Le renversement de Saddam Hussein en 2003, n’a pas seulement changé le destin de l’Irak. Cette nouvelle situation a aussi ouvert la voie à l’une des plus profondes recompositions géopolitiques du Moyen-Orient : la montée de l’Iran comme puissance régionale centrale.

Plus de deux décennies après l’intervention américaine en Irak, ses conséquences continuent de structurer l’espace régional. La disparition du régime baasiste a supprimé un contrepoids essentiel à Téhéran. Malgré cela, ce changement n’a pas créé un nouvel équilibre stratégique. Au contraire, l’Iran est devenu le seul pays dans la région à faire face à Israël en s’appuyant sur des alliés régionaux.

La fin d’un équilibre régional fondé sur la rivalité irano-irakienne

Pendant plusieurs années, l’Irak de Saddam Hussein a servi de rempart arabe face à l’expansion de la République islamique d’Iran. La guerre Iran-Irak (1980-1988) avait déjà établi cette rivalité comme l’un des axes de l’ordre régional.

Lors de l’opération Tempête du désert en 1991, les États-Unis avaient comme objectif de rétablir la souveraineté du Koweït en repoussant les forces irakiennes hors du Koweït. Cette opération vise à protéger les ressources pétrolières du Golfe de toute menace irakienne possible et affaiblir la capacité d’armement de l’Irak mais sans renverser le régime à Bagdad. Ce but répondait à une logique stratégique claire chez les Américains. Pour George W.H. Bush, il s’agissait d’éviter un vide politique en Irak tout en préservant le statu quo régional résultant de la guerre entre l’Iran et l’Irak.

L’invasion de l’Irak de 2003 rompt radicalement avec cette approche. Cette guerre élimine le principal adversaire régional de Téhéran et redistribue les rapports de force au Moyen- Orient.

L’Irak, d’un État tampon à une zone d’influence

L’effondrement du régime Baas et la stratégie de débaasification de l’Etat irakien signée en 2003 par Paul Bremer, plonge le pays dans un vide sécuritaire et politique. Dans ce contexte, l’Iran développe son influence en Irak, sur divers plans : politique, sécuritaire, économique et religieux. Les deux pays s’abstiendraient de soutenir des groupes qui visent à créer des troubles ou à renverser le régime de l’un et de l’autre, selon un accord de coopération signé en novembre 2005. L’organisation des élections parlementaires, nécessaire pour la transition de l’Irak vers la démocratie, fut l’occasion pour l’Iran d’aider les chiites irakiens représentés par Moktada Al Sadr. Les chiites participent à ces élections via l’« Alliance irakienne unie » et réussissent à remporter les élections et à élire Nouri Al Maliki, un des partisans du parti Al Dawaa comme premier ministre. La Montée des chiites irakiens soutenu par l’Iran a constitué une nouvelle étape dans l’histoire de l’Irak. Ce pays a cessé d’être un État tampon entre le monde arabe et l’Iran devenant un terrain clé de projection de l’influence iranienne dans la région.

Un « axe de résistance », réseau d’alliances régionales

La poursuite de l’expansion de l’influence de l’Iran dans la région a favorisé la montée de ses alliés. Elle se trouve s’appuyer sur des acteurs non étatiques tels le Hezbollah au Liban, le Hamas palestinien ou encore les Houthis au Yémen, Elle s’est appuyée aussi sur des alliances étatiques, notamment le régime Al Assad à Damas. Ce réseau d’alliances a permis à Téhéran d’accroitre fortement son influence sur la région. Ceci a inquiété des pays arabes qui se sont trouvés face à une montée chiite soutenue par l’Iran et capable de perturber leur stabilité interne.

Cependant, suite au conflit à Gaza qui a débuté en octobre 2023 et à la chute du régime Al Assad en décembre 2024, l’influence de cette chaîne s’est considérablement affaiblie. Ces évènements ont favorisé une rupture dans l’« axe de résistance » formé entre l’Iran, la Syrie et le Hezbollah.

Les contraintes américaines, accélérateur de la montée régionale de l’Iran

Après la chute de Saddam Hussein, les Etats-Unis se sont concentrés sur la stabilisation de l’Irak et les combats contre Al-Qaïda puis l’Etat islamique. En revanche, ils ont placé progressivement au second plan l’objectif de limitation de l’influence iranienne, surtout les après la coopération américano- iranienne en Afghanistan, lors de la chute des talibans. Malgré les grands défis que l’Iran représente pour les intérêts américains notamment la question des ADM et son soutien fourni au Hezbollah et Hamas, les Américains éprouvent une difficulté à contenir ce pays.

Les groupes soutenus par Téhéran n’ont pas cessés de se présenter comme des forces de résistance ou de protection face aux menaces djihadistes. Par ailleurs et loin des attentes des partisans américains de la guerre contre l’Irak qui croyaient que ce dernier, dépourvu d’arme de destruction massive, pourrait freiner les ambitions nucléaires du régime iranien. Ce dernier a néanmoins pu poursuivre son programme d’armement.

La chute de Bagdad en 2003 et la politique américaine suivie en Irak n’ont pas seulement provoqué un changement de régime irakien. Elles ont formé un contexte favorable aux Iraniens afin de renforcer leurs alliés chiites désireux de reprendre un rôle en Irak et à étendre leur influence à l’intérieur du pays. Cette nouvelle situation a permis l’émergence de l’Iran comme puissance régionale dont les conséquences, continuent à se faire sentir dans les crises régionales actuelles.

On peut conclure que la disparition brutale d’un acteur clé dans une région ne garantit pas nécessairement plus de stabilité dans son voisinage. Au contraire, elle pourra créer un vide favorable à renforcer ses ennemis et redessiner l’ordre régional.

Pascale El Dib, Docteur en Histoire contemporaine.

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