« Nous, c’est carré » exprime, en un slogan, un vieux réflexe politique : le désir d’ordre. Le mot ne propose rien, il ne discute de rien — il tranche. Quatre syllabes, une équerre, la promesse d’un chef qui n’a pas besoin qu’on lui réponde.
Freud aurait souri, jaune. Dans Psychologie des foules et analyse du moi, il montre qu’un groupe se soude non par la discussion, mais par un raccourci bien plus économique : chacun substitue le chef à son propre idéal du moi. Plus besoin de convaincre personne — il suffit d’aimer la même figure, au même endroit, avec la même intensité. « Nous, c’est carré » n’est pas un argument. C’est un mot de passe.
Erich Fromm expliquait pourquoi on paie ce prix de bon cœur. Dans La Peur de la liberté, il montre que l’autonomie, sommée à chacun par la modernité, se vit moins comme une conquête que comme un vertige — et qu’on cherche alors, activement, à s’en délester dans une soumission choisie. Le leader charismatique n’impose rien : il est demandé. « C’est carré » n’est que la traduction phonétique de « rassure-moi ».
Adorno et l’École de Francfort posent le diagnostic. La « personnalité autoritaire » se reconnaît à ce goût pour l’ordre clair, les catégories étanches, l’intolérance au doute — l’exact inverse de l’esprit critique qu’exige une démocratie vivante. Et c’est bien tout l’avantage de la formule : un désir d’ordre, c’est le réflexe de l’enfant perdu qui ne sait plus quoi faire, et qui préfère qu’on lui dise. Mieux vaut être embrigadé que douter ; mieux vaut obéir que délibérer collectivement. Rien n’est plus confortable que de ne plus avoir de question à se poser — c’est exactement ce que vend ce slogan : la dilution de tout esprit critique dans un ordre carré, sans aspérité, où plus rien ne se discute.
Et voilà la contradiction la plus savoureuse : ce discours se présente comme celui de l’union populaire et de l’émancipation collective. Mais formulé ainsi, il n’a plus rien d’un projet délibératif. C’est une armée qu’on ne consulte pas, qui reçoit une consigne et l’exécute — l’exact inverse de l’autonomie et du débat critique, vendu comme une force alors qu’il en est le degré zéro.
Il y a quelque chose de cruel à mesurer la distance entre cette petite musique et 1968, quand on réclamait le droit de tout discuter, de désobéir aux évidences carrées des pères. L’histoire ne se répète pas par fatalité. Elle se répète quand plus personne n’a envie de la repenser.
On laissera le mot de la fin à Marx, qui n’aimait déjà pas la scolastique de son temps : à force d’interpréter le monde en formules toutes faites, on finit par se dispenser de le changer. « Nous, c’est carré » n’est pas une pensée. C’est l’aveu, bien maquillé, qu’on a renoncé à en avoir une.
Non, en fait, le vrai mot de la fin revient à Lacan, qui prévenait déjà les étudiants de 1968, à l’heure où ils croyaient tout renverser : « Vous voulez un Maître ? Vous l’aurez… » Cinquante-huit ans plus tard, la prophétie n’a plus besoin d’attendre une révolution. Elle tient sur une affiche, en quatre syllabes bien carrées.
Par Eduardo Rihan-Cypel, ancien député PS de Seine-et-Marne.
Voir aussi
12 septembre 2026
La deuxième mort d’Habermas
par Arnaud BenedettiFondateur et directeur de la Nouvelle Revue Politique.
0 Commentaire6 minutes de lecture
24 juillet 2026
Les carnets apocryphes d’Emmanuel Macron – Troisième carnet : Par-delà la gauche et la droite
par La Nouvelle Revue Politique
0 Commentaire19 minutes de lecture
23 décembre 2025
Boualem Sansal raconte à la NRP l’après-prison : « Apprendre à vivre dans la liberté »
De retour en France après un an de détention en Algérie, l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal a livré un témoignage rare dans un entretien accordé à La Nouvelle Revue Politique, animé par Arnaud Benedetti.
0 Commentaire2 minutes de lecture
30 novembre 2025
Suspension de la retraite ou comment avancer en marche arrière ?
par Serge GuérinSociologue et professeur à l’INSEEC Grande École.
En obtenant la suspension de la réforme des retraites, la Néo-Gauche a enfin remporté une victoire majeure : instaurer la marche arrière automatique…
0 Commentaire8 minutes de lecture
5 décembre 2025
L’auto-sabordage du Front républicain
par Philippe GuibertConsultant, enseignant et chroniqueur TV.
Le « Front républicain » a connu un succès inattendu et retentissant pour empêcher le RN d’obtenir la majorité à l’assemblée, après la dissolution de juin 2024. Trois coups de poignard l’ont néanmoins affaibli en moins d’un an et demi.
0 Commentaire17 minutes de lecture
8 décembre 2025
La France en panne sèche de « simplification administrative » ?
Les discours de politique générale sont toujours, sous notre République, témoins des ambitions en « bosse » comme « creux ».
0 Commentaire12 minutes de lecture