En 2006, la Chine rapproche ses normes comptables des IFRS (International Financial Reporting Standards, normes internationales d’⁠information financière). Ces règles, fondées sur des principes et élaborées par l’⁠IASB, prolongent le travail de l’⁠IASC, l’⁠International Accounting Standards Committee créé à Londres en 1973. Elles offrent une langue mondiale distincte des US GAAP (Generally Accepted Accounting Principles), normes américaines plus détaillées établies principalement par le FASB et utilisées aux États-Unis. L’⁠IASC n’⁠a pas été créé contre Washington. L’⁠appui européen, britannique et japonais a néanmoins empêché les US GAAP de devenir l’⁠unique grammaire du capital mondial. Lorsque les Chinese Accounting Standards deviennent substantiellement convergentes en 2006, puis applicables aux sociétés cotées en 2007, les groupes chinois peuvent lire, financer ou acquérir des actifs étrangers à partir de comptes plus comparables. Cette infrastructure demeure placée sous la direction du Parti communiste chinois (PCC). Trois hommes permettent d’⁠en comprendre la construction. Ge Jiashu fournit la théorie. Liu Yuting construit l’⁠architecture normative. Lou Jiwei transforme cette comparabilité en capacité politico-financière.

Ge Jiashu. Donner une théorie chinoise au chiffre

Chez Ge Jiashu, la question décisive n’⁠est pas seulement de savoir comment enregistrer une opération. Elle est de comprendre ce que représente le chiffre lorsque l’⁠entreprise possède des actifs, contracte des dettes, recherche un rendement et répond à plusieurs utilisateurs.

Dans le système planifié, l’⁠entreprise est d’⁠abord une unité d’⁠exécution. Avec l’⁠apparition des créanciers, des actionnaires minoritaires, des banques commerciales et des Bourses, la comptabilité change de nature. Elle ne se contente plus de raconter ce qui s’⁠est passé. Elle qualifie le réel. Décider qu’⁠une dépense est un actif plutôt qu’⁠une charge, qu’⁠un contrat crée une dette, qu’⁠un contrôle impose de consolider une société ou qu’⁠une perte doit être reconnue revient à tracer les frontières économiques de l’⁠entreprise. Le bilan distribue alors des droits et des risques. Il détermine ce que les propriétaires peuvent revendiquer, ce que les prêteurs doivent surveiller et la marge dont disposent les dirigeants. Chez Ge, la 会⁠计⁠信⁠息 (kuàijì xìnxī, information comptable) devient ainsi une théorie pratique de la réalité économique et un instrument concret de pouvoir.

Les catégories internationales ne peuvent donc être reçues comme un lexique neutre. Actif, passif, produit, charge ou capital sont aussi des décisions sur ce qui mérite d’⁠être vu et sur le moment où un enrichissement devient un bénéfice distribuable. Ge travaille les 会⁠计⁠要⁠素 (kuàijì yàosù, éléments comptables), la reconnaissance et la mesure en maintenant la tension entre 相⁠关⁠性 (xiāngguānxìng, pertinence) et 可⁠靠⁠性 (kěkàoxìng, fiabilité). Une valeur de marché peut sembler plus actuelle qu’⁠un coût historique. Si le marché est étroit ou si le prix résulte d’⁠un modèle fragile, elle ne décrit pas nécessairement mieux le réel. La comptabilité moderne n’⁠abolit pas le jugement. Elle l’⁠encadre, l’⁠expose et le rend contestable. C’⁠est ainsi que se forme une doctrine chinoise capable de dialoguer avec l’⁠IASB sans traiter ses catégories comme des vérités naturelles.

La réforme dispose ainsi d’⁠une infrastructure intellectuelle chinoise capable de discuter avec l’⁠IASC puis l’⁠IASB à partir de concepts maîtrisés. La 学⁠术⁠理⁠论 (xuéshù lǐlùn, théorie académique) devient une réserve d’⁠arguments pour déterminer ce qui peut converger, ce qui doit être différé et ce qui exige une adaptation nationale.

Liu Yuting. Transformer la doctrine en architecture normative

Docteur en comptabilité formé à Xiamen auprès de Ge Jiashu, Liu Yuting dirige le département comptable du ministère des Finances de 2002 à 2010, au moment où la Chine prépare, publie et met en œuvre sa grande réforme. Son ouvrage 中⁠国⁠企⁠业⁠会⁠计⁠准⁠则⁠改⁠革⁠与⁠发⁠展 (Zhōngguó qǐyè kuàijì zhǔnzé gǎigé yǔ fāzhǎn, Réforme et développement des normes comptables des entreprises chinoises) résume la nature de son travail. Il s’⁠agit de convertir les objectifs généraux de modernisation en définitions, procédures, guides d’⁠application, dispositifs de contrôle et outils numériques.

Le 15 février 2006, le ministère publie les 企⁠业⁠会⁠计⁠准⁠则(基⁠本⁠准⁠则)(qǐyè kuàijì zhǔnzé, jīběn zhǔnzé, Normes comptables pour les entreprises, norme fondamentale) et trente-huit normes spécifiques, applicables dès 2007 aux sociétés cotées. La Chine conserve donc ses propres Chinese Accounting Standards, édictés par son ministère, en chinois et dans sa hiérarchie juridique. Elle rapproche les résultats économiques et les méthodes, mais garde la maîtrise de l’⁠incorporation, du calendrier, des interprétations et de l’⁠application.

La 决⁠策⁠有⁠用⁠性 (juécè yǒuyòngxìng, utilité pour la décision) fournit aux investisseurs et aux prêteurs des informations sur la performance, l’⁠endettement et les flux de trésorerie. La 受⁠托⁠责⁠任 (shòutuō zérèn, responsabilité de gestion) juge l’⁠usage que les dirigeants font des ressources qui leur sont confiées. Cette seconde fonction est décisive. Les comptes ne servent pas seulement à fixer un prix de Bourse. Ils permettent aussi d’⁠exercer un pouvoir dans l’⁠entreprise. Un conseil peut refuser une stratégie, une banque resserrer un covenant et l’⁠État propriétaire remplacer un dirigeant. Dans les groupes publics chinois, l’⁠actionnaire, l’⁠administration de tutelle et les organisations du Parti ne lisent pas toujours le même chiffre pour la même raison. La norme fournit néanmoins le terrain commun de leur confrontation.

Il faut donc une chaîne continue entre la transaction, la pièce justificative, l’⁠enregistrement, la consolidation, le 企⁠业⁠内⁠部⁠控⁠制⁠基⁠本⁠规⁠范 (qǐyè nèibù kòngzhì jīběn guīfàn, référentiel fondamental de contrôle interne), l’⁠audit et la supervision. Ce réseau produit la confiance impersonnelle dont les marchés ont besoin. Un investisseur peut entrer au capital sans connaître personnellement le dirigeant, une banque financer une société lointaine et une Bourse comparer des émetteurs. La comptabilité devient une infrastructure de marché au même titre que les chambres de compensation, les dépositaires, les agences de notation ou les systèmes de paiement. Elle transforme des activités hétérogènes en unités comparables, rend les contrats exécutables et permet au capital de circuler au-delà des relations de proximité.

Lorsqu’⁠un groupe chinois se finance à Hong Kong, consolide une filiale européenne ou prépare une acquisition, CAS et IFRS ne produisent pas nécessairement des comptes identiques. Leur proximité réduit cependant les retraitements et les disputes sur la valorisation. Cette grammaire commune structure la due diligence. Elle permet de demander quels flux appartiennent réellement à la cible, quelles dettes restent hors bilan, quel goodwill sera reconnu et où se trouvent les pertes possibles. Elle influence le prix, les garanties exigées, la répartition du contrôle et parfois la possibilité même de conclure.

Lou Jiwei. Du langage comptable à la puissance financière

Informaticien formé à Tsinghua puis économiste quantitatif, Lou Jiwei est vice-ministre des Finances et président du China Accounting Standards Committee lorsqu’⁠il porte la réforme du 15 février 2006. Il devient en septembre 2007 le premier président de la China Investment Corporation, puis ministre des Finances en mars 2013, au début de l’⁠ère Xi Jinping. Cette chronologie compte. Lou ne se contente pas de faire adopter les normes. Il passe de leur fabrication à leur emploi comme investisseur mondial, avant de conduire leur approfondissement depuis le centre politique.

Une grammaire proche des IFRS facilite les data rooms, les tests de dépréciation, la mesure des instruments financiers et l’⁠intégration post-acquisition. Le chiffre comparable devient une logistique invisible de l’⁠influence. Il aide à acheter, contrôler et surveiller des actifs lointains. Il ne garantit ni la rentabilité ni l’⁠acceptation politique de l’⁠investissement. Sans lui, la projection internationale du capital resterait toutefois plus lente, plus coûteuse et plus dépendante d’⁠intermédiaires étrangers.

Sous Xi Jinping, arrivé à la tête du PCC en novembre 2012, la convergence cesse d’⁠être seulement une ouverture technique. Elle est replacée dans une stratégie de puissance, de stabilité et de contrôle. Ministre à partir de 2013, Lou défend l’⁠国⁠际⁠趋⁠同 (guójì qūtóng, convergence internationale), non le 照⁠搬⁠照⁠抄 (zhàobān zhàochāo, copie mécanique). La modification de 2014 sur la 公⁠允⁠价⁠值 (gōngyǔn jiàzhí, juste valeur) fait entrer plus nettement le prix de marché dans la mesure comptable sans en faire un arbitre souverain. Les révisions de 2017 sur les instruments financiers et le chiffre d’⁠affaires rapprochent encore les CAS des évolutions IFRS. Pékin adopte donc une grammaire qui rend ses entreprises intelligibles, tout en conservant le calendrier, les interprétations et les exceptions. La financiarisation est admise comme technique de calcul et de discipline, non comme constitution politique supérieure.

L’⁠approfondissement gagne ensuite l’⁠information environnementale. La 绿⁠色⁠金⁠融⁠分⁠类⁠目⁠录 (lǜsè jīnróng fēnlèi mùlù, taxonomie chinoise de la finance verte), révisée en 2021, ne mesure pas le résultat d’⁠une entreprise. Elle détermine quelles activités peuvent être financées comme vertes. La Common Ground Taxonomy, engagée avec l’⁠Union européenne à partir de 2021, recherche des correspondances utiles aux investisseurs sans fusionner les systèmes. En décembre 2024, neuf autorités chinoises publient en outre une norme fondamentale expérimentale de divulgation de durabilité, conçue dans une logique de convergence avec le socle international de l’⁠ISSB mais adaptée aux conditions chinoises. L’⁠ère Xi étend ainsi la maîtrise du chiffre des comptes financiers vers le climat, les chaînes de valeur et la politique industrielle.

Ces approfondissements prennent leur sens dans le 中⁠国⁠特⁠色⁠社⁠会⁠主⁠义 (Zhōngguó tèsè shèhuì zhǔyì, socialisme aux caractéristiques chinoises). Lou siège au XVIIIe Comité central du PCC de 2012 à 2017 et dirige le groupe du Parti au ministère des Finances. Sous Xi, la direction politique des institutions financières et des entreprises publiques est réaffirmée. Prix, rendement et comptes disciplinent l’⁠allocation, mais n’⁠en fixent pas seuls la finalité. Le Parti peut hiérarchiser profit, sécurité, emploi, autonomie technologique ou développement territorial, puis utiliser l’⁠appareil comptable pour contrôler l’⁠exécution. La Chine ne sort pas du capitalisme mondialisé. Elle en maîtrise les instruments afin d’⁠empêcher que leur logique se confonde entièrement avec celle de l’⁠État.

La filiation Ge Jiashu pour la théorie, Liu Yuting pour l’⁠architecture et Lou Jiwei pour la décision forme une véritable technologie de souveraineté. Ge élabore les catégories. Liu les convertit en 企⁠业⁠会⁠计⁠准⁠则 (qǐyè kuàijì zhǔnzé, normes comptables des entreprises), en audit et en XBRL. Lou fait du dispositif une condition de l’⁠investissement mondial.

La Chine épouse ainsi une part essentielle de la financiarisation. 决⁠策⁠有⁠用⁠性 (juécè yǒuyòngxìng, utilité décisionnelle), 公⁠允⁠价⁠值 (gōngyǔn jiàzhí, juste valeur), audit, marchés et taxonomie verte deviennent des instruments familiers. Mais adopter la grammaire du capital n’⁠oblige pas à lui abandonner la définition de toutes les fins collectives. Les IFRS sont incorporées dans un droit national. La classification verte conserve des priorités chinoises. Les grands détenteurs de capital restent reliés à l’⁠État-Parti. La souveraineté consiste alors à rendre les entreprises lisibles au monde, à attirer et projeter le capital, puis à reprendre politiquement la maîtrise de ses usages.

Cette voie reste tributaire du PCC, avec les risques qu’⁠implique une concentration aussi forte du dernier mot. Les professionnels produisent une représentation vérifiable et les marchés révèlent des prix. Le Parti conserve le pouvoir d’⁠arbitrer entre leurs signaux et ses objectifs. L’⁠enjeu n’⁠est donc pas de protéger une Chine intacte de la mondialisation, mais de la traverser sans s’⁠y dissoudre. Internationaliser la mesure, nationaliser l’⁠architecture, puis soumettre l’⁠orientation ultime du capital au projet politique du socialisme aux caractéristiques chinoises.

Gabriel GERVAIS est diplômé de Sciences Po Paris, où il s’⁠est spécialisé en politique économique et internationale. Il poursuit actuellement ses études à l’⁠ESSEC, avec une spécialisation en finance d’⁠entreprise.

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