Conseiller social du Premier ministre de 1993 à 1995,ancien membre du Conseil d’Etat, Hugues Hourdin est aujourd’hui avocat au barreau de Paris. Il a été rapporteur général du comité de révision de la Constitution de 2007 et du comité de réforme des collectivités locales e, 2009, avant de présider, de 2010 à 2013, la société Autoroute et Tunnel du Mont-Blanc. Pendant plus de trente ans, il a été le conseiller et le confident de l’ancien Premier ministre.

Chaque mercredi matin, depuis plus de trente ans, je passais chez Edouard Balladur prendre une tasse de café, et nous devisions des affaires du moment, de nos lectures respectives et je pouvais, à cette occasion, bénéficier de ses analyses toujours lucides et de ses conseils éclairés, en tous domaines. Je suis conscient du privilège que j’ai eu de bénéficier ainsi de sa confiance et de son amitié.

Evoquer son souvenir, c’est brosser le portrait d’un homme d’Etat, habité de convictions fortes dont la constance était peu courante dans le monde politique. C’est aussi rappeler une œuvre politique, économique et sociale qui répondait à des exigences morales très personnelles. C’est enfin lever le voile sur une personnalité d’une haute culture et d’une curiosité intellectuelle inaltérable.

Un homme de gouvernement

Interrogé sur le prétendu « enfer de Matignon » Edouard Balladur avait coutume de dire qu’il avait été un Premier ministre heureux et il ne manquait pas de relever que les candidats à cet enfer n’avaient jamais manqué.

Son cabinet était le plus jeune de l’histoire de la République et, pour beaucoup d’entre nous, c’est avec une certaine angoisse que nous avions abordé l’exercice de fonctions dont nous ignorions tout ou presque. Cette angoisse fut vite dissipée lorsque nous avons compris que le Premier ministre avait une connaissance intime du fonctionnement de l’Etat et qu’il maîtrisait à la perfection l’art de gouverner.

Arrivé tôt le matin à son bureau, il traitait les notes que nous avions déposées la veille au soir et nous donnait les instructions utiles en marge de ces notes. La façon dont il présidait les comités de ministres demeure un modèle du genre : hauteur de vue, sens des priorités, attention aux détails. Surtout, il détestait l’improvisation et nombre des réformes qu’il a engagées et menées à bien étaient prêtes avant son accession au pouvoir. Il ne nous restait plus qu’à les mettre en œuvre, par la voie législative ou règlementaire.

Nombre de commentateurs ont salué, ces derniers jours, le sens de l’Etat qui habitait Edouard Balladur. Et ils ont eu raison. Sa fibre gaulliste n’y était évidemment pas étrangère et son expérience de membre du Conseil d’Etat non plus. Cela impliquait à ses yeux une certaine tenue, le respect des bons usages. Il existe une esthétique de l’Etat et il la servait. Me revient en mémoire ce mot qu’il me dit en 1993 après la fin du défilé du 14 juillet : « C’est beau l’Etat, n’est-ce pas ! ».

Des convictions constantes

L’attachement d’Edouard Balladur à la liberté ne saurait être mis en doute et sa réflexion sur le libéralisme à la française a été le fil conducteur de son action politique et économique. Mais si originale soit cette position dans la paysage politique français, elle se doublait d’une exigence morale qu’Edouard Balladur avait puisée dans son éducation profondément catholique, et cultivée dans le sillage du personnalisme de Mounier. C’est pourquoi il a été l’artisan de tous les textes relatifs à la participation et à l’intéressement et a tenu non seulement à ce que les privatisations s’accompagnent de droits nouveaux pour les salariés mais, plus tard, à ce que les distributions d’actions gratuites aux salariés soient possibles. Le libéralisme d’Edouard Balladur est un libéralisme ordonné et partagé. Catholique et fier de l’être, il était à l’unisson de la « doctrine sociale de l’Eglise ».

Ces convictions-là n’ont jamais varié, exemple rare dans le monde politique. Leur dimension morale me revient en mémoire : pendant la campagne présidentielle de 1995, un organisme de lutte contre l’exclusion avait organisé un débat entre les principaux candidats .Tous avaient envoyé un représentant. Edouard Balladur y vint en personne et pendant une heure, exposa son ambition en la matière avec une précision et, surtout, un accent de sincérité qui marqua l’auditoire. De même, lorsqu’il s’est agi, en cette période où le SIDA provoquait encore des ravages, de se rendre auprès des malades et des associations, il le faisait, hors la présence de tout journaliste, avec une discrétion et une humanité qui forçaient l’admiration.

Enfin il est juste de relever que les convictions intellectuelles et morales d’Edouard Balladur se nourrissaient d’une culture historique et littéraire très vaste, d’une curiosité en éveil constant et d’un refus obstiné des conformismes. On serait étonné de l’éventail de ses lectures, de Dante à Céline en passant par Rimbaud, comme de ses goûts artistiques, de Cézanne à Soulages, dont il était l’ami, en passant par Kandinsky.

Un héritage politique d’une ampleur inédite

Peu de commentateurs ont souligné, depuis le décès d’Edouard Balladur, la profondeur de la rupture politique que son accession au pouvoir a provoquée en 1986 et prolongée en 1993.

La privatisation des principales entreprises publiques, la suppression du contrôle des prix, l’instauration d’un organisme indépendant veillant au respect des règles de la concurrence, la suppression de l’IGF et la baisse des impôts, la simplification de la procédure fiscale et le renversement de la charge de la preuve au profit des contribuables, le développement de la participation et de l’intéressement sont autant de mesures qui, parmi d’autres, ont marqué les années 1986-1988 et ont constitué le seul tournant libéral depuis la fin de la guerre. En 1993, ce mouvement fut repris et approfondi, à nouveau en matière de privatisations, mais aussi avec la baisse des charges sociales, la première réforme des retraites, la consécration de l’indépendance de la Banque de France. Il n’est que de se reporter au discours prononcé par Edouard Balladur en avril 1993 devant l’Assemblée nationale, intitulé « pour un nouvel exemple français », pour prendre la mesure de l’ambition qui était à l’œuvre pour notre pays. L’essentiel des mesures annoncées a été mis en application, alors que le France affrontait la pire crise économique qu’elle ait subie depuis 1945. En moins de deux ans les déficits budgétaires et sociaux ont été réduits de moitié, la croissance est revenue et le chômage a reculé. Rarement un chef de gouvernement a-t-il, en si peu de temps, mené à leur terme autant de réformes d’une telle ampleur, a fortiori dans une configuration politique aussi délicate.

Une forte empreinte politique

La trace qu’Edouard Balladur a laissée dans la vie publique ne se limite pas à celle de l’exercice du pouvoir. Après 1995, il a pris goût à l’écriture et de nombreux ouvrages très personnels en témoignent. La réédition de l’arbre de mai, la parution, en 1997, de Caractère de la France, en 2001 de Les aventuriers de l’histoire, ou encore de réflexions sur ses conversations avec François Mitterrand dans Le pouvoir ne se partage pas (2009) ou avec Georges Pompidou dans La tragédie du pouvoir (2011) ont marqué les esprits et frappé par la qualité de l’écriture, la profondeur de la réflexion et le patriotisme ombrageux de l’auteur.

En outre, les circonstances politiques ont fait que le Président de la République a demandé à Edouard Balladur de présider en 2007 le comité de réflexion sur la révision de la Constitution et, en 2009, celui sur la réforme des collectivités locales . J’ai eu l’honneur d’être nommé rapporteur général de ces deux comités et en garde un souvenir ému. Le premier a donné lieu à la révision constitutionnelle du 23 juillet 2008, sans doute la modification de la Constitution la plus importante depuis celle de 1962 introduisant l’élection du chef de l’Etat au suffrage universel direct. Plus de 40 articles de la Constitution ont été modifiés, le pouvoir de nomination de l’exécutif encadré, le parlementarisme rationnalisé modernisé, les droits des citoyens mieux garantis par l’introduction de la question prioritaire de constitutionnalité. Le comité sur la réforme des collectivités locales n’eut pas des effets aussi durables, l’alternance politique de 2012 ayant eu pour conséquence de vider de sa substance la loi de décembre 2010 qui procédait des travaux du comité.

Quoi qu’il en soit, la révision constitutionnelle de 2008 témoigne à elle seule de la profondeur de l’empreinte laissée par Edouard Balladur sur le fonctionnement de nos institutions. Il en suivait les évolutions avec une attention soutenue, et ne manquait pas de regretter que l’avis du comité n’ait pas été suivi sur l’interdiction de plus de deux mandats successifs pour le chef de l’Etat, à laquelle il était hostile, comme la majorité des membres du comité.

Regret et déception

Depuis le décès d’Edouard Balladur, les plus bienveillants des commentateurs ne manquent pas de souligner que, si le sort des urnes avait été différent en 1995, le destin de notre pays eût été tout autre.

On peut en effet le penser, et relever que les qualités requises d’un candidat à l’élection présidentielle sont inverses de celles attendues dans l’exercice des fonctions. A coup sûr, Edouard Balladur souhaitait exercer le pouvoir, mais pour en offrir les fruits à la France et aux Français, et non pas pour se borner à en jouir.

A chacun de décider si, tout compte fait, les aléas de la vie politique étant ce qu’ils sont, il vaut mieux rester dans l’histoire comme un regret que comme une déception.

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