Avec ce film, Elie Chouraqui signe une triple déclaration d’amour. Amour des siens, amour de la liberté, amour de l’Art. Comme si, face à la barbarie, ces trois amours ne pouvaient être séparés. Sauver une famille, sauver un tableau, sauver une idée de l’homme : c’est finalement le même combat. Au cinéma le 9 septembre

Il y a des films dont on ressort avec des images. D’autres avec des répliques, ou une musique qui trotte dans la tête. Les Héros du Louvre, d’Elie Chouraqui, laisse tout ça et quelque chose d’autre de bien plus précieux : de la tendresse. Une immense, une infinie tendresse pour ceux que l’Histoire, qui a parfois mauvaise mémoire, a eu la mauvaise idée d’oublier.

On devrait connaître leurs noms, pourtant. Les apprendre par cœur. Les réciter dans les écoles et sur les places des villages. Il faudrait les dire, ces noms, aussi naturellement que ceux des grands généraux ou des grands résistants. Parce que Grands, ils l’ont été eux aussi. Très grands. Ils n’ont peut-être pas gagné de batailles au son du clairon, mais ils ont sauvé une âme, la nôtre, celle de la France.

Pendant que les nazis voulaient réduire le monde à la peur et aux cendres, des employés du Louvre prenaient la route, discrètement. Ils chargeaient des caisses plus précieuses que leur propre vie. Des Léonard de Vinci. Des Velázquez. Des Dürer. Ils traversaient la France, inventaient des cachettes, trompaient les regards, recommençaient encore. Non pour la gloire. Non pour une médaille. Parce qu’ils savaient qu’un tableau est davantage qu’un tableau. C’est une preuve que les hommes sont capables de beauté.

Parmi ces hommes, Babi, joué par Kad Merad. Babi, héros sans le vouloir, sans le savoir peut-être, qui n’élève jamais la voix, qui ne bombe jamais le torse. Un homme de bien, voilà tout. C’est beaucoup.

Babi avec sa femme, ses enfants. Une famille juive, ce qui ajoute au danger un danger encore plus intime, plus cruel. Chaque kilomètre parcouru est alors un défi lancé à la barbarie. Le danger est partout. Il est dehors, sur les routes. Il est dedans, dans chaque contrôle, dans chaque regard, dans chaque silence, dans chaque rencontre. Et pourtant Babi continue. Il protège les siens, il protège les œuvres. Comme si l’amour des œuvres, l’amour de sa famille et l’amour de la liberté étaient une seule et même chose.

Kad Merad, tour à tour drôle, grave, tendre, inquiet, rassurant, est toujours bouleversant de justesse et d’humanité, parce qu’il ne joue jamais le courage. Il joue la bonté. Sans emphase. Et c’est infiniment plus rare. Il est drôle quand il le faut, grave sans jamais peser, tendre jusque dans ses silences. Il nous rappelle que les plus grands héros sont souvent ceux qui n’ont jamais pensé en être.

Et puis il y a les autres. Tous les autres. Marie Gillain, si belle, si juste dans le rôle de Lucie, apporte à cette famille une présence à la fois forte et fragile, une émotion qui ne cherche jamais à se faire remarquer. Fantine Guyot, en Lydia, donne au récit cette part d’enfance qui rend le danger encore plus insupportable, l’injustice encore plus inhumaine. Julia de Nunez, en Yvette, a cette manière de laisser passer les émotions avant même que les mots ne les disent. À leurs côtés, Solal Chouraqui, Jean-Hugues Anglade et Bernard Le Coq font de cette histoire un grand film. Bernard Le Coq, notamment, prête à Jacques Jaujard, le patron du Louvre, cette autorité tranquille de l’homme qui sait que chaque décision peut sauver une œuvre, et peut-être bien davantage qu’une œuvre.

Il y a quelque chose de profondément émouvant dans ce casting : personne ne semble chercher à être « le héros ». Chacun semble simplement essayer d’être à la hauteur de ce que l’époque exige de lui. Et c’était une époque qui en demandait beaucoup aux âmes fortes. C’est sans doute pour cela que l’ensemble fonctionne si bien. Les acteurs ne jouent pas seulement un épisode historique, héroïque même. Ils jouent des hommes et des femmes qui aiment, qui ont peur, qui doutent, qui pleurent, qui rient, qui se trompent parfois, mais qui continuent d’être ce qu’ils sont. Des gens bien, des gens de bien. Avec leurs blessures, leurs silences, leurs éclats de rire. Avec leur humanité : ils sont la vie et la vie, toujours, est la plus forte.

Mais si le film touche avec une telle force, c’est pour autre chose. C’est parce que, derrière la caméra, il y a Elie Chouraqui. Pas seulement le cinéaste que l’on sait et qui ferait -avec talent- son boulot en racontant une page mal connue de l’Occupation. C’est bien plus que ça. Il raconte une histoire qui est la sienne. Babi a existé. Ce grand-père que nous aurions tous aimé avoir, c’est le sien. Alors Chouraqui a mis dans ce film bien davantage que son talent de réalisateur. Il y a mis ses souvenirs, sa mémoire, ses blessures, ses colères et, surtout, son amour. Il y a mis ses tripes et son cœur. On le sent. Dans cette manière tout en pudeur de filmer une famille, de filmer un homme qui protège les siens comme il protège les œuvres. C’est bien davantage qu’une aventure historique. C’est héritage et une transmission. C’est un petit-fils qui vient chercher son grand-père dans les replis de l’Histoire pour lui rendre enfin la lumière qu’il mérite et nous l’offrir. En racontant son grand-père, Elie Chouraqui ne règle pas un compte avec le passé : il lui adresse une lettre d’amour. Et cette lettre, aujourd’hui, nous la recevons en plein cœur. Amour d’une famille, amour de l’art et de la mémoire des hommes. Et amour de la France, non pas celle des discours ou des postures, mais celle des idéaux humanistes, du courage silencieux et de la fidélité à ce qui élève l’être humain. On ressort des Héros du Louvre le cœur un peu plus léger et un peu plus fier. Fier de découvrir ces destins oubliés qui nous rappellent que la Résistance ne s’est pas seulement écrite les armes à la main, mais aussi dans le soin apporté à préserver la beauté, la culture et l’héritage commun.

Elie Chouraqui signe donc un film d’une infinie délicatesse. Un film qui est une caresse. Il ne filme pas seulement le sauvetage des chefs-d’œuvre du Louvre. Il filme le sauvetage de ce qui fait de nous des êtres humains. L’art n’est pas ici un luxe. Il est une résistance. Une façon de dire aux barbares qu’ils pourront brûler des villes, mais qu’ils ne gagneront jamais contre la beauté.

Et puis il y a cette France qu’il montre. Celle qu’on aimerait regarder plus souvent. Une France sans slogans. Sans drapeaux agités pour les caméras. Sans forts en gueule. Une France qui ouvre une porte, qui cache une caisse, qui partage un morceau de pain, qui risque sa vie sans demander si cela figurera un jour dans les livres d’histoire. La France des idéaux humanistes. La France des Justes. La plus belle.

En sortant de la salle, je n’avais pas envie d’applaudir le film. J’avais envie de remercier ces femmes et ces hommes. De les serrer contre moi, un par un, même si je ne connais pas leurs visages. Depuis, je pense à Babi à chaque fois qu’un enfant regarde un tableau de Léonard de Vinci, de Velázquez ou de Dürer sans savoir qu’un jour, quelque part sur une route de France, un gardien de nuit juif, a accepté de tout risquer pour que cette rencontre soit encore possible.

Voilà ce que réussit Les Héros du Louvre. Il ne nous demande pas seulement d’admirer ces anonymes. Il nous demande de les aimer. Et on les aime forcément. Car ce film est une caresse. À une époque où le fracas occupe si souvent toute la place, Les Héros du Louvre choisit la douceur. Et c’est précisément cette douceur qui lui donne sa force.

Quand le Louvre prit la route

Dès 1938, alors que la menace d’une nouvelle guerre se précise, Jacques Jaujard, directeur des Musées nationaux, prépare secrètement l’évacuation des collections. Le 28 août 1939, la Joconde quitte le musée. Bientôt, les œuvres les plus précieuses prennent à leur tour la route, direction des châteaux et des lieux de refuge, loin des bombardements et de la convoitise nazie.

La Victoire de Samothrace est descendue avec mille précautions de l’escalier Daru. La Vénus de Milo est déplacée au prix de difficultés considérables. Le Radeau de la Méduse est transporté sur un camion de la Comédie-Française. Au total, plus de 4 000 trésors du Louvre sont évacués grâce au plan conçu par Jaujard. Parmi eux, des œuvres qui font aujourd’hui partie de notre imaginaire collectif : la Joconde, le Scribe accroupi, la Victoire de Samothrace.

Ce qui frappe, avec le recul, c’est l’ampleur de cette entreprise, sa discrétion et son audace. Pas de grandes cérémonies. Pas de trompettes. Des caisses, des camions, des routes secondaires, des hommes et des femmes qui savent que chaque erreur peut être fatale.

Et il faut aussi se souvenir de Rose Valland. Au Jeu de Paume, transformé par les nazis en lieu de stockage et de transit des œuvres spoliées, elle observe, note, classe, mémorise. Elle relève clandestinement les mouvements des œuvres volées, leurs propriétaires et leurs destinations. Ces informations seront capitales après la guerre pour retrouver les œuvres et permettre leur restitution. Le Louvre estime que son action a contribué au retour de près de 60 000 œuvres transférées en Allemagne, dont 45 000 ont pu être rendues à leurs propriétaires légitimes.

Jacques Jaujard et Rose Valland ne menaient pas exactement le même combat. L’un avait organisé l’évacuation et la protection des collections publiques ; l’autre suivait au péril de sa vie les œuvres spoliées, principalement aux familles juives. Mais ils partageaient une même conviction : l’art ne pouvait pas être abandonné aux barbares.

C’est peut-être cela, au fond, que raconte le film d’Élie Chouraqui. Derrière chaque œuvre sauvée, il y avait une décision, un risque, une voiture, une caisse, un refuge. Et des êtres humains qui avaient décidé que la beauté méritait d’être défendue.

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