Je suis résolument contre le voile. Je le suis depuis toujours, parce que je refuse qu’une société libre accepte comme horizon normal l’effacement symbolique du corps féminin derrière une prescription religieuse.

Je suis aussi un militant universaliste. Et c’est précisément au nom de cet universalisme que je me méfie des solutions qui, sous prétexte de combattre l’islamisme, risqueraient de lui fournir les armes de sa propre propagande.

L’histoire nous enseigne pourtant que les sociétés peuvent rompre avec les signes religieux lorsqu’elles disposent d’un projet politique suffisamment puissant pour porter cette rupture. Il y a exactement un siècle, la Turquie d’Atatürk engageait une transformation radicale de l’espace public et des codes vestimentaires hérités de l’Empire ottoman. L’objectif était clair : faire entrer le citoyen dans la modernité républicaine et soustraire l’État à l’emprise du religieux.

La France ne peut pas reproduire mécaniquement cette expérience. Notre laïcité repose sur un équilibre juridique différent. Elle protège la liberté de conscience et encadre l’expression religieuse sans organiser une disparition générale du religieux dans l’espace public.

C’est là toute la difficulté.

Je voudrais voir reculer le voile. Mais je ne suis pas convaincu qu’une interdiction générale serait aujourd’hui le meilleur moyen d’y parvenir. Une loi qui transformerait chaque femme voilée en symbole de persécution permettrait aux islamistes de raconter exactement le récit dont ils ont besoin : celui d’une République qui s’attaquerait à l’islam.

Il faut donc frapper autrement.

Avec une école qui émancipe. Avec l’apprentissage réel du français. Avec l’éducation aux droits des femmes. Avec une vigilance absolue dans les services publics et les institutions de la République. Avec une politique beaucoup plus ferme envers les organisations qui cherchent à installer une norme religieuse dans la société.

Et surtout avec une idée que nous avons trop souvent abandonnée : l’émancipation vaut mieux que la coercition lorsqu’il s’agit de libérer durablement une conscience.

Je ne veux pas que les femmes portent moins le voile parce qu’elles craindraient l’État. Je veux qu’elles puissent un jour ne plus le porter parce qu’elles ne craindront plus leur famille, de leur communauté ou de ceux qui prétendent parler au nom de Dieu.

Le combat est là.

Je suis contre le voile, mais je suis surtout contre ce qui le rend nécessaire aux yeux de certaines femmes. La République ne doit pas seulement combattre les signes de la soumission. Elle doit donner aux femmes les moyens de s’en libérer.


Kamel Bencheikh

Kamel Bencheikh est un écrivain et intellectuel franco-algérien dont le parcours mêle engagement, réflexion politique et passion pour la langue française. Après une vingtaine d’années en Algérie, puis un long ancrage en France, il s’est imposé comme une voix universaliste, attachée à la laïcité, à l’émancipation individuelle et à l’exigence républicaine. Auteur entre autres de L’Islamisme ou la crucifixion de l’Occident (éditions Frantz Fanon), chroniqueur dans divers médias et passeur d’idées, il s’intéresse tout particulièrement aux questions d’intégration, de citoyenneté et de liberté de conscience. Son œuvre, comme ses prises de position publiques, reflète une volonté constante : relier plutôt qu’opposer, éclairer plutôt qu’enflammer, et défendre une vision humaniste de la France contemporaine.

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