différentes approches du concept, manifeste chez beaucoup d’historiens « sociaux ». Se calant exclusivement et par commodité sur le modèle de la science politique américaine des années 1950 qui établit une taxinomie statique, ceux-ci discréditent aisément le concept au nom des « faits » qui infirment ou relativisent les critères du modèle (un parti unique pas vraiment monolithique, une idéologie mal réceptionnée, un contrôle pas total, une soumission sociale relative…). Décharner le concept au prétexte d’un inadéquation entre le projet d’ « Etat total » cher à Carl Schmitt et des dysfonctionnements dans les pratiques quotidiennes, c’est oublier la cohérence d’une entreprise d’inversion délibérée des valeurs libérales. Car, au regard de son ambition démiurgique (créer un homme nouveau…), tout totalitarisme est inévitablement un « totalitarisme manqué » (Martin Walzer). A cette aune de la distorsion entre idéal et pratiques, d’autres catégories politico-historiques seraient invalidées : le féodalisme (ruiné par la variété des féodalités), l’absolutisme (illusoire en raison de ses limites techniques) et même notre démocratie où règnent l’abstention électorale, la corruption des élites, le cens caché des catégories populaires…, tout ce qui invalide un gouvernement du peuple par le peuple…

En fait, d’autres approches du concept de totalitarisme ont enrichi notre connaissance des dynamiques noire, rouge ou brune. Ainsi celles qui insistent sur le mouvement et la révolution permanente propre à ces régimes, dans la lignée d’Arendt qui avait rendu compte lucidement sur ce phénomène. De même celles qui pointent le fantasme unitaire, la négation du pluralisme et de toute « société ouverte », avec Claude Lefort et en réinterprétant Karl Popper. Celles enfin qui insistent sur le projet de révolution anthropologique assis sur des croyances fonctionnant comme des religions politiques, ce que proposent Emilio Gentile Marie-Anne Matard-Bonucci pour le fascisme italien. Toutes sont capitales pour différencier dynamiques autoritaires et totalitaires dans l’Europe de l’entre-deux-guerres. Ce qu’oublie l’auteur de cette lettre de cadrage qui considère peut-être que le « totalitarisme » reste un marqueur politico-intellectuel, un concept polémique « de droite » anti-communiste héritier de la guerre froide.

par Bernard Bruneteau, Professeur émérite de science politique à l’université Rennes 1.

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