Au tournant des années 1970, deux hommes, presque au même moment, entreprennent de refonder le rapport du monde à lui-même : Zbigniew Brzezinski, en lançant la Trilatérale pour arrimer marchés et nations à une mondialisation triomphante ; Aurelio Peccei, en fondant le Club de Rome pour alerter sur les limites écologiques de la croissance. Deux projets en apparence opposés, souligne l’économiste Daniel Duet, professeur associé à l’Université Grenoble Alpes, mais qu’une « concordance des temps » aussi inattendue que longtemps sous-estimée réunit en réalité dans une même matrice, née du même séisme de 68, portée par le même rejet des nations, des autorités et du politique. Et c’est peut-être moins l’échec de deux visées rivales que la fin de cycle de cet esprit-là que l’Occident, aujourd’hui fragmenté et déboussolé, est en train de vivre.

En 1971 le président Nixon suspend la convertibilité du dollar en or. Dans les milieux d’affaires occidentaux le choc est terrible, nombreux étant ceux qui s’attendent à une menace pour l’intégration progressive des marchés qui était en train de se mettre en place. Peu étaient aussi préparés que Zbigniew Brzezinski pour saisir cet enjeu.

La Trilatérale

Personnage de premier plan dans les hautes sphères intellectuelles et politiques des Etats-Unis, il a conscience que son pays est « la première puissance globale de l’histoire » et que cela lui confère des devoirs de leadership et d’entrainement. En juillet 1972, en associant un certain nombre d’acteurs économiques et politiques, il promeut la mise en place d’une organisation visant à s’appuyer sur la triade des trois régions les plus vitales du monde – Les Etats-Unis, l’Europe occidentale et le Japon – afin d’éviter que la globalisation naissante ne se défasse et que, au contraire, elle puisse s’approfondir : ce sera la Trilatérale. En quelques années, celle-ci passera d’une centaine à plus de quatre-cents membres réussissant à mettre en synergie un grand nombre d’acteurs, impressionnant de par sa qualité et sa variété.  On pourra parler d’un « formidable groupe de réflexion et de pression, à l‘échelle mondiale »[1], véritable « intelligence économique transnationale »[2] dont les études, largement reprises dans la presse et les médias de nombreux pays, influenceront aussi bien les élites que les opinions publiques[3].

Face au risque de repli et de fermeture des marchés nationaux entrevu au début des années 1970, c’est bien l’arrimage du Japon au monde occidental, l’abaissement des frontières et la victoire du marché, qui finiront par s’imposer, provoquant ce que Marcel Gauchet nommera la « coagulation de la globalisation »[4], mouvement que les années 1980 et les suivantes conforteront. En intervenant quand il le fallait – en ce début, si crucial, des années 1970 – où il le fallait – auprès des leaders et des décideurs du monde occidental et du Japon – et comme il le fallait – par un pouvoir d’influence bien pensé et aux effets concentriques – la Commission Trilatérale et son promoteur auront donc joué un rôle essentiel qui a marqué de son empreinte un cours des choses qui n’allait pas de soi.

Le Club de Rome

C’est également à la fin des années 1960 et au début des années 1970 qu’Aurelio Peccei émerge de l’anonymat. Ancien haut dirigeant d’entreprise, la prise en compte des risques environnementaux le pousse à agir : « un grand désordre règne sous les cieux, affirme-t-il. Il faut faire une pause et réfléchir ».  Il impulse, pour ce faire, la création d’un groupe de réflexion et de proposition : ce sera le Club de Rome, fondé à Rome en 1968 et réunissant une centaine de membres de cinquante-deux pays. Pour baser son alerte sur un constat scientifique, le Club de Rome s’adresse à une équipe de chercheurs du M I T – le Massachusetts Institute of Technologie – en lui demandant la production d’un rapport. Après deux ans de travail, cette équipe aboutit à la mise sur pied d’un modèle remettant radicalement en cause la croissance économique et démographique sans limites.

Ce rapport, lancé au niveau mondial en mars 1972 sous le titre The Limits of Growth et diffusé à plus de dix millions d’exemplaires, connait un impressionnant succès. On peut légitimement parler d’une « entrée en scène fracassante » de la préoccupation écologique sur la scène du monde, selon l’expression d’un anthropologue[5],  et de « rupture dans le monde de la pensée », en cet univers des trente glorieuses de la croissance. A partir des années 1980, l’inquiétude climatique prendra le relais comme mère de tous les problèmes d’environnement et donnera un nouveau regain à ce qu’était l’alerte du Club de Rome.

Comme on a pu parler d’une nouvelle ère avec le succès de la mondialisation, il y a, indiscutablement eu, là aussi, une nouvelle ère marquée par l’affirmation du souci écologique dans nos sociétés[6]. C’est dans cette période que, dans différents pays et singulièrement en Union européenne, de nombreuses législations vont être adoptées pour intégrer cette dimension.

Le message du Club de Rome a pu être infléchi mais son empreinte a été essentielle : l’alerte lancée a fait date ainsi que la perspective qu’elle a voulu ouvrir, toutes deux fruits de l’action et de la volonté d’Aurelio Peccei[7]. C’est lui qui a rendu cela possible, lui donnant un écho mondial. L’époque en a été marquée, à la suite de quoi la croissance n’a plus jamais été vue du même regard innocent.

La mondialisation comme pacte faustien 

En ouvrant largement leurs frontières, les Etats-Unis comme l’Europe ont pensé qu’ils convertiraient le monde à leur modèle. Mais, pour la promesse fantasmée d’une mondialisation heureuse, n’y avait-il pas grand risque à ce que les nations de l’Occident sacrifient leur puissance et leur stabilité, victimes consentantes d’un pacte, en vérité, faustien ? C’est bien ainsi, en tout cas, qu’un demi-siècle après Andrew Michta[8], un observateur américain parmi les plus avisés, décrypte les choses : au nom d’une « nouvelle idéologie de la mondialisation », précise-t-il, nous avons « de manière inexplicable pris notre incroyable puissance manufacturière, nos joyaux de la couronne et nous les avons apportés sur un plateau à un Etat communiste de 1,4 milliards de Chinois », avec pour conséquence le démantèlement d’une grande partie de la puissance industrielle des Etats-Unis comme de l’Europe, la mise en cause de leur croissance et de leurs comptes publics, la fragilisation de leur équilibre social par l’affaiblissement de leur classe moyenne.

Les stratèges de la mondialisation ne manquaient pourtant pas d’ambition. Zbigniew Brzezinski voyait l’Amérique capable de « promouvoir une dimension morale dans son approche de la mondialisation », en favorisant la démocratisation des pays du monde et « l’amélioration de la condition humaine »[9], rien de moins. La réalité a été beaucoup moins idyllique et, un demi-siècle après l’impulsion que réussit à donner la Trilatérale, c’est désormais, un « atterrissage » assez rude que connait l’Occident. En son sein, nombreux sont ceux qui, à présent, dénoncent la désindustrialisation de leur pays en s’appuyant sur le mécontentement des classes sociales victimes de la mondialisation et, alors que le vieux monde des nations devait s’effacer, ce que nous voyons revenir, au contraire, c’est la fragmentation du monde et le retour des nations et des empires que l’on pensait voir se « diluer » dans la mondialisation. Fin de cycle…

La tentation technocratique et ses limites

Comme il y avait eu une promesse de la mondialisation heureuse, il y eut une promesse de l’écologisation heureuse. Un retour à Peccei, cependant, nous indique dès l’origine, une tendance qui ne va pas manquer de s’affirmer par la suite. Analysant son œuvre, deux universitaires italiens ont pu noter : « La doctrine qui sous-tend l’action du Club de Rome (a) une saveur saint-simonienne de rêve d’une société technocratique », ajoutant que, dans ce cadre de pensée, « le respect des limites imposées par la planète est considérée comme une question technique et non politique » et, même, que le « désir » d’Aurelio Peccei était de « se débarrasser du débat politique ».[10]

Et il est vrai qu’au fur et à mesure de la mise en place de réglementations écologiques, ce penchant technocratique va s’affirmer, penchant qui entrainera en retour, à partir du tournant des années 2020 surtout, de véritables mouvements sociaux de protestation dans de nombreux pays européens : agriculteurs et industriels, « gilets jaunes », automobilistes, usagers dans différents domaines de la vie sociale… Un chef d’entreprise[11] ira jusqu’à diagnostiquer une véritable « fatigue » notamment du fait de « l’inflation de normes et de reporting » et d’une approche « trop technique » et « déconnectée » des réalités. Un leader écologiste, et non des moindres[12], ne notera- t-il pas, en matière d’écologie, l’achèvement d’une première époque, marquée, entre autres, par une tendance à vouloir « dicter la vie des gens », une autre s’ouvrant devant amener l’écologie à se « réinventer » et à accepter la réalité des « champs de bataille politique » ? Retour du politique, donc,[13] en matière d’écologie.

Vaclav Smil, spécialiste mondial indiscuté sur le sujet, exprime, la nécessité de concilier « besoins économiques », mais aussi sociaux, et « risques climatiques », rappelant que, dans ce domaine, « l’histoire montre que la voie graduelle est la seule qui ait fait ses preuves »[14]. La recherche patiente et difficile d’une telle voie, gage de l’acceptation sociale des mesures à prendre, peut-elle passer par autre chose que par la délibération et l’association des intéressés, à travers débats et compromis, ce qu’est, au sens le plus noble, le politique ?

« Le camp écologique a cru longtemps que son combat faisait consensus », admet un média très favorable à la démarche environnementale. « Aujourd’hui on découvre qu’il est l’objet d’une bataille politique… » [15] Fin de cycle, là aussi…

Une même matrice

Les mondialistes souhaitaient dépasser les nations. Mais ils ne souhaitaient pas moins limiter le rôle du politique et en faire, en quelque sorte, la chambre d’enregistrement des « nécessités » économiques. Tout à fait symétriquement, l’écologisme s’il avait voulu enjamber le rôle du débat politique ne visait pas moins à dépasser le cadre de la nation, trop étroit pour les problèmes d’environnement. Ce double rejet n’est-il pas éclairant, qui ira jusqu’à ce qu’Aurelio Peccei confesse que les sociétés multinationales, pointes avancées de la mondialisation libérale, lui apparaissaient comme « l’agent le plus capable d’opérer cette internationalisation de la société humaine que nous estimons indispensable »[16] ? Ceci n’amène-t-il pas à la reconnaissance d’une même matrice idéologique, d’une même visée que nous pourrions qualifier de supra-nationaliste gestionnaire[17].

Mais comment expliquer l’existence de cette matrice commune entre les deux démarches ? La réponse nous parait devoir s’imposer : c’est l’époque dans laquelle ils ont vécu l’un et l’autre qui est le facteur explicatif. Cette concordance des démarches n’est rien d’autre qu’une concordance du temps, le temps dans lequel leurs pensées s’est déployée. Ce temps, c’est celui des années 1970 et de celles qui ont suivi, le tournant qui a donné naissance à ce « nouveau monde »[18] étant issu de la secousse planétaire de 68 qui rejetait la nation, le politique, les autorités qui les incarnaient et les institutions qui les faisaient vivre. Tout ce qui a suivi, durant un demi-siècle, en fut marqué et c’est bien à l’esprit de ce temps-là que nous avons affaire, un esprit du temps plus fort que les esprits les plus forts. Etonnante concordance, donc, à l’opposé d’une apparente opposition, entre Zbigniew Brzezinski et Aurelio Peccei, dont nous découvrons les pensées et les actions presque comme des figures inversées l’une de l’autre, comme le positif et le négatif d’un même cliché, indissolublement opposées et unies par un bain idéologique et culturel commun[19]. Et si, de cette concordance, nous pouvons prendre une plus claire conscience aujourd’hui n’est-ce pas, justement, parce que nous sommes sortis de ce temps-là, de cette époque, que nous avons historiquement constaté une fin de cycle ? « La chouette de Minerve ne prend son envol qu’à la tombée du jour », et nous avons constaté la tombée de ce jour-là.

Les années 1970 sont loin à présent et ce sont de nouveaux défis qu’affrontent les hommes et le monde de l’époque présente : fragmentation, retour de la guerre, des nations et des empires, crise de l’Occident, émergence contrastée d’un « Sud global » complexe… Il semble bien que l’on puisse penser, à nouveau, que le temps du monde soit « hors des gonds ». Celui, ceux, capables de « le remettre à l’heure » sont-ils parmi nous, sont-ils même, peut-être, déjà à l’œuvre ? Affrontent-ils ou se préparent-ils à affronter cette nouvelle tâche shakespearienne ? Nul ne le sait à vrai dire et l’Histoire seule le dira, même si nous savons bien que les solutions de l’Histoire sont toujours relatives et provisoires et que seules les interpellations d’Hamlet sont éternelles… « Le temps est hors des gonds. Maudit malheur que je sois né pour le remettre à l’heure ».

[1] Astre G.-A.,1985. La démocratie contrariée, Paris, La Découverte, p.125
[2] Lépinasse P., 1995. Vers une intelligence économique transnationale ? La commission trilatérale », Revue française d’études américaines, p.107-116.
[3] Astre G.-A, o.c. p. 123.
[4] Gauchet M.,2017. Le nouveau monde, Paris, Gallimard, p.253.
[5] Abélès M.,2022. In Penser l’écologie, Hors-série du Nouvel Obs, n°111, p.39.
[6] « De plus en plus les Etats seront jugés sur leur participation à la question écologique », « qui va entrer en force dans la géopolitique » H. Védrine H, 06-06-2016. Novethic.
[7] Dans une série du Monde consacré aux « Prophètes contemporains », il est qualifié de « premier résistant à la croissance » (10/05/2015)
[8] Michta A., entretien au Figaro, 27/09/2024. A Michta est directeur de recherche au Brent Scowcroft Center du think tank Atlantic council.
[9] Brzezinski Z.,2004. Le vrai choix. L’Amérique et le reste du monde, Paris, Odile Jacob, p.220, 221.
[10] Soliani R. et Le Donne A. Aurelio Peccei, 2021. Itinéraire d’un industriel utopiste oublié, L’Economie politique, revue trimestrielle d’Alternatives économiques, n °92, p.103 et ss. C’est nous qui soulignons.
[11] Pourtant très favorable à l’écologie : Mouton R.,2025. Climax. Croissance ou planète : pourquoi choisir ? Paris Hermann. Voir aussi Le Point du 02/10/2025.
[12] Yannik Jadot in Le Figaro, 14/11/2025
[13] Ce n’est pas que l’écologie militante aurait négligé l’instance du politique pour faire adopter ses textes. Mais elle l’a fait dans une attitude peu ouverte au débat et avec les techniques d’un groupe de pression impérieux, comme si, du constat scientifique à l’adoption de mesures concrètes affectant la vie des populations ou le fonctionnement de l’économie, ne s’ouvrait aucun espace de discussion, de progressivité et de compromis.
[14] Le Figaro, 09/04/2025
[15] Ecolo Obs, supplément du Nouvel Obs, 16/ 10/2025.
[16] Prophétiser l’effondrement, relancer la mégamachine, Site Greenwashing Economy, 26/02/2023.
[17] Gestion économique dans un cas, gestion environnementale dans l’autre.
[18] M. Gauchet utilise cette expression pour parler du monde d’après 1970.
[19] Dans la Phénoménologie de l’esprit, Hegel introduit l‘expression Geist der Zeiten – esprit du temps -pour évoquer le climat intellectuel et culturel ordonnant la pensée collective d’une époque.

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