Libération consacre sa une du jour à l’éco-anxiété. Le mot est récent, le mal qu’il désigne beaucoup moins. Et si l’on se trompait d’objet ? Si l’angoisse qui se fixe aujourd’hui sur le climat n’était que le dernier avatar d’un mécanisme psychique bien plus ancien, que Freud a patiemment décrit il y a un siècle.

Freud comprend l’angoisse comme un phénomène sans cause extérieure fixe. Dans Inhibition, symptôme et angoisse (1926), son dernier grand texte sur la question, il rompt avec sa propre théorie de jeunesse. Il pensait d’abord que l’angoisse naissait d’une énergie sexuelle refoulée et non déchargée, transformée directement en angoisse. Il inverse la proposition. C’est le moi qui produit l’angoisse, comme un signal, pour se prémunir contre un danger. L’angoisse n’est donc pas un symptôme parmi d’autres, elle est un dispositif d’alerte, à distinguer de la peur. La peur, chez Freud, a toujours un objet précis et identifiable, le fauve, la chute, l’examen. L’angoisse, elle, reste diffuse, sans objet déterminé, elle est l’attente elle-même du danger, avant qu’il ne prenne un visage.

Mais alerte contre quoi ? C’est ici que Freud avance une idée aussi inédite que révolutionnaire, et c’est ce point qui éclaire notre époque. Le danger originaire, dit-il, n’est jamais un objet du monde extérieur, ni un fauve, ni une catastrophe. Le danger le plus archaïque, c’est la perte de l’objet aimé. Le nourrisson qui hurle dans le noir n’a pas peur de l’obscurité en soi, il a peur que sa mère ne revienne pas. Freud construit ainsi toute une série de situations de danger qui s’échelonnent avec la maturation psychique. La perte de l’objet, la perte de l’amour de l’objet, la castration, puis l’angoisse du surmoi, cette crainte de ne pas être à la hauteur de son propre idéal. Ce qui reste constant à travers ces figures, c’est le motif de la séparation – angoisse de naissance, angoisse de sevrage, angoisse de la mort comme séparation ultime d’avec la vie et les objets qu’on y aime.

Cela veut dire une chose simple et dérangeante. L’angoisse préexiste à son objet. Un patient obsessionnel peut avoir une peur panique des microbes ; le lendemain, ce sera l’avion ; un mois plus tard, un cancer imaginaire. L’objet change, l’angoisse reste, parce qu’elle n’a jamais été causée par le microbe ou l’avion. Elle cherchait un support, une scène sur laquelle se rejouer. Freud appelle cela le déplacement. C’est le ressort même de la phobie. L’angoisse, insupportable à l’état pur, se fixe sur un objet qu’on peut nommer, éviter, combattre, ce qui, paradoxalement, soulage, parce qu’un objet précis est toujours plus maniable qu’une angoisse sans visage.

Faut-il alors dire que le climat n’est qu’un prétexte ? Non, et il faut se garder de la conclusion trop rapide. Le dérèglement climatique est un fait, ses menaces sont réelles, et le contenu du discours écologique compte. Il informe, il mobilise, il a sa légitimité propre – on aurait tort de réduire cet enjeu à un pur symptôme psychique et d’oublier ce que le discours lui-même apporte à la prise de conscience collective. Mais l’intensité affective que cristallise aujourd’hui la question climatique, cette angoisse diffuse, générationnelle, presque existentielle qui frappe des adolescents pourtant parfaitement informés du risque réel, excède ce que l’information seule justifierait. C’est là que la grille freudienne aide. Elle suggère que le climat est devenu, pour beaucoup, l’objet le plus disponible et le plus légitime socialement pour loger une angoisse dont les vraies racines sont ailleurs, dans nos pertes, nos séparations, notre rapport à la mort, à l’avenir, à l’autorité, au sentiment de ne pas être à la hauteur.

C’est pourquoi l’hypothèse freudienne a une conséquence presque provocante. On ne réglera pas l’angoisse en réglant le climat. Même un scénario de transition écologique réussie ne ferait pas disparaître l’angoisse contemporaine, elle se déplacerait, comme toujours, vers un autre objet. Ce n’est pas une raison pour renoncer à agir sur le climat, c’est une raison pour ne pas confondre le traitement politique d’un problème réel et le traitement psychique d’une angoisse qui le déborde. Comprendre l’un n’empêche pas d’agir sur l’autre, mais confondre les deux fait courir un risque – celui d’attendre indéfiniment d’un objet extérieur, le climat, un apaisement qu’il ne peut, par nature, jamais offrir.

Prendre l’angoisse au sérieux ne dispense donc pas d’agir sur le climat, mais cela oblige à agir aussi ailleurs. Si nous devons résoudre, sur le temps long, la crise écologique, nous devons tout autant nous donner les moyens de résorber l’anxiété qui traverse notre société, car ses ressorts dépassent largement l’objet climatique sur lequel elle se fixe. Cela suppose un choix politique clair. Investir massivement dans les soins psychiques, et multiplier, sur tout le territoire, les psychologues, les psychanalystes, les psychothérapeutes, les psychiatres (dont les services publics sont, depuis de nombreuses années, dans un état de délabrement inquiétant et indigne de la France) – tout ce qui concourt à soigner cette détresse et à lui donner une place. Nos angoisses peuvent être soulagées ; encore faut-il que la société se donne les moyens de le faire, en créant les services publics et en formant les professionnels de santé spécialistes du bien-être psychique.

Je considère que cette question est aussi importante que celle du climat. Si nous devons absolument faire de notre environnement extérieur (la nature) une priorité, nous devons tout autant faire de notre environnement intérieur une priorité. Il existe un troisième pilier, que l’on ne mesure pas encore assez bien. C’est notre environnement relationnel, celui de nos relations aux autres, qui fait le lien entre l’intérieur et l’extérieur, et qui seul permet de socialiser les individus et de faire société. Le coût social de ce mal-être au travail, en famille, à l’école, est immense. Cette question du bien-être psychique mérite donc sa place au cœur du débat public, et singulièrement de la campagne présidentielle de 2027.

Par Eduardo Rihan Cypel, Ancien député PS de Seine-et-Marne

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