Avec le retour des violences contre les migrants africains, je vois ressurgir une vieille histoire dans la presse européenne : l’Afrique du Sud aurait trahi la promesse faite au continent, sinon au monde. Trente-deux ans après la fin de l’apartheid, une partie de l’intelligentsia occidentale continue pourtant de regarder l’Afrique du Sud comme si elle devait encore répondre à l’idéal de la nation arc-en-ciel associé à 1994.
Le 19 juin, à Pietermaritzburg, une manifestation du mouvement March and March a quitté Mayor’s Walk en direction de l’hôtel de ville. Une partie de la foule, armée de bâtons, s’est ensuite dirigée vers le campement illégal de Jika Joe, d’où Mishack Banda, un Malawite de vingt-neuf ans, a fui avec d’autres migrants avant d’être rattrapé, frappé puis abandonné mort près d’un cours d’eau. Il laisse derrière lui sa compagne née à Pietermaritzburg et sa petite fille de quatre ans. Quatre jours plus tard, un premier bus quitte le bâtiment municipal désaffecté de Mayor’s Walk où des Malawites avaient trouvé refuge ; à bord, en majorité des femmes et des enfants ayant attendu, dans le froid de l’hiver austral, que leur gouvernement organise leur voyage de retour. Près de deux mille kilomètres.
Puis vint l’ultimatum du 30 juin adressé aux étrangers en situation irrégulière. Et cette lecture occidentale si familière : l’Afrique du Sud aurait perdu sa manière particulière d’être au monde, faite de réconciliation, d’hospitalité et de fraternité africaine. Cette vision tronquée idéalise l’Afrique du Sud de 1994 et reconstruit également le passé, car une promesse trahie suppose un passé moralement intact pour mesurer ce qui aurait été perdu.
Alexandra, mai 2008. Soixante-deux morts. Parmi eux, des Mozambicains, des Zimbabwéens, des Somaliens — et des Sud-Africains. On oublie parfois que cette violence xénophobe touche aussi les nationaux parce que le récit a besoin de catégories bien déterminées. Sept ans plus tard, Alexandra encore. James Oatway photographie Emmanuel Sithole, un Mozambicain, attaqué au couteau en pleine rue ; l’image de son agonie fera le tour du monde. En 2019, des Nigérians furent à leur tour pris pour cible. Deux ans plus tard, à Soweto, des militants d’Operation Dudula se mettent à contrôler les papiers des makwerekwere, sans mandat, sans compétence et hors de tout cadre juridique. Le mot lui-même appartient à cette histoire : il désigne « l’étranger africain ». Entre 2022 et 2025, Xenowatch a recensé 406 incidents xénophobes avérés et soixante-quinze morts. Ce qui se passe depuis juin 2026 n’est en aucun cas la rupture d’une promesse mais l’héritage d’une histoire politique et sociale plus ancienne, faite de violence, de mise à distance de l’étranger africain, d’où qu’il vienne, et d’un rapport toujours instable entre appartenance nationale, pauvreté et compétition sociale.
L’erreur occidentale consiste à vouloir sans cesse expliquer la situation sud-africaine par ce qui précède 1994 alors que l’ANC gouverne depuis trente-deux ans et partage aujourd’hui le pouvoir au sein d’un gouvernement d’unité nationale. L’apartheid n’a évidemment pas disparu avec une élection ; il reste inscrit dans la terre, dans les écarts de richesse, dans l’école, dans la géographie des villes mais les acteurs politiques d’aujourd’hui ont la capacité de choisir, de décider, de se tromper, parfois de mal gouverner.
L’émancipation n’empêche ni le clientélisme, ni le népotisme, ni la xénophobie et ne garantit pas davantage que les rapports de domination à l’œuvre dans la société sud-africaine soient les reliquats de ceux d’hier. Ce regard occidental contextualise à outrance, jusqu’à parfois dissoudre la responsabilité de ceux qu’il prétend pourtant reconnaître comme pleinement souverains.
L’immigration en donne un exemple particulièrement éclairant. En février dernier, l’Unité spéciale d’enquête, la SIU, saisie par la présidence, a dénoncé le marché organisé par des fonctionnaires du Home Affairs vendant permis et visas, au point de conclure que le pays « se vendait un permis à la fois ». Depuis 2010, les Zimbabwéens bénéficient d’un régime spécial, prorogé à plusieurs reprises : quelque 178 000 ressortissants ont été concernés par ce régime sans espérer se voir octroyer le droit à la résidence permanente. Quinze ans plus tard, le provisoire s’est installé. À l’approche des élections municipales du 4 novembre, l’immigration est devenue un enjeu de campagne.
Les Européens parlent souvent de Stimela, cette chanson de Hugh Masekela enregistrée en 1974, comme gardienne de la mémoire d’une fraternité africaine que l’Afrique du Sud contemporaine aurait perdue. Ce n’est pas ce que j’entends : Stimela suit le train qui conduisait des hommes recrutés dans toute l’Afrique australe pour travailler dans les mines d’or, séparés de leurs familles et enfermés dans les compounds. L’apartheid n’a pas inventé ce système, il l’a durci, organisé et codifié. Il y a pourtant une dette africaine qui oblige à la mémoire mais elle n’est pas perpétuelle : la Tanzanie de Nyerere, la Zambie de Kaunda, le Mozambique et l’Angola ont accueilli l’ANC en exil ; le Nigeria a porté la lutte contre l’apartheid dans les enceintes internationales.
Issue d’une famille afrikaner, j’ai appris très tôt à me méfier des histoires toutes faites. Les attaques de fermes sont d’une violence extrême : Marthinus Richter avait soixante-huit ans lorsqu’il fut tué, en septembre 2022, dans sa ferme de Dwaalboom, près de Thabazimbi ; sa femme, Elsie, fut brûlée pendant l’attaque. Je ne parle pas ici de génocide des Blancs car aucune donnée disponible ne permet de l’affirmer ; de plus, des travailleurs agricoles et des propriétaires noirs figurent parmi les victimes. Mon observation se porte plutôt sur le commentaire occidental lorsqu’un Sud-Africain noir commet des violences : l’apartheid, les inégalités et l’accès à la terre sont automatiquement pointés du doigt. L’Afrikaner, lui, lorsqu’il devient victime, se voit d’abord reprocher ce qu’il représente, ceux qui parlent pour lui ou ceux qui feront de son malheur un argument politique. Il y a là une étrange manière de prétendre avoir quitté le monde racial : on ne supprime pas les catégories, on inverse simplement leur charge morale.
La compagne de Mishack Banda a conduit des journalistes jusqu’au ruisseau où son compagnon avait été retrouvé mort. Elsie Richter a été brûlée dans la ferme où son mari venait d’être tué. Je ne confonds ni ces deux femmes ni les violences qu’elles ont subies. Mais pourquoi l’une pourrait-elle être regardée d’abord pour ce qu’elle a subi quand l’autre devrait encore répondre du passé de son groupe ou de ceux qui prétendent parler en son nom ?
L’Afrique du Sud n’a pas besoin que Paris, Bruxelles ou Washington lui désignent les victimes qui méritent d’être vues. Son histoire appartient d’abord à ceux qui la vivent. Parfois jusque dans leur chair.
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