Les carnets apocryphes d’Emmanuel Macron Quatrième carnet : Machiavel et Saint-Simon, en même temps
« Je crois à l’idéologie politique »
La Lanterne, Versailles, ce 28 décembre 2027
Machiavel et Saint-Simon, donc, comme prévu.
Ça tombe bien. Hormis le personnel, la Lanterne est déserte. Les enfants sont partis depuis longtemps. Brigitte est en visite privée au Château. Le président Larcher en tournée gastronomique en Bourgogne. Patrice Kuchna fait un saut au Touquet pour voir sa famille. Pas de tennis aujourd’hui. Je prendrai ma revanche plus tard. Et pas de visiteurs prévus, ni du jour ni du soir.
C’est le moment ou jamais de parler philosophie politique. Tranquillement et précisément. Ma passion intellectuelle depuis la rencontre avec Ricoeur qui « m’a réveillé de mon sommeil dogmatique », pour reprendre l’expression de Kant à propos de Hume. Qui « m’a rééduqué sur le plan philosophique », pour reprendre la mienne. Cette philosophie politique a été aussi mon viatique dans l’exercice du Pouvoir, qui ne se conçoit pas sans idéologie. Je l’ai déclaré depuis le départ : « je crois à l’idéologie politique ». Au bon sens du mot. Dans ses aller-retours incessants avec le réel.
Dès 2017 quelques commentateurs sagaces ont accroché très haut ces deux noms de Machiavel et Saint-Simon dans l’arbre de ma généalogie intellectuelle. Mais souvent sur le ton du reproche. Avec la gourmandise de me jouer un vilain tour. Comme s’il s’agissait d’une révélation embarrassante pour moi.
Or ce double héritage, je le revendique. Intégralement. Dans le domaine intellectuel aussi, j’assume. Là encore, en responsabilité.
Car ces deux penseurs, je les fréquente depuis longtemps. Depuis Sciences Po précisément, dont l’emblème (curieusement, beaucoup d’étudiants l’ignorent) est le fameux bestiaire du penseur florentin : le lion et le renard. Et dont l’idéologie dominante, surtout dans la section royale du « Service public » vers laquelle j’ai vite bifurqué – et du même coup à l’ENA sur laquelle j’ai enchaîné – est « la doctrine de Saint-Simon », formalisée par ses disciples. Parmi lesquels Gustave d’Eichthal dont le fils, Eugène, fut un long et grand directeur de la Rue Saint-Guillaume. Même si, là encore, beaucoup ne le savent pas et pensent que d’Eichthal est un nom d’amphithéâtre.
On sait aussi que j’ai consacré un mémoire de maîtrise (comme on disait alors), à Machiavel. Je relève au passage qu’à la différence de Gabriel Attal, je n’ai pas eu, moi, ce diplôme dans une pochette surprise.
Un mémoire un peu mystérieux, il est vrai, puisque personne ne semble l’avoir lu. En fait, et contrairement à ce que j’ai pu dire, je connaissais déjà très bien Paul Ricoeur dont j’étais à ce moment précis l’assistant éditorial pour La Mémoire, l’Histoire l’Oubli, sorti la même année que ma maîtrise, en 2000. Il m’a lu et conseillé pour ce travail. A la différence de mon directeur de recherches officiel à Nanterre, le très althussérien Étienne Balibar, qui m’a tant appris sur d’autres sujets, notamment pour penser l’Europe, mais qui a méchamment déclaré après mon élection n’avoir aucun souvenir de mon mémoire. Ni même de moi, pudeur d’intellectuel de gauche oblige. Il est vrai que le titre de mon mémoire fait l’objet de versions différentes. Aucun exemplaire ne subsiste, sauf le mien bien sûr, qui ne me quitte jamais et que j’ai sous les yeux ici-même à la Lanterne.
Si je suis resté très discret sur cet écrit, aidé en cela par l’incuriosité des journalistes, c’est évidemment pour éviter le mauvais et facile procès en « machiavélisme ». Cette caricature scolaire et péjorative, où le cynisme le dispute à la violence et à la tromperie, n’a rien à voir avec le vrai Machiavel, celui du Prince mais aussi des Discours sur première décade de Tite-Live. « Machiavélien », c’est une chose. « Machiavélique », une tout autre. L’exact contraire en vérité. J’observe d’ailleurs que les gouvernants les plus machiavéliques comme Frédéric II de Prusse ont tout fait pour se blanchir en calomniant le grand Florentin.
Bien sûr, Le Prince est d’abord un manuel technique pour conserver le pouvoir. C’est d’ailleurs en cela qu’il garde toute sa pertinence cinq siècles plus tard. Le chef d’une démocratie moderne est comme « le prince nouveau » de la Renaissance italienne. Il n’a pas la légitimité dynastique des souverains héréditaires qui peuvent multiplier les erreurs et même les catastrophes sans perdre le Pouvoir. Comme les rois de France de l’époque dont Machiavel parle avec un mélange de mépris et d’envie. Napoléon fera le même constat. À la différence des autres souverains, il n’avait pas, lui, le droit à la défaite car il n’était qu’un « soldat parvenu ».
Il faut donc, pour l’élu du peuple, affirmer d’emblée son pouvoir. D’où mes proclamations « jupitériennes » dès mai 201. D’où le départ regrettable mais inévitable des ministres Modem en juin. D’où le « désaveu-démission », du Chef d’État-Major des armées en juillet. Tant il est vrai que « quand il s’agit d’offenser un homme, il faut le faire de telle manière qu’on ne puisse redouter sa vengeance ». Faute de quoi, quel respect attendre ? quelle obéissance espérer ? Et quelle « grande politique » entreprendre, comme le voulait Nietzsche ? La paralysie quasi-immédiate de Sarkozy avec sa folle « ouverture », alors qu’il aurait dû fermer le ban d’entrée de jeu, est l’exemple même de ce qu’il ne faut pas faire.
Il faut ensuite garantir sa durée, donc sa réélection. Hélas, une seule est possible désormais. J’ai toujours dénoncé l’ineptie de cette règle des deux mandats consécutifs, démagogiquement introduite dans la Constitution en 2002. Dix ans, c’est si peu au regard des défis immenses de notre temps. Peut-on, en dix ans, mener à bien la transition énergétique ? Le réarmement de l’Europe ? Résorber un chômage structurel depuis un demi-siècle ? Un déficit et une dette qui montent sans trêve ni répit depuis la même époque ? Et cela alors même qu’il faut faire face aux urgences incessantes, aux imprévus multiples, aux crises concomitantes d’un temps de fer où Dame Fortune a fait son grand retour. Avant que l’on dresse mon bilan, j’aimerais que l’on prenne un peu en compte l’immensité des défis et la lourdeur des contraintes. Est-ce trop demander ?
Ces dix années en tout cas, je l’ai eues. D’ores et déjà. Grâce à Machiavel, justement.
Première leçon : savoir s’adapter, « se réinventer » même, comme je l’ai déclaré lors de la Pandémie. C’est pourquoi j’ai enclenché dès 2020 et accéléré après 2022 la rotation des ministres, à commencer par le premier d’entre eux. C’est pourquoi j’ai poursuivi mon « quoiqu’il en coûte » contre l’attente des experts, mais non celle des Français. Et contre l’avis, heureusement discret – Bercy vaut bien une dette – de Bruno Le Maire. Finies les économies budgétaires, les baisses d’impôts, le « moins de fonctionnaires », la réforme de l’Etat, celle de l’éducation, celle des retraites enfin.
« Changer ainsi à propos, c’est ce que les hommes, même les plus prudents ne savent point faire, soit parce qu’on ne peut agir contre son caractère, soit parce que, lorsqu’on a longtemps prospéré en suivant une certaine route, on ne peut se persuader qu’il soit bon d’en prendre une autre ».
D’ailleurs « un prince peut-il manquer de raisons légitimes pour colorer l’inexécution de ce qu’il a promis »?
Tout l’échec de François Hollande tient dans l’ignorance de cette mise en garde. Comme celui d’Édouard Philippe dans sa course à l’Élysée. Déjà trop âgés, l’un et l’autre ? Car la fortune est « amie des jeunes gens, qui sont moins réservés, plus impétueux et qui commandent avec plus d’audace ».
Deuxième leçon : éthique et politique ne se contredisent pas. Je dois encore à Ricoeur ce rejet des fausses dichotomies qui emprisonnent la pensée et bornent le champ des possibles. D’ailleurs, jamais Machiavel n’a écrit que la fin justifiait les moyens. Et n’importe quelle fin n’est pas davantage justifiée. « Ce n’est pas l’intérêt particulier mais celui de tous qui fait la grandeur des Etats » affirme-t-il dans les Discours. Le Prince, lui-même, a un très noble but : l’indépendance et l’unité de l’Italie. J’ai le même pour la France. Comme j’ai le même souci de la prospérité de mon peuple. Car son soutien est la garantie ultime du Pouvoir. Oui, éthique et politique convergent bel et bien.
« Le prince doit donc, s’il est doué de quelque sagesse, imaginer et établir un système de gouvernement tel, qu’en quelque temps que ce soit, et malgré toutes les circonstances, les citoyens aient besoin de lui : alors il sera toujours certain de les trouver fidèles. »
« Toutes les circonstances », insiste Machiavel. Dont la guerre. Troisième leçon et clé de toute sa pensée, élaborée dans une Italie envahie par l’étranger et déchirée entre ses cités. Guerre dont par ses fonctions à Florence il était un spécialiste. Et sur laquelle il écrivit le seul essai publié de son vivant, L’Art de la guerre, dont Le Prince sera aussi l’écho posthume.
« C’est pour avoir négligé les armes, et leur avoir préféré les douceurs de la mollesse, qu’on a vu des souverains perdre leurs États. Mépriser l’art de la guerre, c’est faire le premier pas vers sa ruine ; le posséder parfaitement, c’est le moyen de s’élever au pouvoir ».
La guerre. Voilà ce que j’avais oublié dans mon mémoire de maîtrise. Je baignais alors comme toute ma génération, mais aussi celle de mes parents boomers, dans la paix cahin-caha de l’après 1945 suivie de la douce décennie des illusions des années 1990. Avant le grand retour du tragique, un certain 11 septembre 2001. Heureusement, Manette et Ricoeur, plongés en pleine jeunesse dans le second conflit mondial, m’en avaient constamment parlé. Ils avaient déposé une alarme au fond de mon esprit. Elle s’activa très vite après mon élection. Pour être précis, dès que j’eu rencontré Poutine et Trump. Je relançais alors vigoureusement les crédits militaires. Bien avant l’Ukraine, donc. Le calendrier est formel, et tant pis pour les mauvais esprits.
Eh oui, la guerre ! La guerre multiforme : militaire, sanitaire, informationnelle, commerciale. « Hybride » comme on dit, qu’il faut savoir nommer sous ses masques changeants. Comme j’ai osé le faire lors de l’irruption de la Covid en déclarant « nous sommes en guerre ! ». Comme je l’ai encore assumé – mais sans cobelligérance – face à la Russie, dont la folle agression de l’Ukraine et ses rebonds, fixent en France même l’agenda électoral depuis 2022. Conséquences décuplées par l’embrasement du Moyen-Orient, de Gaza à l’Iran, du Yémen au Liban. En attendant le bruit des bottes, des drônes et des hélices du côté de la Mer de Chine. Sans oublier la permanente poudrière africaine. Tout mon deuxième mandat aura ainsi été placé sous l’ombre de la guerre. Sous le signe d’Arès.
Je préfère, il est vrai, celui d’Hermès. Cet Hermès que me rappellent sans cesse les sculptures ornant et rythmant la grille de la Lanterne. Dieu du commerce, dieu du voyage, dieu ami du rusé Ulysse. Dieu de l’énigme aussi.
Ce dieu si mobile, je l’associe à Saint-Simon, grand adepte des « flux ». Flux des hommes. Flux de l’argent. Flux du savoir. Flux du pouvoir. Ce descendant de Charlemagne (à en croire son roman familial) rêvait canaux, chemins de fer instruction publique, gouvernement des producteurs… et banques ! Ses fils spirituels, les Pereire, Rodrigues, Enfantin, Chevalier, Lesseps d’Eichthal encore, allaient réaliser ces rêves. Grâce à un aristocrate de vieille souche, la France entrait dans « l’âge industriel ».
Cet héritage-là, je l’ai fait mien. Des passages entiers, l’esprit même de Révolution, sont saint-simoniens. La MOBILITÉ, bien sûr. Physique. Sociale. Intellectuelle. Politique. Mais sans référence explicite alors à Saint-Simon. Là encore pour éviter les malentendus. Dangereux pionnier du socialisme avant la lettre pour les uns. Alibi intellectuel des affairistes de la fête impériale pour les autres. Émancipateur de la classe ouvrière. Porte-parole du capitalisme naissant. Fils de famille et fol aventurier. En même temps. Bref, il avait tout pour me plaire. Et combien je partage son constat irrécusable : « le maintien des libertés individuelles ne peut être le but du contrat social » !
Saint-Simon m’a aussi aidé à penser l’époque de Machiavel comme à comprendre la nôtre. Je dois finalement plus à sa philosophie de l’Histoire qu’à celle de Hegel, sujet de mon mémoire de DEA. Nous sommes en effet (je l’ai dit quelque part) dans la situation des hommes entre Moyen Âge et Renaissance. Dans l’une de ces « périodes critiques » où l’ancien se meurt sans que le nouveau l’ait encore remplacé. Où s’étiolent les vieux paradigmes, mais où le « germe » de l’avenir, déjà bien présent, ne s’est pas encore déployé dans la complexité d’un « organisme » achevé. J’aime ces mots de la physiologie qui sont bien plus que des métaphores.
Car le corps social est de chair vive.
A nous donc de faire monter le germe des nouveaux talents, des nouvelles « capacités » cachées, étouffées sous les corps intermédiaires d’une société rigide.
Des capacités qu’il faut donc accompagner. Tel est le grand rôle de l’État pour Saint-Simon. Et d’abord le rôle, en tout cas à mes yeux, de son Chef. À lui d’être le grand « organisateur », le grand « ingénieur » de cette mutation douloureuse mais vitale. C’est la mission que je me suis donnée pour la France. Et pour l’Europe, dont Saint-Simon, encore, fut l’un des pionniers.
Carnet recueilli par Nicolas de Nerlande
Les carnets apocryphes d’Emmanuel Macron – Deuxième carnet : D’une dissolution l’autre ?
Les carnets apocryphes d’Emmanuel Macron – Troisième carnet : Par-delà la gauche et la droite
Voir aussi
24 juillet 2026
Les carnets apocryphes d’Emmanuel Macron – Troisième carnet : Par-delà la gauche et la droite
par La Nouvelle Revue Politique
0 Commentaire19 minutes de lecture
23 juillet 2026
L’engrenage
par Arnaud BenedettiFondateur et directeur de la Nouvelle Revue Politique.
0 Commentaire6 minutes de lecture
23 décembre 2025
Boualem Sansal raconte à la NRP l’après-prison : « Apprendre à vivre dans la liberté »
De retour en France après un an de détention en Algérie, l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal a livré un témoignage rare dans un entretien accordé à La Nouvelle Revue Politique, animé par Arnaud Benedetti.
0 Commentaire2 minutes de lecture
1 décembre 2025
Le politique, plus que jamais !
par Arnaud BenedettiFondateur et directeur de la Nouvelle Revue Politique.
La vocation de la NRP est de penser pour agir, de comprendre pour maîtriser, de débattre pour aider à décider aussi. Nous assumons des choix.
0 Commentaire4 minutes de lecture
3 décembre 2025
Shein au BHV : autopsie d’un renoncement politique et économique
par Bernard Cohen-HadadEntrepreneur, président du Think Tank Étienne Marcel.
Shein au BHV : ce mariage contre-nature acte un renoncement politique. Entre urbanisme punitif et iniquité fiscale, Bernard Cohen-Hadad dénonce le sabotage de notre industrie textile et exige la fin des privilèges accordés à l'ultra-fast fashion.
1 Commentaire6 minutes de lecture
5 décembre 2025
Les leçons à tirer des affaires Sansal et Christophe Gleizes
par Xavier DriencourtAmbassadeur.
Le journaliste français Christophe Gleizes a finalement été condamné à 7 ans de prison. Contre toute attente et alors que la plupart des observateurs s’attendaient à un acquittement ou une condamnation très légère de manière à ne pas envenimer le contentieux avec la France.
0 Commentaire5 minutes de lecture