De Saïgon à Kaboul, l’Histoire rappelle que les promesses durent moins par les mots employés que par les intérêts qui les soutiennent. L’Ukraine fera-t-elle exception ?

Il est des mots que la diplomatie affectionne parce qu’ils donnent à l’incertitude l’apparence de la permanence. « Indéfectible » appartient à cette catégorie.

Le soutien à l’Ukraine est régulièrement qualifié d’indéfectible, d’inébranlable, d’aussi durable que nécessaire. La Coalition des volontaires réunie autour de Kyiv réaffirme encore son soutien « aussi longtemps qu’il le faudra ». L’Union européenne vient de mettre en place un prêt de 90 milliards d’euros pour les besoins budgétaires et militaires ukrainiens de 2026 et 2027. L’OTAN continue de coordonner les livraisons de matériels militaires américains financés par ses membres et partenaires.

Il n’y a aucune raison de mettre en doute la réalité de ces engagements aujourd’hui.

La question est différente : qu’est-ce qui garantit leur permanence demain ?

Car une démocratie ne s’engage jamais dans l’éternité. Les gouvernements changent, les majorités se déplacent, les économies ralentissent, les budgets se tendent, les opinions publiques se fatiguent et de nouvelles urgences remplacent les précédentes.

L’Histoire est à cet égard moins rassurante que les communiqués diplomatiques.

Saïgon, Kaboul : lorsque l’éternité politique rencontre le calendrier

Le rapprochement avec le Vietnam doit être manié avec prudence. L’Ukraine de 2026 n’est évidemment pas le Sud-Vietnam de 1975, pas davantage que Kyiv n’est Kaboul.

Mais ces précédents rappellent une règle élémentaire : la pérennité d’une garantie extérieure dépend moins de la solennité avec laquelle elle est proclamée que de la persistance des intérêts politiques qui la soutiennent.

Après les accords de Paris de janvier 1973 et le retrait des forces américaines, le Sud-Vietnam continua de dépendre fortement de l’aide militaire américaine. Deux ans plus tard, Saïgon tombait.

En Afghanistan, vingt années d’engagement occidental, des dizaines de pays mobilisés, une armée nationale entraînée et financée pendant des années n’empêchèrent ni la décision américaine de retrait ni, en août 2021, l’effondrement extrêmement rapide du pouvoir afghan. Après l’accord américano-taliban de février 2020, les Alliés décidèrent en avril 2021 de retirer leurs forces et leur mission prit fin après l’évacuation de Kaboul.

Il existe évidemment des exemples inverses.

Les alliances américaines avec le Japon ou la Corée du Sud ont traversé les décennies. L’Alliance atlantique existe depuis 1949. Son article 5 transforme une attaque contre un membre en obligation d’assistance des autres Alliés, même si chaque État conserve une marge sur la nature de l’action qu’il juge nécessaire.

La différence est essentielle.

Les engagements qui résistent au temps sont généralement ceux qui ont cessé d’être de simples choix gouvernementaux pour devenir des institutions, des traités, des dispositifs militaires permanents et, surtout, des intérêts stratégiques partagés.

Or l’Ukraine se trouve précisément entre ces deux situations.

L’Europe promet aujourd’hui beaucoup — et concrètement

Il serait inexact de présenter le soutien européen comme une succession de déclarations sans contenu.

Le Royaume-Uni chiffre désormais à 25 milliards de livres son engagement total envers l’Ukraine, dont 16 milliards de soutien militaire, et maintient un engagement annuel de 3 milliards de livres d’aide militaire jusqu’en 2030-2031 et « aussi longtemps qu’il le faudra ».

L’Union européenne a, de son côté, adopté un prêt de soutien de 90 milliards d’euros pour 2026-2027, dont 60 milliards destinés à l’assistance militaire et à l’investissement ukrainien dans son industrie de défense.

La France approfondit simultanément son engagement industriel et militaire : Rafale, défense antiaérienne, missiles, production sous licence en Ukraine et coopération entre industries de défense.

Ce sont des engagements matériels, financiers et industriels considérables.

Mais précisément parce qu’ils deviennent considérables, ils rencontrent désormais une deuxième question : combien de temps les sociétés qui les financent accepteront-elles de les maintenir si leurs propres contraintes économiques, budgétaires et sociales s’aggravent ?

L’Allemagne vient d’apporter à cette interrogation un avertissement politique qu’il serait difficile d’ignorer.

Allemagne : le 4,89 % qui change la nature du débat

Les élections régionales du 20 septembre ne permettent pas d’affirmer que les Allemands ont voté contre l’Ukraine. Ce serait une conclusion que les résultats ne démontrent pas.

Elles montrent en revanche l’extrême fragilité que peut désormais connaître un parti de gouvernement.

En Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, l’AfD arrive en tête avec 38,2 %, devant le SPD à 35,5 %. Mais le chiffre politiquement le plus spectaculaire est ailleurs : 4,89 % pour la CDU.

Pour la première fois depuis 1949, la CDU échoue sous le seuil des 5 % lors d’une élection régionale, fédérale ou européenne et disparaît du Landtag. Friedrich Merz a lui-même qualifié le résultat de « désastre ».

À Berlin, le phénomène prend une autre forme. Die Linke arrive en tête avec 25,7 %, plus du double de son résultat de 2023, tandis que la CDU tombe à 18,8 % et le SPD à 12,1 %.

Il faut ici éviter une erreur d’interprétation.

Les électeurs allemands ne se sont pas simplement prononcés sur la guerre ou le réarmement. À Berlin notamment, le logement et les loyers ont occupé une place déterminante dans la campagne de Die Linke. Et le BSW, qui avait au contraire fortement misé sur les thèmes de la paix, de la Russie et du réarmement, n’a pas franchi le seuil des 5 % à Berlin ni en Mecklembourg-Poméranie-Occidentale.

La leçon pour l’Ukraine est donc plus subtile.

Ce n’est pas nécessairement le soutien à Kyiv qui est rejeté. C’est la marge politique des gouvernements qui se rétrécit lorsque les électeurs replacent au premier plan retraites, santé, emploi, logement, énergie et pouvoir d’achat.

Merz a annoncé qu’il poursuivrait ses réformes malgré les défaites électorales. Mais celles-ci interviennent alors que les désaccords s’accentuent au sein de sa coalition sur les retraites, la santé et les réformes économiques.

L’Allemagne demeure l’un des piliers du soutien européen à l’Ukraine. Rien ne permet d’affirmer aujourd’hui qu’elle s’en détournera.

Mais rien ne permet davantage de considérer que les conditions politiques permettant cet engagement sont immuables.

De Varsovie à Londres, les intérêts ne sont pas identiques

La Pologne constitue un autre cas.

Sa géographie lui interdit pratiquement l’indifférence. Pour Varsovie, la Russie n’est pas une menace abstraite située à l’autre extrémité du continent. La Pologne se trouve sur la première ligne stratégique orientale de l’OTAN et a considérablement développé ses capacités militaires.

Son intérêt à empêcher une victoire russe en Ukraine est donc directement lié à sa propre conception de la sécurité nationale.

Le Royaume-Uni raisonne différemment mais avec une remarquable continuité stratégique : empêcher qu’une puissance continentale hostile domine l’équilibre européen appartient depuis longtemps aux constantes de sa politique étrangère. Londres codirige avec Paris la Coalition des volontaires et maintient un engagement militaire pluriannuel envers Kyiv.

La France, elle, cherche simultanément à soutenir l’Ukraine, à développer une autonomie stratégique européenne et à renforcer une industrie de défense européenne dont la guerre a révélé les insuffisances.

Les mêmes mots — solidarité, sécurité européenne, soutien durable — recouvrent donc des intérêts nationaux qui ne sont pas nécessairement identiques.

Et c’est peut-être une force autant qu’une faiblesse : une alliance résiste mieux lorsque chacun de ses membres possède ses propres raisons de la maintenir.

Mais que se passe-t-il lorsque le soutien change de nature ?

La Coalition des volontaires : le rideau ne se lève qu’après le cessez-le-feu

C’est probablement le point le moins souligné du dispositif actuellement préparé.

La Coalition des volontaires ne prévoit pas que sa Force multinationale pour l’Ukraine entre dans la guerre actuelle afin d’imposer un cessez-le-feu.

Le texte adopté à Paris le 13 juillet est explicite : la MNF-U doit pouvoir intervenir, à la demande de l’Ukraine, une fois qu’un cessez-le-feu crédible sera en place. Elle doit contribuer à régénérer les forces ukrainiennes et assurer une présence de réassurance sur le territoire ukrainien, sur terre, dans les airs et en mer.

Autrement dit, la séquence envisagée est :

cessez-le-feu — garanties de sécurité — déploiement multinational — dissuasion d’une nouvelle agression.

Mais alors surgit une question autrement plus difficile.

Que se passe-t-il si le rideau tombe ?

Si, après un accord, les forces russes reprennent l’offensive et qu’elles se trouvent face à des militaires français, britanniques ou d’autres pays de la Coalition, quelle serait exactement la réponse ?

Les textes prévoient des garanties de sécurité politiquement et juridiquement contraignantes. Mais ils renvoient également aux dispositions juridiques et constitutionnelles propres à chaque État. Et les modalités publiques restent incomplètes sur une question essentielle : les règles d’engagement de la force multinationale en cas de violation majeure du cessez-le-feu ou de reprise générale des hostilités.

La Chambre des communes britannique le reconnaît explicitement : des interrogations demeurent sur la taille de la force, sa composition, la durée du déploiement et surtout sur sa capacité et ses règles d’engagement en cas de violation du cessez-le-feu, de reprise de la guerre ou d’attaque russe contre elle.

Ce n’est pas un détail technique.

C’est peut-être la question centrale.

Tant que l’engagement consiste à financer, livrer des armes, former des militaires, fournir du renseignement ou sanctionner la Russie, les gouvernements européens maîtrisent encore largement le degré de leur implication.

Si des soldats européens se retrouvaient directement attaqués, la nature même de l’engagement changerait.

Comme au théâtre, chacun connaît le premier acte. Reste à savoir si la pièce en comporte plusieurs — et qui acceptera de monter sur scène lorsque le scénario cessera d’être celui qui avait été prévu.

L’article 5 que l’Ukraine n’a pas

La différence avec l’OTAN apparaît alors clairement.

L’article 5 ne signifie pas que chaque membre doit automatiquement déclarer la guerre avec toutes ses forces lorsqu’un autre est attaqué. Le traité impose une assistance, mais laisse à chaque État le choix des mesures qu’il juge nécessaires, lesquelles peuvent comprendre l’emploi de la force armée.

Cependant, derrière cette formulation existe une architecture militaire intégrée vieille de plus de soixante-dix ans, des plans opérationnels, des commandements, des forces prépositionnées et la puissance nucléaire de plusieurs Alliés.

L’Ukraine ne bénéficie pas de cette architecture.

La Coalition des volontaires tente précisément de construire quelque chose qui puisse dissuader une nouvelle attaque russe sans intégrer formellement l’Ukraine à l’OTAN.

Toute la difficulté tient dans cet entre-deux.

Pour être crédible, une force de réassurance doit convaincre Moscou qu’elle ne s’effacera pas si elle est mise à l’épreuve.

Mais plus cette garantie devient crédible, plus elle implique potentiellement que les États qui la fournissent acceptent le risque d’une confrontation directe.

Les États-Unis : indispensables et imprévisibles

À cette équation européenne s’ajoute enfin Washington.

L’Europe a considérablement augmenté son effort, mais certaines capacités américaines demeurent essentielles. Le mécanisme PURL de l’OTAN permet précisément aux Européens et partenaires de financer des équipements américains destinés à l’Ukraine ; selon l’OTAN, plus de 10 milliards de dollars avaient été affectés au cours de l’année écoulée à PURL et aux ventes militaires américaines pour l’Ukraine.

La Coalition des volontaires a d’ailleurs salué en juillet le soutien américain au principe de garanties de sécurité.

Mais l’expérience historique américaine rappelle elle aussi qu’aucun engagement extérieur n’échappe durablement à la politique intérieure.

Les États-Unis peuvent considérer l’Ukraine comme un élément important de l’équilibre européen sans considérer nécessairement que chaque objectif ukrainien possède pour eux la même valeur stratégique.

C’est là que les intérêts américains et européens peuvent coïncider sans être parfaitement superposables.

Moscou joue aussi avec le temps

La Russie connaît ces fragilités.

Elle n’a pas nécessairement besoin de convaincre les Européens qu’elle a raison. Il lui suffit que leur volonté de poursuivre l’effort s’érode plus rapidement que la sienne.

C’est pourquoi le temps lui-même devient un instrument stratégique.

Une élection allemande, une crise budgétaire française, une alternance britannique, un changement d’administration américaine ou une récession européenne peuvent peser autant, à terme, que certains événements militaires.

Inversement, le calcul russe peut échouer si l’agression produit l’effet contraire : institutionnalisation durable du soutien à Kyiv, réarmement européen, intégration des industries de défense et conviction croissante que la sécurité ukrainienne est inséparable de celle du continent.

C’est précisément ce que cherche à construire la Coalition des volontaires.

Alors, combien de temps dure « indéfectible » ?

La réponse n’est probablement ni pessimiste ni optimiste.

Elle est politique.

Un engagement international devient véritablement durable lorsqu’il survit à ceux qui l’ont signé.

Il doit pouvoir traverser une élection, une récession, un changement de gouvernement, une crise budgétaire et même une évolution de l’opinion publique.

Le Japon, la Corée du Sud et l’OTAN montrent que cela est possible.

Saïgon et Kaboul rappellent que cela ne l’est jamais automatiquement.

L’Ukraine se trouve aujourd’hui exactement à ce moment de son histoire : le passage entre une solidarité née de la guerre et une architecture de sécurité appelée à lui survivre.

Les Européens ont commencé à transformer leurs déclarations en crédits, en usines, en contrats d’armement, en programmes militaires et en préparation d’une force multinationale. C’est considérable.

Mais l’étape suivante sera plus exigeante.

Car si un cessez-le-feu intervient, la question ne sera plus seulement de savoir qui est prêt à financer la paix.

Elle sera de savoir qui est prêt à la garantir lorsqu’elle sera mise à l’épreuve.

Lord Palmerston l’avait formulé devant la Chambre des communes dès 1848 :

« Nous n’avons pas d’alliés éternels, et nous n’avons pas d’ennemis perpétuels. Nos intérêts sont éternels et perpétuels, et c’est notre devoir de les poursuivre. »

Près de deux siècles plus tard, la formule conserve une singulière actualité. Elle ne signifie pas que les alliances sont sans valeur. Elle rappelle qu’elles deviennent véritablement durables lorsque les intérêts qui les ont fait naître le demeurent eux-mêmes.

Pour l’Ukraine, toute la question est désormais là : faire en sorte que sa sécurité ne repose plus seulement sur un engagement déclaré « indéfectible », mais devienne un intérêt suffisamment durable de ses alliés pour survivre aux gouvernements, aux élections et aux crises.

De Saïgon à Kaboul, l’Histoire rappelle que les promesses durent moins par les mots employés que par les intérêts qui les soutiennent. L’Ukraine fera-t-elle exception ?

Il est des mots que la diplomatie affectionne parce qu’ils donnent à l’incertitude l’apparence de la permanence. « Indéfectible » appartient à cette catégorie.

Le soutien à l’Ukraine est régulièrement qualifié d’indéfectible, d’inébranlable, d’aussi durable que nécessaire. La Coalition des volontaires réunie autour de Kyiv réaffirme encore son soutien « aussi longtemps qu’il le faudra ». L’Union européenne vient de mettre en place un prêt de 90 milliards d’euros pour les besoins budgétaires et militaires ukrainiens de 2026 et 2027. L’OTAN continue de coordonner les livraisons de matériels militaires américains financés par ses membres et partenaires.

Il n’y a aucune raison de mettre en doute la réalité de ces engagements aujourd’hui.

La question est différente : qu’est-ce qui garantit leur permanence demain ?

Car une démocratie ne s’engage jamais dans l’éternité. Les gouvernements changent, les majorités se déplacent, les économies ralentissent, les budgets se tendent, les opinions publiques se fatiguent et de nouvelles urgences remplacent les précédentes.

L’Histoire est à cet égard moins rassurante que les communiqués diplomatiques.

Saïgon, Kaboul : lorsque l’éternité politique rencontre le calendrier

Le rapprochement avec le Vietnam doit être manié avec prudence. L’Ukraine de 2026 n’est évidemment pas le Sud-Vietnam de 1975, pas davantage que Kyiv n’est Kaboul.

Mais ces précédents rappellent une règle élémentaire : la pérennité d’une garantie extérieure dépend moins de la solennité avec laquelle elle est proclamée que de la persistance des intérêts politiques qui la soutiennent.

Après les accords de Paris de janvier 1973 et le retrait des forces américaines, le Sud-Vietnam continua de dépendre fortement de l’aide militaire américaine. Deux ans plus tard, Saïgon tombait.

En Afghanistan, vingt années d’engagement occidental, des dizaines de pays mobilisés, une armée nationale entraînée et financée pendant des années n’empêchèrent ni la décision américaine de retrait ni, en août 2021, l’effondrement extrêmement rapide du pouvoir afghan. Après l’accord américano-taliban de février 2020, les Alliés décidèrent en avril 2021 de retirer leurs forces et leur mission prit fin après l’évacuation de Kaboul.

Il existe évidemment des exemples inverses.

Les alliances américaines avec le Japon ou la Corée du Sud ont traversé les décennies. L’Alliance atlantique existe depuis 1949. Son article 5 transforme une attaque contre un membre en obligation d’assistance des autres Alliés, même si chaque État conserve une marge sur la nature de l’action qu’il juge nécessaire.

La différence est essentielle.

Les engagements qui résistent au temps sont généralement ceux qui ont cessé d’être de simples choix gouvernementaux pour devenir des institutions, des traités, des dispositifs militaires permanents et, surtout, des intérêts stratégiques partagés.

Or l’Ukraine se trouve précisément entre ces deux situations.

L’Europe promet aujourd’hui beaucoup — et concrètement

Il serait inexact de présenter le soutien européen comme une succession de déclarations sans contenu.

Le Royaume-Uni chiffre désormais à 25 milliards de livres son engagement total envers l’Ukraine, dont 16 milliards de soutien militaire, et maintient un engagement annuel de 3 milliards de livres d’aide militaire jusqu’en 2030-2031 et « aussi longtemps qu’il le faudra ».

L’Union européenne a, de son côté, adopté un prêt de soutien de 90 milliards d’euros pour 2026-2027, dont 60 milliards destinés à l’assistance militaire et à l’investissement ukrainien dans son industrie de défense.

La France approfondit simultanément son engagement industriel et militaire : Rafale, défense antiaérienne, missiles, production sous licence en Ukraine et coopération entre industries de défense.

Ce sont des engagements matériels, financiers et industriels considérables.

Mais précisément parce qu’ils deviennent considérables, ils rencontrent désormais une deuxième question : combien de temps les sociétés qui les financent accepteront-elles de les maintenir si leurs propres contraintes économiques, budgétaires et sociales s’aggravent ?

L’Allemagne vient d’apporter à cette interrogation un avertissement politique qu’il serait difficile d’ignorer.

Allemagne : le 4,89 % qui change la nature du débat

Les élections régionales du 20 septembre ne permettent pas d’affirmer que les Allemands ont voté contre l’Ukraine. Ce serait une conclusion que les résultats ne démontrent pas.

Elles montrent en revanche l’extrême fragilité que peut désormais connaître un parti de gouvernement.

En Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, l’AfD arrive en tête avec 38,2 %, devant le SPD à 35,5 %. Mais le chiffre politiquement le plus spectaculaire est ailleurs : 4,89 % pour la CDU.

Pour la première fois depuis 1949, la CDU échoue sous le seuil des 5 % lors d’une élection régionale, fédérale ou européenne et disparaît du Landtag. Friedrich Merz a lui-même qualifié le résultat de « désastre ».

À Berlin, le phénomène prend une autre forme. Die Linke arrive en tête avec 25,7 %, plus du double de son résultat de 2023, tandis que la CDU tombe à 18,8 % et le SPD à 12,1 %.

Il faut ici éviter une erreur d’interprétation.

Les électeurs allemands ne se sont pas simplement prononcés sur la guerre ou le réarmement. À Berlin notamment, le logement et les loyers ont occupé une place déterminante dans la campagne de Die Linke. Et le BSW, qui avait au contraire fortement misé sur les thèmes de la paix, de la Russie et du réarmement, n’a pas franchi le seuil des 5 % à Berlin ni en Mecklembourg-Poméranie-Occidentale.

La leçon pour l’Ukraine est donc plus subtile.

Ce n’est pas nécessairement le soutien à Kyiv qui est rejeté. C’est la marge politique des gouvernements qui se rétrécit lorsque les électeurs replacent au premier plan retraites, santé, emploi, logement, énergie et pouvoir d’achat.

Merz a annoncé qu’il poursuivrait ses réformes malgré les défaites électorales. Mais celles-ci interviennent alors que les désaccords s’accentuent au sein de sa coalition sur les retraites, la santé et les réformes économiques.

L’Allemagne demeure l’un des piliers du soutien européen à l’Ukraine. Rien ne permet d’affirmer aujourd’hui qu’elle s’en détournera.

Mais rien ne permet davantage de considérer que les conditions politiques permettant cet engagement sont immuables.

De Varsovie à Londres, les intérêts ne sont pas identiques

La Pologne constitue un autre cas.

Sa géographie lui interdit pratiquement l’indifférence. Pour Varsovie, la Russie n’est pas une menace abstraite située à l’autre extrémité du continent. La Pologne se trouve sur la première ligne stratégique orientale de l’OTAN et a considérablement développé ses capacités militaires.

Son intérêt à empêcher une victoire russe en Ukraine est donc directement lié à sa propre conception de la sécurité nationale.

Le Royaume-Uni raisonne différemment mais avec une remarquable continuité stratégique : empêcher qu’une puissance continentale hostile domine l’équilibre européen appartient depuis longtemps aux constantes de sa politique étrangère. Londres codirige avec Paris la Coalition des volontaires et maintient un engagement militaire pluriannuel envers Kyiv.

La France, elle, cherche simultanément à soutenir l’Ukraine, à développer une autonomie stratégique européenne et à renforcer une industrie de défense européenne dont la guerre a révélé les insuffisances.

Les mêmes mots — solidarité, sécurité européenne, soutien durable — recouvrent donc des intérêts nationaux qui ne sont pas nécessairement identiques.

Et c’est peut-être une force autant qu’une faiblesse : une alliance résiste mieux lorsque chacun de ses membres possède ses propres raisons de la maintenir.

Mais que se passe-t-il lorsque le soutien change de nature ?

La Coalition des volontaires : le rideau ne se lève qu’après le cessez-le-feu

C’est probablement le point le moins souligné du dispositif actuellement préparé.

La Coalition des volontaires ne prévoit pas que sa Force multinationale pour l’Ukraine entre dans la guerre actuelle afin d’imposer un cessez-le-feu.

Le texte adopté à Paris le 13 juillet est explicite : la MNF-U doit pouvoir intervenir, à la demande de l’Ukraine, une fois qu’un cessez-le-feu crédible sera en place. Elle doit contribuer à régénérer les forces ukrainiennes et assurer une présence de réassurance sur le territoire ukrainien, sur terre, dans les airs et en mer.

Autrement dit, la séquence envisagée est :

cessez-le-feu — garanties de sécurité — déploiement multinational — dissuasion d’une nouvelle agression.

Mais alors surgit une question autrement plus difficile.

Que se passe-t-il si le rideau tombe ?

Si, après un accord, les forces russes reprennent l’offensive et qu’elles se trouvent face à des militaires français, britanniques ou d’autres pays de la Coalition, quelle serait exactement la réponse ?

Les textes prévoient des garanties de sécurité politiquement et juridiquement contraignantes. Mais ils renvoient également aux dispositions juridiques et constitutionnelles propres à chaque État. Et les modalités publiques restent incomplètes sur une question essentielle : les règles d’engagement de la force multinationale en cas de violation majeure du cessez-le-feu ou de reprise générale des hostilités.

La Chambre des communes britannique le reconnaît explicitement : des interrogations demeurent sur la taille de la force, sa composition, la durée du déploiement et surtout sur sa capacité et ses règles d’engagement en cas de violation du cessez-le-feu, de reprise de la guerre ou d’attaque russe contre elle.

Ce n’est pas un détail technique.

C’est peut-être la question centrale.

Tant que l’engagement consiste à financer, livrer des armes, former des militaires, fournir du renseignement ou sanctionner la Russie, les gouvernements européens maîtrisent encore largement le degré de leur implication.

Si des soldats européens se retrouvaient directement attaqués, la nature même de l’engagement changerait.

Comme au théâtre, chacun connaît le premier acte. Reste à savoir si la pièce en comporte plusieurs — et qui acceptera de monter sur scène lorsque le scénario cessera d’être celui qui avait été prévu.

L’article 5 que l’Ukraine n’a pas

La différence avec l’OTAN apparaît alors clairement.

L’article 5 ne signifie pas que chaque membre doit automatiquement déclarer la guerre avec toutes ses forces lorsqu’un autre est attaqué. Le traité impose une assistance, mais laisse à chaque État le choix des mesures qu’il juge nécessaires, lesquelles peuvent comprendre l’emploi de la force armée.

Cependant, derrière cette formulation existe une architecture militaire intégrée vieille de plus de soixante-dix ans, des plans opérationnels, des commandements, des forces prépositionnées et la puissance nucléaire de plusieurs Alliés.

L’Ukraine ne bénéficie pas de cette architecture.

La Coalition des volontaires tente précisément de construire quelque chose qui puisse dissuader une nouvelle attaque russe sans intégrer formellement l’Ukraine à l’OTAN.

Toute la difficulté tient dans cet entre-deux.

Pour être crédible, une force de réassurance doit convaincre Moscou qu’elle ne s’effacera pas si elle est mise à l’épreuve.

Mais plus cette garantie devient crédible, plus elle implique potentiellement que les États qui la fournissent acceptent le risque d’une confrontation directe.

Les États-Unis : indispensables et imprévisibles

À cette équation européenne s’ajoute enfin Washington.

L’Europe a considérablement augmenté son effort, mais certaines capacités américaines demeurent essentielles. Le mécanisme PURL de l’OTAN permet précisément aux Européens et partenaires de financer des équipements américains destinés à l’Ukraine ; selon l’OTAN, plus de 10 milliards de dollars avaient été affectés au cours de l’année écoulée à PURL et aux ventes militaires américaines pour l’Ukraine.

La Coalition des volontaires a d’ailleurs salué en juillet le soutien américain au principe de garanties de sécurité.

Mais l’expérience historique américaine rappelle elle aussi qu’aucun engagement extérieur n’échappe durablement à la politique intérieure.

Les États-Unis peuvent considérer l’Ukraine comme un élément important de l’équilibre européen sans considérer nécessairement que chaque objectif ukrainien possède pour eux la même valeur stratégique.

C’est là que les intérêts américains et européens peuvent coïncider sans être parfaitement superposables.

Moscou joue aussi avec le temps

La Russie connaît ces fragilités.

Elle n’a pas nécessairement besoin de convaincre les Européens qu’elle a raison. Il lui suffit que leur volonté de poursuivre l’effort s’érode plus rapidement que la sienne.

C’est pourquoi le temps lui-même devient un instrument stratégique.

Une élection allemande, une crise budgétaire française, une alternance britannique, un changement d’administration américaine ou une récession européenne peuvent peser autant, à terme, que certains événements militaires.

Inversement, le calcul russe peut échouer si l’agression produit l’effet contraire : institutionnalisation durable du soutien à Kyiv, réarmement européen, intégration des industries de défense et conviction croissante que la sécurité ukrainienne est inséparable de celle du continent.

C’est précisément ce que cherche à construire la Coalition des volontaires.

Alors, combien de temps dure « indéfectible » ?

La réponse n’est probablement ni pessimiste ni optimiste.

Elle est politique.

Un engagement international devient véritablement durable lorsqu’il survit à ceux qui l’ont signé.

Il doit pouvoir traverser une élection, une récession, un changement de gouvernement, une crise budgétaire et même une évolution de l’opinion publique.

Le Japon, la Corée du Sud et l’OTAN montrent que cela est possible.

Saïgon et Kaboul rappellent que cela ne l’est jamais automatiquement.

L’Ukraine se trouve aujourd’hui exactement à ce moment de son histoire : le passage entre une solidarité née de la guerre et une architecture de sécurité appelée à lui survivre.

Les Européens ont commencé à transformer leurs déclarations en crédits, en usines, en contrats d’armement, en programmes militaires et en préparation d’une force multinationale. C’est considérable.

Mais l’étape suivante sera plus exigeante.

Car si un cessez-le-feu intervient, la question ne sera plus seulement de savoir qui est prêt à financer la paix.

Elle sera de savoir qui est prêt à la garantir lorsqu’elle sera mise à l’épreuve.

Lord Palmerston l’avait formulé devant la Chambre des communes dès 1848 :

« Nous n’avons pas d’alliés éternels, et nous n’avons pas d’ennemis perpétuels. Nos intérêts sont éternels et perpétuels, et c’est notre devoir de les poursuivre. »

Près de deux siècles plus tard, la formule conserve une singulière actualité. Elle ne signifie pas que les alliances sont sans valeur. Elle rappelle qu’elles deviennent véritablement durables lorsque les intérêts qui les ont fait naître le demeurent eux-mêmes.

Pour l’Ukraine, toute la question est désormais là : faire en sorte que sa sécurité ne repose plus seulement sur un engagement déclaré « indéfectible », mais devienne un intérêt suffisamment durable de ses alliés pour survivre aux gouvernements, aux élections et aux crises.

 

par Francis Moritz, Ancien cadre supérieur et directeur de sociétés au sein de grands groupes français et étrangers, Francis Moritz a eu plusieurs vies professionnelles, depuis l’âge de 17 ans, qui l’ont amené à parcourir et connaître en profondeur de nombreux pays, avec à la clef la pratique de plusieurs langues, au contact des populations d’Europe de l’Est, d’Allemagne, d’Italie, d’Afrique et d’Asie. Il en a tiré des enseignements précieux qui lui donnent une certaine légitimité et une connaissance politique fine. Il communique couramment dans les trois langues, Français, Anglais, Allemand.

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