Par Richard Amalvy, chercheur en sciences de l’information et de la communication
Du 25 au 28 septembre, Léon XIV effectuera son premier voyage apostolique en France. Au-delà des discours attendus, cette visite permettra d’observer comment l’Église catholique cherche à conforter sa présence, à transmettre et à susciter l’adhésion dans une société sécularisée.
Le voyage d’un pape répond à des codes symboliques : chaque étape, chaque rencontre, chaque image et même chaque silence participent d’un langage. Du 25 au 28 septembre 2026, Léon XIV rencontrera le président de la République, prendra la parole à l’UNESCO, célébrera les vêpres à Notre-Dame, priera avec les jeunes au Stade de France, présidera une messe en plein air au cœur de Paris, rencontrera des migrants et des personnes récemment baptisées, avant de se rendre à Lourdes puis de conclure son voyage à Metz par un message sur l’Europe, la paix et l’unité. Le programme officiel dessine ainsi bien davantage qu’un parcours pastoral : une mise en récit de la présence catholique en France.
Une Église moins centrale, mais toujours présente
Ce voyage intervient dans un pays où l’institution ecclésiale a perdu une grande partie de son ancienne centralité sociale, mais où le fait religieux n’a pas disparu. Il s’est déplacé, fragmenté et parfois recomposé. L’affaiblissement de la pratique régulière coexiste avec l’affluence dans les sanctuaires, l’émotion suscitée par l’incendie de Notre-Dame, la vitalité de certains rassemblements de jeunes et la progression récente des baptêmes d’adultes. À cette attente spirituelle répondent pourtant la crise de confiance provoquée par les violences sexuelles, l’effondrement de grandes figures comme l’abbé Pierre, la défiance envers les institutions et une forte polarisation des débats sur l’identité, les migrations, la bioéthique ou la place des religions dans l’espace public. L’enjeu du voyage sera donc moins de démontrer que l’Église demeure puissante que de manifester qu’elle reste présente, et de préciser de quelle présence il s’agit.
Un itinéraire qui constitue un discours
L’itinéraire lui-même constitue un discours. L’UNESCO inscrira la parole pontificale dans l’horizon universel de l’éducation, de la culture et de la paix. L’Élysée donnera à la visite sa dimension diplomatique et politique. Notre-Dame réactivera une mémoire chrétienne devenue patrimoine national. Le Stade de France placera la jeunesse au centre d’une représentation collective de l’avenir. Saint-Denis et la rencontre avec des migrants donneront chair à la question de l’hospitalité. Lourdes associera la dévotion populaire, la maladie, la vulnérabilité et la reconnaissance des victimes d’abus. Metz, ville-frontière proche du Luxembourg, de la Belgique et de l’Allemagne, permettra enfin de convoquer Robert Schuman et les racines spirituelles de la construction européenne. Ces lieux ne sont pas de simples décors. Ils produisent du sens. Ils relient le pape à plusieurs France : la France politique, la France patrimoniale, la France populaire, la France périphérique, la France blessée et la France européenne. Leur succession organise une narration dont le message pourrait se résumer ainsi : le christianisme appartient à la mémoire du pays, mais il entend également prendre part à son avenir.
Les gestes qui font présence
Une bénédiction, une procession, une homélie, un chant, un témoignage ou une veillée rendent sensible ce qui, sans eux, resterait abstrait. Le passage en papamobile rapproche physiquement une autorité lointaine. La liturgie donne corps à la parole. La foule rend visible l’existence d’une communauté. La retransmission transforme un rassemblement local en événement national et mondial. Ces gestes sont autant de passerelles jetées entre une parole religieuse et un public qui ne partage pas nécessairement la foi de ceux qui la portent.
Mais l’Église ne juxtapose pas ces gestes. Elle les relie à des institutions, des médias, des symboles, des récits et des mémoires : elle compose un décor, règle un rythme, choisit des visages et ordonne des paroles. Tout concourt à rendre une proposition religieuse visible, crédible, partageable et durable. Le voyage pontifical en offre une manifestation particulièrement concentrée.
Des mois de préparation auront été nécessaires pour choisir les lieux, négocier avec les pouvoirs publics, organiser la sécurité, mobiliser des milliers de volontaires, préparer les célébrations, produire des images et anticiper leur circulation. À Paris seulement, les organisateurs annoncent la mobilisation de 10 000 volontaires. La messe sera retransmise sur des dizaines d’écrans installés le long des Champs-Élysées à partir de la Concorde. Le diocèse de Paris envisage également qu’une foule considérable accompagne les déplacements du pape. Le spontané apparent s’appuie donc sur une organisation très élaborée.
Organiser la rencontre sans fabriquer la foi
Cette organisation ne fabrique pas la foi. On ne décrète pas une conviction, pas plus qu’on ne programme une conversion. Elle prépare cependant les conditions d’une rencontre : un lieu, une atmosphère, une émotion, une parole susceptible d’être retenue. Le voyage est conçu pour déplacer une représentation, susciter une attention ou favoriser un engagement. Il ressemble moins à une démonstration qu’à une scène soigneusement agencée, où chacun est invité à regarder, à écouter et éventuellement à prendre part.
Cette intention est inséparable de la nature missionnaire de l’Église. Depuis l’injonction évangélique d’aller vers toutes les nations jusqu’à la « nouvelle évangélisation », le christianisme catholique ne se pense pas seulement comme conservation d’un héritage, mais comme transmission. Or transmettre n’est pas simplement communiquer un message. Comme l’a montré Régis Debray, la transmission suppose des institutions, des supports, des rites et une inscription dans la durée.
De l’événement à la transmission
La véritable réussite du voyage ne se mesurera donc pas seulement au nombre de personnes rassemblées ni à l’audience des retransmissions. Elle dépendra de ce qui subsistera après le départ de Léon XIV : des paroles reprises, des images mémorisées, des communautés remobilisées, des blessures reconnues, peut-être des engagements nouveaux. L’événement n’aura de portée que s’il devient mémoire et transformation.
Toute la difficulté tient cependant à ce qu’une organisation ne maîtrise jamais complètement la réception de son message. Les médias sélectionneront certaines phrases plutôt que d’autres. Les responsables politiques chercheront leurs propres signes. Les catholiques eux-mêmes ne verront pas tous le même pape. Les uns attendront une parole doctrinale ; les autres, un geste social, un encouragement missionnaire, une condamnation des abus ou une intervention sur l’Europe. La visite sera ainsi traversée par les tensions d’une Église qui cherche à conjuguer unité et diversité, tradition et réforme, identité et ouverture. C’est pourquoi le voyage de Léon XIV constituera aussi un révélateur. Il montrera moins ce que l’Église affirme être que la manière dont elle s’organise pour apparaître, parler et être entendue. Il permettra d’observer comment une institution bimillénaire tente encore de transformer une parole en événement, un événement en expérience et une expérience en transmission.
La question décisive ne sera peut-être pas : « Que dira le pape aux Français ? ». Elle sera plutôt : que feront les Français (catholiques ou non) de sa présence, de ses gestes et de ses paroles ? Car entre l’intention de transmettre et l’acte de croire demeure toujours un espace irréductible : celui de la liberté de croire (ou pas).
Richard Amalvy
Richard Amalvy est directeur académique de l’École des Hautes Études Internationales et Politiques (HEIP) et du Centre d’Études Diplomatiques et Stratégiques où il enseigne la gestion des Affaires publiques et la Prospective (Paris, Genève). Il enseigne également le Branding et les Stratégies de communication à l’Université́ de Bourgogne (MASCI). Ancien dirigeant d’ONG internationales, il a été consultant stratégique pour la Banque Mondiale, l’OCDE et l’AIEA.
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