Il a tourné avec les plus grands, affronté les grands sujets de l’Histoire et signé une œuvre traversée par l’humain. Pourtant, Élie Chouraqui demeure un cinéaste à part, presque en marge du récit officiel du cinéma français. À l’occasion de la sortie de Les Héros du Louvre le 9 septembre, portrait d’un homme qui a toujours préféré les risques aux récompenses.

Il entre dans une pièce comme il réalise un film. Sans précaution. La poignée de main est franche, le regard direct, la parole rapide. Chez Élie Chouraqui, on ne cherche pas longtemps où commence le personnage et où finit le cinéaste. Tout semble d’un seul tenant. La curiosité. L’énergie. L’impatience. Une forme d’insolence aussi. Celle de ceux qui n’ont jamais appris à demander la permission.

À une époque où le cinéma français s’est souvent réfugié dans le naturalisme ou la chronique sociale, lui n’a jamais cessé de voir grand. Très grand. Des fresques, des destins, des drames historiques, des drames intimes, des comédies, des productions internationales, des films populaires, jamais populistes. Des rires et des larmes. Et des sujets que beaucoup préfèrent contourner. Il pense en cinéaste américain avec une sensibilité française. Ou peut-être l’inverse.

Harrison’s Flowers en reste l’exemple le plus spectaculaire. Il fallait une certaine audace pour entraîner des acteurs hollywoodiens au cœur de la guerre des Balkans et raconter, derrière le fracas des armes, l’obstination presque folle de ceux qui refusent d’abandonner un être aimé.

Cette audace n’est pas un accident. Elle est son tempérament. Sa marque de fabrique. On se tromperait en pensant que Chouraqui est là où on ne l’attend pas. Il est là ou personne n’ose aller. La nuance est de taille. Il aime l’audace, pas le raisonnable. On le sent davantage attiré par une aventure qui peut échouer que par une réussite garantie.

Il aime risquer. C’est peut-être ce qui le rend à la fois attachant et déroutant. Dans un milieu où les stratégies de carrière sont parfois aussi importantes que les œuvres elles-mêmes, Élie Chouraqui semble n’avoir jamais compris les règles du jeu. Ou plutôt : il les a comprises, puis a décidé de ne pas les suivre.

Il parle comme il tourne. Sans calcul. Il dit ce qu’il pense. Tant mieux : il ne fait pas carrière dans la diplomatie. Il ne flatte pas les idées du moment. Il les interroge. C’est un emmerdeur, un vrai. Au fond, ce qui fascine chez Élie Chouraqui n’est pas tant son parcours que son refus obstiné de modifier sa trajectoire. Il aurait pu arrondir les angles. Choisir des sujets plus consensuels, parler moins fort et se montrer plus prudent, appartenir à une famille esthétique, et philolailler en faisant des perles. Il a préféré faire des films qui lui ressemblent. Chouraqui est un artisan du cinéma, pas du consensus.

Ça lui a parfois coûté très cher. Sa carrière impressionne. Ses ambitions aussi. Son ouverture internationale est rare parmi les réalisateurs français de sa génération. Pourtant, lorsqu’on feuillette les grands palmarès, son nom apparaît étonnamment peu. Pas de pluie de César. Pas de consécration cannoise. Peu de reconnaissance institutionnelle à la hauteur de son parcours. Car enfin, voilà un réalisateur qui a dirigé des acteurs français parmi les plus prestigieux comme des vedettes hollywoodiennes, qui a porté à l’écran des projets ambitieux, qui a constamment interrogé les fractures de son temps, mais qui n’a jamais véritablement trouvé sa place dans le panthéon officiel du cinéma français. C’est le paradoxe Chouraqui. Peut-être parce qu’il y a chez lui une vieille idée, presque romantique, du cinéma. Celle selon laquelle un réalisateur n’est pas là pour accompagner son époque, mais pour l’interroger, la bousculer. Ces films semblent partir d’une nécessité plus que d’une stratégie de carrière. Il ne cherche pas à flatter son époque. Il la met à l’épreuve. Il préfère le risque au confort, l’inconfort de la complexité aux certitudes rassurantes. Ses personnages sont rarement des héros. Ce sont des femmes et des hommes confrontés à l’Histoire, à la mémoire, à la perte, à la fidélité. Son cinéma cherche à comprendre ce qui fait tenir les êtres debout lorsque tout vacille. C’est un cinéma profondément humaniste qui ne distribue pas les bons ou les mauvais points. Il fait passer l’humain avant les idéologies, quitte à déplaire.

Mais toutes ces explications sont un peu courtes, un peu trop faciles et beaucoup trop confortables.

Est-ce vraiment un hasard si cette œuvre-là est restée si souvent à la porte des grandes célébrations ? Comme si une partie du cinéma français, qui préfère les grandes questions morales à la mode, mais creuses et qui résonnent dans le vide, avait toujours gardé avec lui une certaine distance. Pourquoi ? La réponse est moins évidente qu’on ne le croit. Est-ce le prix de son indépendance ? De son tempérament entier ? De son refus instinctif des compromis ? Par jalousie, envie ?

Ou faut-il regarder ailleurs ? Faut-il oser regarder ailleurs, quitte à faire grincer quelques dents mal aiguisées ? Élie Chouraqui n’a jamais dissimulé son identité juive. Il n’en a jamais fait un étendard non plus, encore moins un argument. Mais il ne l’a jamais édulcorée pour devenir plus acceptable. Plusieurs de ses films abordent la mémoire juive, les blessures de l’Histoire, Israël, les déchirures du Proche-Orient, ces territoires où l’art rencontre immédiatement le soupçon politique. Des sujets qui, en France plus qu’ailleurs peut-être, suscitent passions, crispations et lectures idéologiques valant condamnations.

Personne ne peut répondre à cette question avec certitude. Mais personne ne devrait interdire de la poser, surtout aujourd’hui où les artistes Juifs sont censurés, menacés, insultés.

Au contraire : on doit se la poser, car les sociétés culturelles racontent toujours quelque chose d’elles-mêmes à travers ceux qu’elles célèbrent, et peut-être davantage encore à travers ceux qu’elles oublient où qu’elles essaient d’effacer du paysage, des écrans et des mémoires. Les récompenses, bien sûr, ont leurs raisons. Et ce ne sont pas toujours celles du public, ce critique infiniment plus exigeant que tous les jurys réunis, qui finit toujours par rendre aux artistes ce que les institutions ne leur ont jamais accordé. Chouraqui a du succès. Ça aussi, ça énerve.

Le cinéma français célèbre volontiers les œuvres qui s’inscrivent dans une histoire esthétique commune. Il récompense aussi des familles de pensée, des fidélités, des générations. Élie Chouraqui, lui, a toujours donné l’impression de cheminer seul. Ni héritier revendiqué, ni chef d’école, ni homme de clan.

Libre. Et voilà un autre paradoxe : le cinéma français dit adorer les artistes libres. À condition, bien sûr, qu’ils restent libres dans les limites du convenable.

On fait semblant de célébrer les insoumis, les audacieux, les marginaux. On croit aimer les tempéraments forts, les réalisateurs qui prennent des risques, ceux qui refusent les compromis. Mais il existe une règle non écrite et non dite : la dissidence est admirable tant qu’elle ne vient pas troubler les équilibres établis. Élie Chouraqui est peut-être l’un des meilleurs exemples de cette contradiction. C’est un cinéaste libre dans un système qui aime se raconter comme un refuge de la liberté, mais qui ne l’est pas. Son parcours ressemble à une anomalie, à contre-courant d’une époque où le cinéma se regarde parfois davantage lui-même qu’il ne regarde le monde.

Alors, le miroir que tend le parcours de Chouraqui renvoie une image peu confortable : celle d’un milieu qui revendique volontiers la liberté de création, mais qui peut parfois se montrer plus hésitant lorsqu’un artiste utilise cette liberté d’une manière qui ne correspond pas aux attentes dominantes. Et cette question dépasse Élie Chouraqui. Elle concerne notre rapport à la création et à la liberté. Car une culture qui ne récompense que ceux qui confirment ses propres convictions finit par confondre l’audace avec le confort.

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