En France et en Europe, le nom de Wang Huning reste presque inconnu. C’est pourtant l’un des penseurs les plus importants et influents de l’État-Parti chinois. Membre du Bureau politique depuis 2012 et du Comité permanent depuis 2017, il préside depuis 2023 la Conférence consultative politique du peuple chinois. Il est souvent présenté comme le principal idéologue du Parti communiste chinois.

Ce décalage dit quelque chose de nous. Nous commentons volontiers les exportations, l’armée ou les ambitions de Pékin, mais peu d’Européens sauraient citer quelques grands penseurs chinois contemporains. Le contraste est d’autant plus frappant qu’une partie des élites chinoises a lu avec une attention remarquable la pensée occidentale, parfois mieux que les Européens eux-mêmes.

Wang en est l’exemple. Avant de rejoindre l’appareil central du Parti en 1995, il enseigne la science politique à l’université Fudan. Son mémoire de master porte sur la souveraineté occidentale, « de Bodin à Maritain ». Il travaille sur Hobbes, Rousseau, Hegel, Marx, Tocqueville ou Weber. Il traduit Robert Dahl et participe à la traduction chinoise des Étapes de la pensée sociologique de Raymond Aron. Il lit Huntington, Popper, Herbert Simon, Allan Bloom, Joseph Nye ou Fukuyama. Cette culture occidentale ne le conduit pourtant pas à rechercher un modèle. Elle lui sert à comprendre pourquoi les institutions ne fonctionnent jamais indépendamment de l’histoire, de la culture et de la structure sociale qui les portent.

Partir du réel. L’ordre politique n’est jamais seulement une Constitution.

Chez Wang, une institution n’existe jamais seule. Une Constitution peut être copiée, un Parlement imité, une administration réformée. Cela ne suffit pas à reproduire le régime dont ces institutions proviennent. Dans ses travaux sur la 政⁠治⁠文⁠化 (zhèngzhì wénhuà, culture politique), il distingue le 硬⁠件 (yìngjiàn, hardware), c’est-à-dire les institutions, les règles et les organisations, du 软⁠件 (ruǎnjiàn, software), formé par les valeurs, les habitudes, les croyances et les représentations collectives. Un système politique fonctionne, selon lui, lorsque les deux correspondent.

Cette méthode explique son intérêt simultané pour Tocqueville, Weber et Confucius. Tocqueville lui montre que la démocratie américaine repose autant sur les mœurs que sur la Constitution. Weber montre que la culture et l’éthique peuvent produire des effets économiques.

Quant au confucianisme, Wang ne le traite pas comme une antiquité à restaurer. Il y voit historiquement un mode d’intériorisation de l’ordre. Chez lui, il faut distinguer l’ordre (秩⁠序, zhìxù) de l’harmonie (和⁠谐, héxié). L’ordre est une catégorie politique et sociologique. Il désigne la stabilité d’un agencement, la capacité d’une société à se reproduire et à contenir ses conflits. L’harmonie appartient davantage au registre confucéen. Elle désigne l’ajustement des relations et l’intériorisation de normes communes. Autrement dit, l’harmonie est pour Wang l’un des moyens culturels de produire de l’ordre. Elle n’en est ni le synonyme ni la finalité exclusive. 修⁠身⁠齐⁠家⁠治⁠国⁠平⁠天⁠下 (xiū shēn qí jiā zhì guó píng tiānxià, se cultiver soi-même, ordonner sa famille, gouverner l’État, pacifier le monde) résume un modèle dans lequel l’ordre politique commence par un ordre moral et social. Moins une société sait produire elle-même des comportements stables, plus l’État doit intervenir directement. C’est le sens de son concept de 社⁠会⁠质⁠量 (shèhuì zhìliàng, qualité sociale), défini comme le degré auquel une société sait produire un ordre non politique. Wang n’est donc pas exactement un théoricien du « tout-État ». Il veut un centre capable de fixer les grandes orientations, mais aussi une société, des entreprises, des familles et des institutions capables de fonctionner sans solliciter en permanence le pouvoir politique.

Son observation des États-Unis le conduit au concept de 软⁠性⁠治⁠理 (ruǎnxìng zhìlǐ, gouvernance souple). Une grande partie de l’ordre américain est produite par le marché, les universités, les associations, le droit, les normes professionnelles ou les technologies avant de l’être par Washington.

Cette manière de raisonner est très éloignée d’un constructivisme abstrait. Wang part d’un pays, d’une histoire, de comportements observables, puis remonte vers les concepts. Il ne demande pas d’abord quel régime devrait exister en théorie, mais quelles institutions une société réelle est capable de porter.

Huntington, Marx et Confucius. Moderniser sans désagréger

Samuel Huntington est ici beaucoup plus important que Carl Schmitt, auquel Wang est souvent rapproché sans que l’on puisse établir une filiation solide. Wang a effectivement lu Political Order in Changing Societies. L’idée centrale de Huntington est que la modernisation ne produit pas automatiquement la démocratie ou la stabilité. L’urbanisation, l’éducation, l’enrichissement et la mobilité sociale font monter les attentes et la participation. Lorsque cette mobilisation progresse plus vite que l’institutionnalisation, le résultat peut être le désordre plutôt que le progrès.

Cette question correspond exactement à la Chine des réformes. Comment ouvrir l’économie, enrichir la population et bouleverser les structures sociales sans que la modernisation détruise l’État qui la rend possible ? Wang défend ainsi une concentration suffisante de l’autorité centrale, mais combinée à l’expérimentation, au gradualisme et à la capacité d’adaptation. Il lit aussi Popper et retient l’intérêt des transformations progressives plutôt que des grandes constructions utopiques. Dans le contexte chinois, cela rejoint le fameux 摸⁠着⁠石⁠头⁠过⁠河 (mōzhe shítou guò hé, traverser la rivière en tâtant les pierres).

Huntington lui fournit aussi un instrument pour lire les États-Unis, mais America Against America va plus loin. Issu de son séjour de 1988-1989, le livre n’est ni un pamphlet anti-américain ni une prophétie de l’effondrement. Wang est impressionné par la capacité d’organisation d’une société très individualiste. Droit, entreprises, universités, associations, marché et normes produisent une grande part de l’ordre sans intervention permanente de Washington. Il parle de 软性治理 (ruǎnxìng zhìlǐ, gouvernance souple). Reprenant l’« American Creed » (liberté, égalité, individualisme, démocratie et État de droit), il observe l’écart entre ces valeurs et leur réalisation. Cet écart n’est pas fatal. L’Amérique sait transformer certaines crises en réformes et reproduire ses institutions. En confrontant Dahl à Mills, Dye ou Miliband, il pose enfin la question de savoir qui gouverne réellement une société immense et complexe.

Le marxisme reste pourtant la charpente générale. Wang conserve les forces productives, les rapports sociaux, les classes et l’idée que les institutions ont une base matérielle. Mais il corrige l’économisme par Weber et la culture, et retrouve chez Confucius une intuition différente. L’ordre politique est plus solide lorsque certaines normes sont intériorisées.

Dans America Against America, cette question devient anthropologique. Le marché et l’individualisme libèrent des énergies considérables, mais peuvent aussi fragiliser la famille, les communautés et la transmission. Allan Bloom lui sert à penser le relativisme et le nihilisme culturel américain.

La force d’un système dépend donc pour Wang de sa capacité à reproduire les hommes, les valeurs et les institutions dont il a besoin.

De Fudan à Xi Jinping. Quand la pensée devient stratégie d’État

Ce qui rend la trajectoire politique de Wang exceptionnelle, c’est qu’en 1995 il quitte Fudan pour le 中共中央政策研究室 (Zhōnggòng Zhōngyāng Zhèngcè Yánjiūshì, Bureau central de recherche politique), organe doctrinal du Comité central. Chef du groupe politique, puis directeur adjoint, il en devient directeur en 2002. Secrétaire du Secrétariat de 2007 à 2012, membre du Bureau politique en 2012 puis du Comité permanent en 2017, il retrouve alors le Secrétariat et dirige la Commission centrale pour la construction de la civilisation spirituelle. Depuis 2023, il préside la 中国人民政治协商会议 (Zhōngguó Rénmín Zhèngzhì Xiéshāng Huìyì, Conférence consultative politique du peuple chinois) et reste au Comité permanent. Il a surtout participé au sommet des groupes de rédaction de la vision 2035 et du XIVe Plan, de la résolution historique de 2021, du rapport du XXe Congrès, du troisième plénum de 2024 et des orientations du XVe Plan.

Cela ne signifie pas que Wang aurait inventé chaque formule de Xi Jinping. Le système chinois de rédaction est collectif et Xi préside ces groupes. Wang est plutôt un codificateur. Celui qui aide à faire tenir ensemble une orientation politique, une doctrine, un vocabulaire et des institutions.

Les concepts de l’ère Xi entretiennent une forte continuité avec ses travaux. 中国式现代化 (Zhōngguó shì xiàndàihuà, modernisation à la chinoise) affirme qu’être moderne ne signifie pas devenir occidental. 第二个结合 (dì èr gè jiéhé, deuxième combinaison) articule le marxisme à la tradition culturelle chinoise. 国家治理体系和治理能力现代化 (guójiā zhìlǐ tǐxì hé zhìlǐ nénglì xiàndàihuà, modernisation du système et des capacités de gouvernance) remet la capacité institutionnelle au centre. 科技自立自强 (kējì zìlì zìqiáng, autonomie et puissance scientifiques et technologiques) fait de la technologie une condition de souveraineté.

Ces formules ne sont pas nécessairement de Wang, le travail doctrinal du Parti étant collectif, mais elles répondent à ses vieux problèmes. Moderniser sans se désagréger, s’ouvrir sans devenir dépendant et articuler marché, culture, technologie et autorité politique.

Son livre America Against America éclaire ce dernier point. Wang comprend que la puissance américaine ne réside pas seulement au Pentagone. Elle vient aussi des universités, entreprises, laboratoires, du droit et de la capacité à reproduire des élites. Il remarque également que la technologie gouverne. Réseaux, machines et standards imposent des procédures et rendent les comportements prévisibles sans ordre politique explicite. La technologie est donc à la fois productive, militaire et sociale. Cette intuition aide à comprendre l’importance chinoise accordée aux semi-conducteurs, à l’IA, aux chaînes de valeur et à l’autonomie technologique.

Une pensée à s’approprier

Lire Wang Huning est utile au-delà de la Chine. Nous revenons dans un monde où les idéologies, les représentations de l’homme, la souveraineté et la culture comptent de nouveau. Les sciences politiques permettent de comprendre comment les puissances se représentent elles-mêmes et organisent leur action.

Ce qui frappe chez Wang est moins son dogmatisme que son éclectisme. Il lit Marx avec Weber, Confucius avec Tocqueville, Huntington avec Dahl, Nye avec Hegel. Il part d’un cas, d’une société et de ses contradictions, puis remonte vers les concepts. Une partie de la pensée européenne procède souvent à l’inverse. Elle construit d’abord une norme générale avant de découvrir l’écart entre l’idée et le réel. La méthode chinoise n’est pas supérieure. Elle est différente, parce qu’elle procède d’un autre imaginaire, et invite à considérer les institutions comme des objets historiques et sociaux, situés dans un temps et un espace.

La Chine n’échappe ni à l’idéologie, ni au risque de rigidité, ni aux contradictions de la centralisation. Mais elle étudie attentivement les forces et faiblesses de ses concurrents. Alors que la suprématie occidentale s’effrite et que l’Europe paraît reléguée derrière le duel sino-américain, connaître les catégories intellectuelles de Pékin devient une nécessité stratégique pour mieux les comprendre et mieux nous comprendre nous-mêmes.

La distinction entre 硬件 (yìngjiàn, hardware) et 软件 (ruǎnjiàn, software) est peut-être la plus utile. Une civilisation ne tient pas seulement par ses infrastructures, son PIB, ses règles ou ses armées. Elle tient aussi par les croyances, habitudes et mécanismes de transmission qui donnent sens à cet ensemble. Son livre America Against America lui avait montré que la puissance américaine venait de cette combinaison, tout en révélant les tensions capables de l’éroder. Le grand pari chinois consiste aujourd’hui à construire le hardware de la puissance sans perdre le software qui permet de la reproduire.

Gabriel GERVAIS est diplômé de Sciences Po Paris, où il s’est spécialisé en politique économique et internationale. Il poursuit actuellement ses études à l’ESSEC, avec une spécialisation en finance d’entreprise.

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