L’immigration ne quitte plus le débat public depuis près d’un demi-siècle. Elle en constitue même l’un de ces objets singuliers dont on annonce périodiquement qu’ils viennent de changer de nature, d’échelle ou de conséquences. En octobre 1985, Le Figaro Magazine demandait déjà : « Serons-nous encore français dans trente ans ? » Une Marianne voilée illustrait la couverture. Quarante et un ans plus tard, le même journal s’interroge sur la « France en 2050 », à partir des projections de l’Observatoire de l’immigration et de la démographie. L’image a changé : l’islamisation suggérée a laissé la place aux origines bigarrées de la population. Le vocabulaire évolue, mais l’inquiétude démographique demeure.

La permanence de ce débat ne signifie pas que son objet soit resté identique. Les migrations ont changé, comme ont changé les sociétés d’origine et d’accueil, leurs économies, leurs structures familiales, leurs moyens de transport et de communication, leurs frontières et leurs législations. Pourtant, la comparaison historique s’effectue souvent comme si une seule variable s’était transformée : l’immigré. Aux Italiens, Polonais, Espagnols ou Portugais d’hier, dont l’intégration paraît rétrospectivement acquise, sont opposées les populations venues plus récemment d’Afrique ou d’Asie, plus éloignées culturellement et supposées pour cette raison plus difficiles à intégrer. La religion, et singulièrement l’islam, fournit alors une explication commode à une transformation beaucoup plus complexe.

Cette comparaison souffre d’un premier défaut. Elle confronte généralement les nouveaux arrivants d’aujourd’hui aux descendants de ceux qui arrivèrent hier. Le mineur italien ou polonais des années 1920 n’est plus observable, tandis que ses petits-enfants ou arrière-petits-enfants le sont encore. Les difficultés, les conflits et les rejets qui accompagnèrent son arrivée ont largement disparu de l’expérience quotidienne, alors que ceux associés aux migrations présentes occupent toujours l’actualité. Pourtant, le passé se trouve débarrassé d’une partie de ses aspérités au moment même où le présent est observé dans ses tensions.

Une seconde difficulté, plus fondamentale, tient au terme même d’« immigration », sous lequel sont progressivement réunies des réalités qui ne décrivent ni les mêmes personnes ni les mêmes mouvements. Un étranger n’est pas nécessairement un immigré. Un immigré peut avoir acquis la nationalité du pays où il vit. Son enfant né dans ce pays n’est plus un immigré au sens statistique du terme. Le réfugié, le demandeur d’asile, le travailleur étranger, celui qui rejoint sa famille ou celui qui franchit irrégulièrement une frontière relèvent de situations différentes. Lorsque l’on ajoute à ces catégories les « descendants d’immigrés », puis les populations définies par leurs « origines » sur deux ou trois générations, l’objet mesuré s’éloigne progressivement du déplacement initial.

Le mot finit ainsi par désigner simultanément un mouvement, une situation juridique, une origine géographique, une ascendance et parfois une appartenance supposée. Il devient difficile de savoir ce que signifie exactement l’affirmation selon laquelle « l’immigration augmente », « change » ou « s’intègre moins bien » tant que l’on n’a pas précisé ce que l’on compte, à quel moment et à quelle échelle. Le problème n’est pas seulement statistique. Il est également historique et géographique tant l’homme a toujours circulé. Il l’a fait pour commercer, conduire ses troupeaux, servir, combattre, se marier, prier, fuir, travailler ou s’établir ailleurs. Mais circuler n’est pas migrer, migrer n’est pas nécessairement s’installer et s’installer ne signifie pas renoncer au retour. Quant à franchir une frontière internationale, cela n’a pas toujours constitué la rupture fondamentale que l’État contemporain y voit.

La question mérite donc d’être renversée. Plutôt que de demander immédiatement si les migrations contemporaines sont plus nombreuses, plus lointaines ou plus difficiles à intégrer que celles d’autrefois, il faut commencer par déterminer ce qui se déplace, sur quelle distance, pendant combien de temps et dans quel but. Il faut également observer ce qui se passe à l’autre extrémité du mouvement : ce qui attire, accueille, emploie, fixe ou rejette.

Cela suppose de varier constamment la focale, de passer de l’échelle mondiale à l’échelle régionale, puis locale. L’approche sera aussi historique. Car la bonne comparaison n’oppose peut-être pas les immigrés d’autrefois à ceux d’aujourd’hui : elle doit mettre simultanément en regard ceux qui partent, les sociétés qu’ils quittent et celles dans lesquelles ils arrivent.

Bouger : une géographie des déplacements

L’humanité apparaît beaucoup plus sédentaire qu’on ne croit. Vue de loin, elle semble même n’avoir jamais autant bougé. En 2024, les Nations unies estimaient à 304 millions le nombre de migrants internationaux dans le monde, presque deux fois plus qu’en 1990. Rapportée à la population mondiale, l’évolution prend pourtant une autre dimension. En effet, leur proportion est seulement passée de 2,9 % à 3,7 % en trente-quatre ans. L’accroissement du nombre est certes considérable. Celui de la proportion l’est beaucoup moins. Surtout, le chiffre peut être lu à l’envers : plus de 96 % de la population mondiale vit, au sens de cette statistique, chez elle.

Encore faut-il savoir ce que l’on mesure. Est considéré comme migrant international celui qui vit dans un pays différent de son pays de naissance. La statistique mesure donc moins le mouvement que son résultat : une personne peut avoir franchi une frontière une seule fois cinquante ans auparavant et demeurer comptée parmi les migrants internationaux, tandis que celui qui parcourt quotidiennement des dizaines de kilomètres sans quitter son pays ne l’est jamais. Elle saisit une population résidant de l’autre côté d’une frontière, non l’ensemble des hommes qui circulent.

Cette distinction est essentielle car la sédentarisation n’a jamais signifié l’immobilité. Il y a quelques onze mille ans, l’invention de l’agriculture a permis de fixer durablement des populations autour de terres cultivées. Au contraire, l’élevage a pu conserver la nécessité du parcours et de la transhumance. Mais les sociétés sédentaires elles-mêmes n’ont jamais cessé de produire des mouvements. Il fallait aller au marché, à la foire, au sanctuaire, chercher un conjoint, conduire les bêtes, commercer, combattre ou servir ailleurs. La fixation crée un point d’ancrage ; elle ne supprime pas le chemin.

Pour autant, ces déplacements répondent à quelques logiques étonnamment persistantes. Le marchand ou le pasteur circule. Le soldat, le domestique ou le fonctionnaire part servir. L’esclave, le déporté ou l’expulsé est déplacé sans choix. Le pèlerin part pour revenir. Le colon part pour s’installer. Le réfugié cherche à s’échapper. Le travailleur va gagner sa vie. Ces formes ne constituent ni une chronologie ni sept populations étanches. Elles coexistent, se superposent, se succédant parfois dans la vie d’un même individu.

Un soldat parti combattre peut ainsi devenir colon. Les compagnons d’Alexandre qui atteignirent les confins indiens étaient partis avec une armée, non pour « émigrer ». Les campagnes, les garnisons, puis la fragmentation de l’empire après la mort du conquérant ont néanmoins produit des implantations grecques et macédoniennes durables en Asie. Inversement, un pèlerin médiéval pouvait parcourir une distance immense avec une idée exactement opposée, celle de revenir au point d’où il était parti. La distance parcourue ne suffit donc pas à définir la nature du déplacement.

Le sens donné au voyage compte tout autant. Partir pour revenir n’est pas partir pour s’installer. Mais l’intention initiale ne préjuge pas davantage de la trajectoire finale. Celui qui pensait revenir peut rester, tout comme celui qui voulait s’établir peut repartir. Entre circulation et migration définitive existe toute une gamme de situations intermédiaires. L’histoire des migrations est ainsi autant celle des déplacements que celle des ancrages qu’ils conservent, déplacent ou recréent.

Cela apparait clairement par un premier changement d’échelle. Les grandes cartes mondiales donnent à voir de longues flèches reliant continents de départ et d’arrivée. Elles ont l’inconvénient de rendre peu visibles les déplacements les plus courts, alors que la proximité constitue une donnée fondamentale des mobilités humaines. Cette dernière apparaît avec une particulière netteté lorsque partir est une nécessité. À la fin de 2025, le Haut commissariat des Nations unies pour les réfugiés comptabilisait 123,2 millions de personnes déplacées de force dans le monde. Nombreuses étaient les déplacés internes, c’est-à-dire des personnes qui avaient quitté leur foyer sans franchir la frontière de leur pays. Mais 66 % avaient du franchir la frontière d’un pays voisin pour y être accueillis. La formule souvent avancée selon laquelle « 80 % des migrations restent proches » mélange donc des catégories différentes. Le phénomène qu’elle cherche maladroitement à désigner existe néanmoins : la fuite commence généralement par la proximité.

Depuis février 2022, l’Ukraine permet presque de regarder ce processus se former. Une première population s’est déplacée à l’intérieur même du pays. Une seconde a franchi les frontières occidentales, notamment vers la Pologne, mais aussi vers la Slovaquie, la Hongrie, la Roumanie et la Moldavie. Des déplacements se sont ensuite diffusés dans l’ensemble de l’Europe. La géographie initiale de la fuite a donc bien été concentrique : s’éloigner suffisamment du danger avant, éventuellement, de poursuivre plus loin. Ces cercles ne sont pourtant pas géométriques. Un réseau ferroviaire, une frontière plus facilement franchissable, la présence de parents ou d’amis, une langue connue, des conditions d’accueil favorables ou la possibilité de travailler déforment la carte. Berlin peut ainsi devenir pratiquement plus proche que telle région située à quelques centaines de kilomètres du point de départ. La proximité migratoire ne se mesure pas seulement en kilomètres.

La Syrie permet de voir ce qui arrive lorsque le temps s’ajoute à la distance. La guerre commencée en 2011 a d’abord provoqué d’immenses déplacements intérieurs et vers des États proches, comme la Turquie, le Liban et la Jordanie. L’Europe occidentale n’est devenue une destination majeure que pour une partie des Syriens et au terme de trajectoires parfois déjà longues. Ce que l’Europe a nommé la « crise migratoire » de 2015 correspondait ainsi, vu du Proche-Orient, à une étape tardive d’une crise de déplacement commencée quatre ans auparavant. Et vue de l’État islamique, un acte de guerre… Ce changement de focale est essentiel. Ce même mouvement peut être décrit comme une crise syrienne, turque, méditerranéenne, allemande ou européenne selon le lieu depuis lequel on l’observe. L’événement ne change pas ; son centre géographique change.

Et plus le déplacement se prolonge, plus la géographie initialement concentrique se transforme en réseau. La distance sélectionne. Pour fuir quelques dizaines de kilomètres, il faut pouvoir partir. Pour traverser plusieurs pays, il faut en outre disposer d’argent, d’informations, de réseaux et parfois de documents. Celui qui est arrivé quelque part informe ensuite ceux qui sont restés. Il peut fournir une adresse, un hébergement, de l’argent, une connaissance des routes ou du marché du travail. La destination lointaine devient alors plus accessible pour le suivant. Une communauté déjà constituée peut exercer davantage d’attraction qu’un territoire géographiquement plus proche. La migration produit ainsi ses propres proximités.

Ce phénomène n’est nullement contemporain. Les diasporas marchandes, religieuses ou professionnelles l’ont constamment pratiqué. Mais il permet de comprendre pourquoi aucune loi simple ne saurait faire décroître mécaniquement les migrations avec la distance. La proximité constitue une force et les réseaux en constituent une autre. Les trajectoires réelles résultent de leur combinaison avec les frontières, les transports, le travail, les liens familiaux et les décisions des États.

Il faut alors descendre une troisième fois d’échelle, jusqu’au lieu où les hommes vivent les uns avec les autres. La distance parcourue perd ici une partie supplémentaire de son importance. À l’échelle d’un village, d’un quartier ou d’un lieu de travail, l’étranger peut être celui qui vient de l’autre bout du monde comme celui du village voisin. La langue grecque avait fixé cette ambiguïté dans le mot xénos. Il désigne l’étranger, mais également l’hôte, celui qui vient d’ailleurs et auquel les règles de l’hospitalité permettent d’être reçu. Être accueilli quelque part n’est pourtant pas encore y appartenir. Entre celui qui arrive et celui qui est « d’ici » demeure une limite que la seule distance géographique explique mal.

Les sociétés sédentaires ont multiplié les matérialisations de cette limite. La borne antique indique à la fois un territoire et ce qui se trouve au-delà. Le chemin permet d’en sortir ou d’y entrer. Les villes grecques et romaines, les villes médiévales européennes ou musulmanes, toutes entourées de murailles, poussent cette logique jusqu’à sa traduction monumentale. Une porte est simultanément celle qui permet le passage et celle qui permet de le contrôler. L’État moderne a progressivement repoussé cette logique jusqu’à la frontière nationale. Les portes fortifiées signifiaient la direction de l’adversaire, tandis que celles, plus banales, ouvraient sur la nation pacifiée. Mais ces variations frontalières n’ont pas aboli les bornes locales de l’appartenance. Posséder la même nationalité n’a jamais suffi à faire disparaître l’opposition entre celui du lieu et celui qui vient d’y arriver.

Le massacre d’Aigues-Mortes du 17 août 1893 en fournit une démonstration tragique. Plusieurs milliers d’ouvriers convergeaient alors vers les salins pour la récolte saisonnière. Les violences dirigées contre les travailleurs italiens firent des morts et de nombreux blessés et provoquèrent une crise majeure entre la France et l’Italie. Les travaux de Gérard Noiriel ont notamment montré combien la situation des ouvriers de passage devait être distinguée de celle des Italiens durablement établis dans la ville. Ces derniers pouvaient bénéficier de relations et de solidarités locales dont ne disposaient pas les saisonniers fraîchement arrivés.

Cette distinction est capitale. Aux yeux de l’État, les uns et les autres pouvaient appartenir à la même catégorie, celle des étrangers italiens. Pourtant, à l’échelle locale, ils n’étaient déjà plus les mêmes étrangers. Le temps passé sur place, le voisinage, les relations de travail et la connaissance réciproque avaient commencé à transformer les premiers en gens du lieu. Le nouvel arrivant, même français, demeurait, lui, immédiatement identifiable comme celui qui n’en était pas.

Cette mécanique interdit de réduire la xénophobie à la seule différence nationale, religieuse ou raciale. Ces différences peuvent évidemment l’alimenter et lui donner ses représentations particulières. Mais elles s’inscrivent dans un mécanisme plus élémentaire de séparation entre ceux d’ici et ceux d’ailleurs. C’est précisément pourquoi les mots employés pour désigner l’étranger changent avec les populations tandis que la structure de l’opposition demeure. Les trois changements d’échelle conduisent ainsi à un résultat paradoxal. À l’échelle mondiale, la migration internationale ne concerne directement qu’une petite fraction de l’humanité. À l’échelle régionale, les déplacements apparaissent massivement structurés par la proximité, même si les réseaux et les circonstances peuvent étirer les trajectoires. À l’échelle locale, enfin, quelques kilomètres peuvent suffire à fabriquer un étranger tandis que des années de voisinage peuvent progressivement effacer une distance de plusieurs milliers de kilomètres.

La migration ne se résume donc ni au mouvement ni à la distance. Elle pose finalement la question de l’ancrage. Reste à comprendre comment celui-ci se construit. Car partir n’est pas rester. Pendant des siècles, des hommes ont circulé en conservant ailleurs leur point d’attache. L’industrialisation allait donner à ces mouvements une ampleur nouvelle, tandis que le travail, la famille, l’entreprise puis l’État social allaient progressivement multiplier les raisons de ne plus repartir.

Partir, revenir, rester : une histoire de la fixation

Le XIXe siècle n’invente donc ni les déplacements des hommes ni les migrations à longue distance. Il modifie en revanche profondément les conditions dans lesquelles ils se produisent. L’industrialisation, l’urbanisation et la révolution des transports mettent en relation des réservoirs de population et des bassins d’emploi à une échelle nouvelle. Dans le même temps, les États perfectionnent progressivement les instruments permettant de compter, identifier et contrôler ceux qui circulent. Ce double mouvement contribue à faire émerger la migration telle que nous la concevons aujourd’hui.

La révolution industrielle produit en effet deux déplacements concomitants que la frontière nationale conduit trop souvent à étudier séparément. Le premier est intérieur. L’exode rural vide progressivement les campagnes au profit des villes et des bassins industriels. En France, ce basculement est particulièrement lent : la population urbaine ne devient majoritaire qu’en 1931. Le second franchit les frontières. Des ruraux quittent des régions pauvres de leur pays pour rejoindre des économies étrangères offrant du travail. Mais, du point de vue de celui qui part, la différence entre les deux n’est pas toujours aussi fondamentale que le suggèrent ensuite les catégories administratives.

Un paysan italien peut ainsi quitter son village pour Milan ou Turin, partir travailler en Allemagne ou en France, gagner la Suisse ou l’Autriche, voire traverser l’Atlantique. Dans tous les cas, le premier mouvement est semblable. Quitter une campagne qui ne permet plus de vivre comme auparavant pour chercher ailleurs des ressources. C’est la destination et, surtout, la présence d’une frontière qui transformèrent ensuite son déplacement en exode rural, mobilité professionnelle ou émigration internationale.

La domesticité participe du même phénomène. Pendant longtemps, garçons et surtout filles quittent les campagnes pour se placer dans les villes. Ils ne sont pas des ouvriers d’usine, mais leur déplacement répond à une économie comparable. La famille rurale dispose de bras qu’elle ne peut employer ou nourrir, tandis que la ville réclame une main-d’œuvre abondante. Le mouvement vers l’industrie ne constitue donc qu’une composante d’une redistribution beaucoup plus générale des populations.

L’Italie en offre un cas particulièrement éclairant. Son industrialisation attire elle-même des ruraux vers les villes du Nord, tandis que d’autres partent vers les bassins industriels étrangers. Ces mouvements ne sont pas spontanés au sens où chacun choisirait isolément sa destination sur une carte. Des réseaux familiaux les orientent. L’Église accompagne les communautés. Les industriels organisent leur recrutement et leur transport. Les chemins de fer donnent à ces migrations une vitesse et une capacité inconnues jusque-là.

Bologne devient ainsi un nœud de cette géographie du travail. Des convois de main-d’œuvre partent vers l’Allemagne et les régions industrielles placées dans son orbite économique. Lorsque les besoins augmentent dans les bassins français voisins, notamment en Meurthe-et-Moselle, des recruteurs viennent puiser dans le même réservoir. Sur un quai, quelques mètres et une destination inscrite sur un train peuvent décider si le même homme deviendra ouvrier en Allemagne ou en France. Avant la guerre civile européenne de 1914-1918 (et non de 1913 à 1923), cette circulation ne se laisse d’ailleurs pas entièrement enfermer dans les futurs récits nationaux. L’Italie appartient à la Triple Alliance avec l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie depuis 1882 ; les circulations économiques et humaines s’inscrivent ainsi dans cet espace européen. Les industriels français qui cherchent à détourner vers leurs usines une partie de cette main-d’œuvre, faisant acte de patriotisme, interviennent donc dans un marché du travail déjà organisé par d’autres réseaux. L’immigration italienne en France n’est qu’un segment d’une mobilité italienne beaucoup plus vaste. Les chiffres cités par Pierre Milza, et repris par Nicolas Pouvreau-Monti, permettent d’en mesurer la fluidité : entre 1860 et 1940, environ 3,5 millions d’Italiens seraient entrés en France, mais seulement 1,2 à 1,3 million s’y seraient durablement établis. Le rapport est plus instructif encore que les nombres. Une entrée n’est pas une installation. Derrière le migrant enregistré se trouvent des saisonniers, des retours, de nouveaux départs, des changements de bassin d’emploi et parfois plusieurs passages de la frontière par une même personne.

L’immigration de travail industriel reste ainsi longtemps une économie de la circulation. Le projet du travailleur n’est pas nécessairement de refaire sa vie ailleurs. Il peut être beaucoup plus simple : gagner ailleurs l’argent qui manque chez lui. La migration repose alors sur deux espaces complémentaires. Le lieu de travail fournit le revenu ; le lieu d’origine demeure le point d’ancrage familial, social et parfois patrimonial. La saisonnalité rend cette articulation particulièrement visible. L’agriculture elle-même produit depuis longtemps de vastes mouvements de main-d’œuvre au rythme des récoltes, des vendanges ou d’autres travaux exigeant beaucoup de bras pendant une courte période. L’industrie ne supprime pas immédiatement ces rythmes. Un ouvrier peut rester suffisamment attaché à l’économie rurale pour retourner participer aux travaux agricoles. Les employeurs apprennent à composer avec ces absences s’ils veulent retrouver ensuite leur main-d’œuvre. Même la Première Guerre mondiale en fournit un exemple saisissant de cette permanence de la contrainte agricole. Alors même que les États ont mobilisé des millions d’hommes, ils doivent en libérer temporairement quelques-uns pour les moissons, même en 1916-1917. Et il n’est pas toujours nécessaire de les renvoyer dans leur exploitation d’origine. Les bras sont employés là où ils se trouvent. Le soldat redevient provisoirement travailleur agricole. La mobilisation militaire elle-même révèle ainsi combien une économie encore largement rurale dépend de mouvements saisonniers de population.

Plus généralement, l’emploi migrant génère une fluidité particulièrement forte dans les régions frontalières. Dans le bassin industriel qui réunit le sud du Luxembourg, le nord de la Lorraine et la Belgique, la frontière politique découpe un espace économique que les travailleurs pratiquent à une autre échelle. Esch-sur-Alzette, Audun-le-Tiche ou Athus appartiennent à trois États, mais à un même monde industriel. Un ouvrier peut changer d’usine et de pays sans changer réellement de bassin de vie. Poussé jusqu’à la caricature, le mécanisme donne un Italien qui commence le poste de six heures à Esch-sur-Alzette, en est congédié dans la matinée, reprend celui de quatorze heures à Audun-le-Tiche et, suite à un nouveau renvoi, celui de vingt-deux heures à Athus. L’histoire importe ici moins que sa vraisemblance : trois États peuvent correspondre à une seule géographie du travail. L’administration n’enregistrait pas encore ce genre de franchissement international, mais pour celui qui le pratique, il ne s’agit que d’une mobilité de proximité.

Encore faut-il que cette fluidité dépende d’une condition : pouvoir passer. La Première Guerre mondiale devient une première césure historique. À mesure que les États renforcent leurs frontières, leurs papiers d’identité, leurs autorisations de séjour et de travail, ils modifient la nature même de ces circulations. Le contrôle migratoire ne détermine plus seulement qui peut demeurer sur un territoire ; il détermine de plus en plus qui peut y revenir après l’avoir quitté. Le saisonnier qui savait pouvoir repartir puis retrouver son emploi l’année suivante ne raisonne plus de la même manière si le prochain passage de la frontière devient incertain.

Les crises économiques jouent elles aussi comme des régulateurs. Lorsque le travail manque, les étrangers récemment arrivés deviennent plus facilement une variable d’ajustement. Retours spontanés, non-renouvellements de contrats, restrictions administratives ou encouragements au départ réduisent les effectifs. La migration industrielle n’est donc pas un courant continu. Elle accompagne les besoins de l’économie, s’accélère avec la croissance et se contracte avec les crises. Ce fonctionnement permet de comprendre une différence fondamentale entre migration de travail et migration provoquée par une crise. Le travailleur part parce qu’une destination lui offre, directement ou par l’intermédiaire d’un réseau, une possibilité économique. Celui qui fuit une guerre, une persécution, un effondrement politique ou une catastrophe obéit à une logique inverse : il doit d’abord partir et cherche ensuite où il pourra vivre. Dans le premier cas, le travail contribue à déterminer la destination ; dans le second, la sécurité précède la recherche d’un emploi. Ces deux logiques peuvent évidemment se rejoindre. Un réfugié finit par travailler ; un travailleur peut être empêché de rentrer par une crise survenue dans son pays ; celui qui part pour quelques mois peut faire venir sa famille. Mais elles rappellent que la cause du départ et la raison de rester ne sont pas nécessairement les mêmes.

Ici réside le paradoxe de la grande migration industrielle : une économie qui avait besoin de faire venir des hommes a progressivement construit les conditions qui les incitaient à rester. L’usine constitue le premier point de fixation. Elle ne fournit pas seulement un salaire. Elle impose des horaires, organise une communauté de travail et inscrit l’individu dans un lieu. L’industrie lourde accentue cette contrainte : mines, hauts-fourneaux et grandes usines ne se déplacent pas, imposant à la main-d’œuvre de venir à eux. Attirer les ouvriers ne suffit pas. Encore faut-il les conserver. Le paternalisme industriel, nourri du christianisme social, développe autour du travail tout un environnement destiné à stabiliser la population : cités ouvrières, logements, écoles, œuvres sociales, loisirs, sociétés de secours, parfois institutions religieuses. Le salarié ne vient plus seulement vendre quelques heures de travail. Une partie croissante de son existence s’organise autour de l’entreprise.

La famille renforce cette fixation. Un homme seul peut repartir facilement. Celui qui fait venir son épouse et ses enfants, ou qui fonde une famille sur place, déplace progressivement son centre de gravité. L’école des enfants introduit son propre calendrier. Le logement accumule des biens. Les relations de voisinage et de travail se multiplient. Le retour demeure possible et parfois constamment projeté, mais son coût augmente. Les résidences secondaires construites dans les campagnes italiennes, portugaises ou marocaines prennent ici tout leur sens. Elles ne sont pas seulement le signe extérieur d’une réussite économique. Elles matérialisent le retour espéré. On travaille ailleurs pour construire chez soi. Mais plus la maison du retour s’élève, plus les enfants peuvent, paradoxalement, construire leur vie dans le pays d’arrivée. Deux ancrages coexistent alors, l’un patrimonial et affectif, l’autre quotidien.

L’État social ajoute au XXe siècle une autre forme de sédimentation. Assurance maladie, prestations familiales, chômage et surtout retraite inscrivent le travailleur dans une continuité administrative. Pour faire valoir des droits acquis pendant des décennies, il faut pouvoir prouver les périodes travaillées, conserver les papiers, maintenir une relation avec les institutions qui les reconnaissent. Le migrant ne voyage plus seulement avec quelques biens et un métier. Il accumule des droits attachés à une trajectoire.

La formule résume assez bien la transformation. L’État industriel du XIXe siècle a besoin que la main-d’œuvre vienne. L’État social du XXe siècle crée progressivement des raisons pour qu’elle reste. Entre les deux, le paternalisme industriel avait déjà commencé à entourer le travailleur d’un logement, de services et d’une sociabilité. La frontière elle-même peut produire un effet comparable. Tant que les allers-retours sont simples, maintenir deux ancrages est relativement facile. Lorsque le contrôle de l’entrée se durcit, repartir devient plus risqué. Quitter le territoire peut signifier ne plus être certain d’y revenir. Une politique destinée à réduire les circulations peut alors avoir pour effet paradoxal d’encourager l’installation de ceux qui sont déjà présents.

La migration temporaire devient ainsi progressivement immigration de peuplement, non parce qu’un projet collectif aurait nécessairement changé, mais parce qu’une accumulation de petites décisions individuelles déplace le centre de gravité des existences. Les décennies qui suivent la Seconde Guerre mondiale portent ce système à son apogée en Europe occidentale. La reconstruction puis les Trente Glorieuses réclament une main-d’œuvre abondante. Les migrations de travail répondent à cette demande, tandis que l’élévation du niveau de vie, le logement, la protection sociale et la scolarisation des enfants renforcent les mécanismes de fixation.

Puis le système se dérègle. À partir des années 1960 et surtout 1970, mécanisation, transformations de l’agriculture, ralentissement industriel puis désindustrialisation modifient progressivement les besoins de main-d’œuvre. Après le choc pétrolier de 1973, plusieurs pays d’Europe occidentale restreignent ou suspendent le recrutement de travailleurs étrangers. En France, la suspension de l’immigration de travail décidée en 1974 constitue la date symbolique de cette inflexion.

Mais arrêter le recrutement n’efface pas les populations déjà installées. Au contraire, les liens familiaux et les droits acquis deviennent plus importants encore. Les migrations familiales prennent une place croissante tandis que les possibilités d’allers-retours professionnels se réduisent. La fermeture relative d’un système conçu autour du travail temporaire contribue ainsi à transformer en installation ce qui avait pu être pensé comme circulation. Ce changement ne signifie pas la disparition de la migration de travail. Agriculture, bâtiment, restauration, nettoyage, logistique, services à la personne et d’autres secteurs continuent à demander de la main-d’œuvre étrangère. Mais la grande machine industrielle capable d’intégrer immédiatement de très nombreux travailleurs peu qualifiés dans des collectifs stables a perdu une partie de son importance.

Or les raisons de partir, elles, n’ont pas disparu. Pauvreté, écarts de revenus, crises agricoles, croissance démographique selon les régions, guerres, persécutions, effondrements étatiques ou dégradations environnementales continuent de mettre des populations en mouvement. Les réseaux constitués par les migrations précédentes indiquent des destinations possibles. L’Europe occidentale et l’Amérique du Nord demeurent en outre, vues de nombreuses régions du monde, des espaces de sécurité et de prospérité relative. Le système qui avait caractérisé une grande partie de la migration industrielle européenne reposait sur une rencontre. Des campagnes libéraient des hommes au moment où des usines réclamaient des bras. Le départ et l’absorption se répondaient.

Cette correspondance est désormais beaucoup moins automatique. Le moteur du départ peut continuer à fonctionner alors que la société d’arrivée n’offre plus le même appareil d’intégration professionnelle. Celui qui arrive dans une métropole postindustrielle peut trouver du travail, mais celui-ci est davantage susceptible d’être dispersé entre petites entreprises, sous-traitance, services, emplois précaires ou plateformes. Il n’entre pas nécessairement dans l’univers collectif que constituaient la mine, l’aciérie ou la grande usine. Cela ne permet encore de conclure ni à une meilleure ni à une moins bonne intégration. Cela oblige simplement à déplacer la comparaison. Demander pourquoi les nouveaux arrivants ne reproduisent pas exactement le parcours des Italiens, Polonais, Espagnols ou Portugais revient à oublier que le monde dans lequel ils arrivent n’est plus celui qui avait accueilli ces derniers.

La migration n’a donc pas seulement changé parce que les migrants ont changé. Les sociétés qui les fixent ont changé avec eux. C’est là que commence une autre histoire : celle de l’appartenance. Une fois l’homme installé, le travail et le logement ne suffisent plus à expliquer ce qui le fait devenir — ou non — « d’ici ». Il faut alors regarder les lieux où se rencontrent l’immigré et la société qui l’entoure : la langue, l’école, le travail, la famille, la culture, les institutions et les sociabilités. C’est cette écologie de l’intégration qui permet de comprendre comment l’étranger cesse progressivement de l’être.

Rester : comment devient-on d’ici ?

S’installer ne suffit pas à appartenir. Le passage d’un espace à l’autre ne relève ni d’un instant précis ni d’un mécanisme unique. Il résulte plutôt d’une accumulation de contacts entre celui qui arrive et la société dans laquelle il vit. Le travail en constitue un, la langue un autre. Viennent encore l’école, la famille, le voisinage, les institutions, les pratiques culturelles, les loisirs. Aucun ne suffit isolément. Leur combinaison forme ce que l’on pourrait appeler une écologie de l’intégration. L’image permet d’éviter deux simplifications symétriques. La première ferait de l’intégration une qualité individuelle. Certains immigrés voudraient s’intégrer et d’autres non. La seconde en ferait exclusivement une responsabilité de la société d’accueil. Dans les faits, elle naît de la rencontre entre des dispositions individuelles, des groupes et des institutions. Encore faut-il que les espaces de cette rencontre existent.

Le travail en a longtemps constitué l’un des principaux. La mine, l’usine ou le chantier imposaient de côtoyer des hommes qui n’avaient ni la même origine ni nécessairement la même langue. La contrainte économique précédait souvent l’échange culturel. Il fallait d’abord pouvoir travailler ensemble. Mais autour de cette nécessité élémentaire se développaient des sociabilités. On partageait l’atelier, le vestiaire, le café, parfois le syndicat ou les loisirs. Des amitiés se formaient. Les mots circulaient avec les gestes et les objets.

La nourriture franchissait peut-être plus facilement encore les barrières. Elle pouvait d’abord servir à désigner l’étranger par son odeur : les Italiens furent ramenés leur cuisine fortement ailée, comme plus tard les Portugais aux sardines grillées. Mais ce qui était initialement utilisé pour marquer l’altérité pouvait finir sur la table du voisin. L’histoire de l’intégration se joue aussi dans ces appropriations minuscules. Une cuisine cesse progressivement d’être perçue comme étrangère sans que personne ait décidé qu’elle devait devenir nationale.

La langue possède une fonction différente. Elle permet de sortir du groupe d’origine. L’école républicaine française l’avait compris de façon particulièrement brutale. Les « hussards noirs » ne se contentaient pas d’enseigner le français. Ils luttaient contre ces langues et parlers régionaux qu’ils pourchassaient jusque dans la cour de récréation. Connue jusqu’avant 1968, cette politique d’uniformisation linguistique serait difficilement acceptable aujourd’hui dans ses méthodes. Elle rappelle néanmoins le rôle attribué à l’école dans la fabrication d’un espace linguistique commun.

L’enfant d’immigrés y rencontrait le même français que l’enfant parlant breton, occitan, alsacien ou italien à la maison. Cette situation n’effaçait ni les différences ni les discriminations, mais l’école fournissait quotidiennement un espace de contact avec une langue commune et avec des enfants provenant d’autres milieux. Elle introduisait également les parents dans un ensemble d’institutions : enseignants, administration, examens, calendrier scolaire.

L’armée a longtemps joué, pour les hommes qui y accomplissaient leur service militaire, une fonction comparable. Elle déplaçait les individus, les mélangeait et leur imposait un cadre commun. Là encore, il ne s’agit nullement d’idéaliser l’institution ni ses méthodes coercitives. Il suffit de constater qu’avec l’usine, l’école ou le service national existaient plusieurs machines puissantes de brassage social.

Ces différents cercles ne se recouvrent jamais parfaitement. On peut travailler en français et parler une autre langue chez soi. On peut fréquenter des collègues sans les recevoir dans sa famille ou adopter des pratiques alimentaires du pays d’arrivée tout en conservant ses références religieuses. On peut aussi être parfaitement intégré au marché du travail sans l’être à certaines sociabilités locales. C’est précisément pourquoi il faut raisonner en écologie plutôt qu’en étapes successives. Travail, langue, école, famille, culture, sociabilités, institutions, immersion : l’intégration se produit dans les intersections entre ces espaces.

Comparer l’intégration des Italiens du début du XXe siècle à celle des populations immigrées contemporaines suppose donc de comparer également les milieux dans lesquels elles s’effectuent. Or ceux-ci ont profondément changé. La transformation du travail constitue une première rupture. La grande entreprise industrielle rassemblait durablement des centaines ou des milliers de salariés dans un même lieu. Elle pouvait exploiter durement sa main-d’œuvre, produire des conflits violents et maintenir des hiérarchies entre nationalités. Mais elle créait en même temps une communauté de travail. Une partie de l’économie contemporaine fonctionne autrement. Le bâtiment, le nettoyage, la livraison, la restauration, la logistique, l’aide à domicile ou certaines formes de sous-traitance peuvent employer beaucoup d’immigrés sans les concentrer dans des collectifs comparables. Le livreur travaillant pour une plateforme peut traverser toute la ville sans appartenir à aucun atelier. L’emploi demeure un facteur d’intégration économique sans produire nécessairement la même densité de relations sociales.

Le phénomène est d’autant plus important que les migrations contemporaines ne sont plus exclusivement déterminées par la demande de travail. En effet, celui qui fuit part avant de savoir nécessairement ce qu’il fera à destination. La société industrielle pouvait recruter un homme pour une place déterminée. La société contemporaine peut recevoir un homme avant que sa place économique soit trouvée. L’ordre des opérations s’inverse. L’école a elle aussi changé. Non parce qu’elle aurait cessé d’être un lieu d’intégration — elle demeure probablement l’un des plus puissants —, mais parce que sa fonction n’est plus d’effacer systématiquement les particularismes pour produire de l’uniformité. Le pluralisme culturel et linguistique est davantage reconnu, rendant la coercition autrefois exercée contre les langues familiales largement obsolète.

Cette évolution peut être considérée comme un progrès sans supposer qu’elle soit sans conséquence sur les mécanismes d’intégration. L’école doit désormais accomplir simultanément deux opérations plus difficiles à concilier : transmettre une langue et une culture communes tout en reconnaissant la légitimité de différences culturelles et linguistiques. Elle doit en outre le faire dans une société où les niveaux de maîtrise linguistique à l’entrée peuvent être très hétérogènes. Surtout, elle n’est plus seule à parler à l’enfant.

C’est probablement l’une des différences les plus profondes entre l’immigration du début du XXe siècle et celle du début du XXIe. Pour l’immigré italien, polonais ou espagnol d’autrefois, l’éloignement géographique produisait mécaniquement une forme d’éloignement culturel. Les lettres arrivaient lentement, tandis que les journaux du pays d’origine étaient difficiles à obtenir. Quant à la radio, puis à la télévision, elles demeuraient largement nationales. La langue du pays d’installation finissait par envahir l’espace quotidien. Le câble, le satellite, puis internet ont progressivement rompu cette relation entre distance géographique et distance culturelle. Il est aujourd’hui possible d’habiter Paris ou Oslo tout en regardant quotidiennement les chaînes de son pays d’origine, en lisant sa presse, en échangeant gratuitement et continuellement avec sa famille restée au pays, en suivant ses débats politiques, ses productions culturelles et ses réseaux sociaux. La migration n’impose plus la rupture médiatique qu’elle produisait autrefois.

Cette transformation n’empêche évidemment pas l’intégration. Elle permet en revanche de maintenir beaucoup plus facilement plusieurs espaces d’appartenance simultanés. Elle modifie également la transmission linguistique. Un enfant né dans le pays d’arrivée peut désormais grandir dans un environnement audiovisuel où la langue familiale reste très présente avant même son entrée à l’école. À l’inverse, internet et les plateformes lui donnent également accès à l’anglais et à une culture mondiale qui peuvent rapidement concurrencer aussi bien la langue familiale que celle du pays où il vit. Le schéma n’est donc pas simplement celui d’un enfermement communautaire, mais celui d’une multiplication des univers disponibles. L’immersion, qui résultait autrefois en partie de la rareté des alternatives, devient davantage un choix et une construction.

L’échelle individuelle doit ici retrouver le temps long. Une immigration ne s’intègre pas en une génération parce qu’une « population » abstraite changerait progressivement de nature. Ce sont des individus différents qui grandissent dans des environnements différents. Pierre Milza en fournit une illustration particulièrement intéressante dans son Voyage en Ritalie. Son rapport à l’Italie ne lui vient pas d’une conservation intacte de la culture familiale. Il la reconstruit progressivement par ses lectures, ses voyages, ses archives, ses conversations et son apprentissage linguistique. En 1978, lorsqu’il intervient publiquement pour la première fois en italien à Parme, avant d’enseigner ensuite dans cette langue à Florence et à Parme, son italianité est aussi le résultat d’une démarche intellectuelle personnelle. Le pays des origines n’est plus seulement celui qui a été transmis. Il peut devenir celui que l’on réapprend.

Cette observation permet de compliquer la représentation linéaire des générations. La première génération conserve généralement l’expérience directe du pays quitté. Elle en connaît les lieux, les langues, les relations sociales. Surtout, elle peut longtemps envisager le retour. La deuxième reçoit cette mémoire tout en étant davantage socialisée dans le pays d’installation. Elle peut encore vivre très concrètement entre deux univers. La troisième peut connaître une situation plus paradoxale. Le pays d’origine devient suffisamment éloigné pour être en partie imaginaire, mais suffisamment proche pour rester une composante de l’identité familiale. L’origine peut alors être recherchée, reconstruite ou revendiquée précisément au moment où l’expérience directe s’efface. À la quatrième génération, le lien peut devenir principalement généalogique ou culturel. Mais aucune mécanique n’impose cette évolution. Mariages, voyages, langue familiale, contexte politique, réseaux transnationaux et désormais médias numériques peuvent accélérer, ralentir ou inverser le processus.

Les catégories démographiques fondées sur « l’origine » doivent donc être maniées avec une particulière prudence. Nicolas Pouvreau-Monti le montre involontairement lorsqu’il construit ses projections jusqu’à la troisième génération. À la quatrième, les descendants sortent conventionnellement de la catégorie des personnes ayant une ascendance migratoire. Le changement est statistique avant d’être humain. Un individu ne perd évidemment pas son arrière-grand-parent étranger parce que le modèle cesse de le compter. La convention est nécessaire pour calculer. Elle devient problématique lorsqu’on oublie qu’elle en est une. Elle pose surtout une question rarement formulée : combien de générations faut-il pour cesser d’être issu de l’immigration ? Deux ? Trois ? Quatre ? Et pourquoi ce nombre serait-il identique pour toutes les populations ?

L’histoire des migrations européennes montre précisément que l’origine peut disparaître, se maintenir ou réapparaître. Un patronyme, une recette, quelques mots, une pratique religieuse ou un récit familial peuvent survivre longtemps après la disparition de la langue. À l’inverse, une personne parfaitement insérée dans la société où elle est née peut réinvestir une origine que ses parents avaient peu transmise. Les médias transnationaux ajoutent aujourd’hui une variable inconnue des migrations anciennes par son intensité. Ce qui devait autrefois être reconstruit peut désormais être entretenu quotidiennement à distance. Il faudra donc se garder de projeter mécaniquement sur les migrations contemporaines le rythme d’effacement culturel observé chez certaines populations arrivées un siècle auparavant.

Cette profondeur générationnelle ramène finalement à la question posée à l’échelle locale : quand l’étranger cesse-t-il d’être étranger ? L’histoire française invite ici à beaucoup de prudence. L’intégration rétrospectivement réussie des Italiens, Polonais, Espagnols ou Portugais tend à effacer la violence des représentations qui accompagnèrent leur arrivée. Les sobriquets et injures dont ils furent affublés rappellent combien l’altérité pouvait être immédiatement inscrite dans une origine, un accent, une alimentation ou une apparence. Les Italiens furent les « Ritals », voire les « Macaronis ». D’autres groupes reçurent à leur tour leurs désignations dépréciatives. Le vocabulaire changeait avec les arrivants.

Toutefois, Aigues-Mortes interdit à lui seul de construire un âge d’or de l’accueil. Le massacre d’ouvriers italiens en 1893 rappelle que la proximité culturelle ou religieuse que nous leur attribuons rétrospectivement n’empêcha nullement qu’ils puissent être désignés comme étrangers et transformés en cibles. De même, l’immigration italienne de l’entre-deux-guerres ne forme pas une communauté paisiblement absorbée par la société française. Fascistes et antifascistes importent leurs affrontements, les consulats maintiennent des liens avec leurs ressortissants, tandis que l’Église encadre elle aussi les populations expatriées.

Ce dernier élément est particulièrement important. Les migrations ont rarement mis face à face un individu isolé et un État d’accueil. Des institutions intermédiaires voyagent toujours avec les hommes. Consulats, Églises, associations, organisations politiques, réseaux régionaux ou familiaux maintiennent des liens avec la société de départ tout en facilitant souvent la vie dans celle d’arrivée. Ce qui paraît aujourd’hui particulier à certaines migrations — l’existence d’institutions religieuses ou d’États étrangers cherchant à conserver une influence sur leurs ressortissants — possède donc des précédents nombreux. L’« islam consulaire » nord-africain peut ainsi être replacé dans cette histoire plus générale de l’encadrement des populations expatriées. La comparaison ne signifie évidemment pas identité des institutions, des religions ou des contextes politiques. Elle rappelle seulement que l’intégration n’a jamais supposé l’absence de liens avec le pays d’origine.

Une différence contemporaine mérite cependant d’être examinée. Lorsque l’État d’origine est faible ou failli, sa capacité d’encadrement disparaît ou devient intermittente. D’autres structures peuvent prendre le relais : famille élargie, communauté régionale ou ethnique, association, réseau religieux. La question n’est alors pas seulement de savoir si ces structures empêchent ou favorisent l’intégration. Elles peuvent faire les deux : aider le nouvel arrivant à se loger et à travailler tout en limitant certaines relations avec l’extérieur.

Nous retrouvons ainsi notre écologie. Le réseau communautaire peut constituer un sas vers la société d’arrivée ou devenir un espace suffisamment complet pour réduire la nécessité d’en sortir. Le travail peut ouvrir des relations nouvelles ou rester enfermé dans le même réseau. L’école peut élargir l’univers de l’enfant ou se trouver presque seule à le faire. Les médias peuvent rapprocher du pays quitté ou ouvrir sur le monde entier. C’est pourquoi le débat récurrent sur la supposée « assimilabilité » de telle ou telle population prend souvent le problème à l’envers. Il transforme en propriété des individus ce qui résulte au moins en partie d’une relation entre les nouveaux arrivants et la société qui les reçoit.

Cela ne signifie pas que toutes les migrations se ressemblent. Les distances linguistiques, religieuses, sociales ou culturelles existent. Les niveaux d’instruction diffèrent. Les structures familiales, les motifs du départ et les rapports entre hommes et femmes ne sont pas identiques. Les sociétés d’origine ne sont pas interchangeables. Mais ces différences n’agissent jamais seules. Elles rencontrent une économie, une école, un marché du logement, des institutions, des quartiers, des médias et des représentations de l’étranger. Le travail fournit ici un révélateur historique particulièrement puissant. Pendant longtemps, le nouvel arrivant pouvait être simultanément méprisé comme étranger et recherché comme travailleur. L’utilité économique ne supprimait pas la xénophobie. Elle obligeait néanmoins à la coexistence. L’atelier, la mine, le chantier ou l’exploitation agricole forçaient la rencontre avant que celle-ci ne devienne éventuellement familiarité.

Le mécanisme n’a rien d’idyllique. L’exploitation, la concurrence salariale et les conflits ont également nourri les violences contre les étrangers. Mais le travail plaçait les individus dans un système de relations dont ils ne pouvaient facilement s’abstraire. Voilà pourquoi la comparaison avec aujourd’hui doit porter simultanément sur les deux termes. Les nouveaux arrivants ne sont plus les Italiens de 1900. Mais la France de 2026 n’est pas davantage la France de 1900.

Entre les deux, l’usine a reculé, le service national a disparu, l’école a changé de méthodes et de finalités, l’État social s’est développé, la famille s’est transformée, les moyens de communication ont aboli une grande partie de la distance et les réseaux transnationaux peuvent être entretenus quotidiennement. Certains anciens mécanismes de brassage se sont affaiblis tandis que d’autres sont apparus.

L’intégration ne peut donc être mesurée en demandant simplement combien de temps il fallut aux Italiens pour devenir français avant d’appliquer ce délai à d’autres populations. Le chronomètre a changé en même temps que les coureurs et que la piste. Reste néanmoins une permanence. À Aigues-Mortes comme dans la métropole contemporaine, le nouvel arrivant commence par être celui que les autres reconnaissent comme venant d’ailleurs. Il peut être accueilli, employé, protégé, rejeté ou exploité. Avec le temps, certains signes de son étrangeté disparaissent, d’autres se transmettent, d’autres encore sont reconstruits par ses descendants. Le xénos n’est donc pas une essence. C’est une position relative. Et peut-être est-ce là que réside le principal piège de la comparaison entre les migrations d’hier et celles d’aujourd’hui. Nous comparons trop souvent ceux qui viennent d’arriver avec ceux dont nous avons oublié qu’ils furent un jour les nouveaux arrivants.

Quarante et un ans séparent les deux interrogations du Figaro Magazine. En 1985, une Marianne voilée donnait un visage à la crainte d’une France qui ne serait bientôt plus tout à fait elle-même. En 2026, les projections démographiques et la gradation des carnations déplacent l’inquiétude : moins la religion seule que la composition future de la population. Dans les deux cas, le procédé est semblable. Il consiste à partir d’une réalité — l’immigration transforme nécessairement la société dans laquelle elle s’inscrit — pour projeter dans l’avenir la question beaucoup plus incertaine de ce que cette transformation produira.

L’histoire invite d’abord à relativiser l’exceptionnalité du phénomène. Les hommes ont toujours bougé, mais ils sont, dans leur immense majorité, demeurés près de leur point d’ancrage. Ils ont circulé davantage qu’ils n’ont définitivement migré, et migré plus souvent à proximité qu’au loin. Aujourd’hui encore, la migration internationale ne concerne qu’une faible fraction de la population mondiale, tandis que les déplacements provoqués par les crises commencent massivement à l’intérieur du pays ou dans son voisinage. L’image d’une planète dont les populations convergeraient vers quelques sociétés occidentales prospères résulte donc en partie d’un effet de focale.

Mais changer d’échelle ne fait pas disparaître les transformations contemporaines. Il permet seulement de mieux les situer. La révolution industrielle avait fait coïncider deux phénomènes : des campagnes libéraient des populations au moment où les villes, les mines et les usines réclamaient des bras. La migration de travail qui en résulta resta longtemps circulatoire. On partait pour gagner sa vie avec l’idée de revenir. L’entreprise, le logement, la famille, puis l’État social contribuèrent progressivement à transformer cette circulation en installation.

La fin de ce système n’a pas arrêté les mouvements. Elle a plutôt désaccordé certains de leurs mécanismes. Les raisons de partir subsistent alors que les économies occidentales n’offrent plus la même machine industrielle d’absorption. Les guerres, les persécutions et les crises provoquent en outre des déplacements dont le travail n’est plus nécessairement la cause initiale. Dans le même temps, les frontières se ferment relativement, les familles se fixent, les droits s’accumulent et les réseaux constitués par les migrations précédentes facilitent de nouvelles trajectoires. La distinction confortable entre une ancienne « immigration de travail » et une nouvelle immigration d’une tout autre nature masque ainsi une histoire beaucoup plus continue et contradictoire.

La société d’arrivée s’est transformée tout autant. L’usine, l’école, l’armée, le quartier ou le syndicat constituaient des lieux de confrontation parfois brutale, mais aussi de brassage. Certains ont disparu, d’autres se sont affaiblis ou ont changé de fonction. Surtout, la distance géographique ne produit plus nécessairement la distance culturelle. Le migrant du début du XXe siècle pouvait écrire au pays et parfois y retourner. Celui du XXIe peut y être quotidiennement présent par l’image, la parole et les réseaux tout en vivant à plusieurs milliers de kilomètres. Il peut aussi appartenir simultanément à des univers culturels qui débordent aussi bien son pays d’origine que son pays d’installation.

Cela rend les comparaisons générationnelles particulièrement délicates. Les Italiens, Polonais, Espagnols ou Portugais auxquels sont comparés les nouveaux arrivants ne sont plus ceux qui débarquèrent dans les gares, les mines ou les salins. Ce sont leurs descendants. Entre les deux se sont interposés les partis uniques, la guerre, le travail, l’école, les mariages, les voisinages et plusieurs générations. L’origine elle-même a pu s’effacer, être conservée ou être reconstruite. Fixer statistiquement sa disparition à la deuxième, troisième ou quatrième génération relève d’une convention de mesure, non d’une loi historique.

Reste alors l’échelle la plus petite, peut-être la plus persistante : celle du xénos. Aigues-Mortes rappelait qu’un Italien installé pouvait déjà être devenu un homme du lieu tandis que celui arrivé pour la saison demeurait l’étranger. L’appartenance n’est jamais seulement une question de passeport, de kilomètres ou de générations. Elle se construit dans une multitude de relations quotidiennes qui finissent — ou non — par transformer celui qui vient d’ailleurs en quelqu’un d’ici. Magnifier les migrations anciennes n’aide guère à comprendre les contemporaines. Les Italiens n’ont pas été accueillis parce qu’ils étaient catholiques et culturellement proches, pas davantage que les nouveaux arrivants ne sauraient être expliqués par leur seule religion ou leur origine. Les odeurs d’ail, les « Ritals », Aigues-Mortes et les affrontements politiques importés rappellent suffisamment ce que la mémoire de l’intégration réussie finit par oublier. Chaque génération tend à trouver familiers les étrangers d’hier et singulièrement étrangers ceux qui viennent d’arriver.

Cela ne signifie pas davantage que rien n’aurait changé. Les populations, les cultures, les économies, les institutions et les moyens de communication ont changé. Certaines distances se sont accrues, d’autres se sont abolies. Les mécanismes qui facilitaient hier l’intégration ne fonctionnent plus nécessairement de la même manière, tandis que d’autres sont apparus. Affirmer que toutes les immigrations se valent serait donc aussi peu historique que d’affirmer que celle d’aujourd’hui n’aurait plus rien de commun avec celles d’hier. Le débat gagnerait finalement à renoncer à la question trop simple qui le traverse depuis au moins quarante ans : « Combien seront-ils demain ? » Le nombre compte, naturellement, mais il ne dit ni pourquoi les hommes partent, ni jusqu’où ils vont, ni combien de temps ils restent, ni comment ils vivent avec ceux qu’ils rencontrent. La question pourrait être formulée autrement : qu’est-ce qui met les hommes en mouvement, qu’est-ce qui les fait rester et qu’est-ce qui, avec le temps, les fait devenir d’ici ? À cette question, aucune statistique ne peut répondre seule. Mais l’histoire et la géographie permettent au moins d’éviter de lui apporter toujours les mêmes mauvaises réponses.

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