Dans l’affaire du meurtre de Thomas à Crépol, la justice a retenu la circonstance aggravante de racisme contre « la race blanche » et « la nation française » dans l’affaire du meurtre de Thomas à Crépol. Cela fait-il écho au phénomène de partition et de désintégration que vous décrivez dans votre livre, « Nous vivions côte à côte, itinéraire d’un petit blanc de banlieue » (Fayard) ? Vous écrivez avoir voulu écrire « une contre-histoire des banlieues », le récit médiatique dominant a-t-il dénié la question du racisme anti-blanc ou anti-français ?

L’affaire de Crépol est symptomatique du glissement du côte à côte au face à face que je décris dans mon livre. Des millions de Français ordinaires qui habitent à la périphérie des grandes villes, qui travaillent et respectent les lois de la République, subissent au quotidien la dégradation de leur cadre de vie. Au point de se sentir dépossédés de leur identité, étrangers en France. Outre la montée des violences et du communautarisme, ils sont victimes d’un racisme anti-Blanc ou anti-Français qui, de même que le nouvel antisémitisme, est trop souvent nié. L’antisémitisme des banlieues et la francophobie sont les deux faces d’une même médaille : depuis longtemps déjà dans certains quartiers, les insultes « sale juif » et « sale Blanc » progressent de concert. D’ailleurs, le meurtre de Thomas à Crépol et son traitement médiatique rappellent l’affaire Sarah Halimi. Mêmes zones d’ombre dans l’enquête, même réduction de la tragédie à un simple fait divers. Et, surtout, même déni concernant le caractère raciste du meurtre. Si ces deux affaires dérangent autant, c’est qu’elles remettent en cause le récit politico-médiatique dominant, notamment à gauche et à l’extrême gauche : le mythe du vivre-ensemble, mais aussi celui d’un racisme qui serait le seul fait des Blancs et de l’extrême droite. Reconnaître le racisme du meurtre de Thomas ou l’antisémitisme de Kobili Traoré, c’est reconnaître l’échec de notre politique d’immigration et d’intégration, mais aussi celui d’un antiracisme hémiplégique et dévoyé. Un constat dérangeant qui vient contredire le narratif de la majorité des médias depuis quatre décennies. C’est ce narratif que j’ai voulu battre en brèche dans mon livre en racontant la banlieue du point des classes populaires, des « petits Blancs » dont la réalité est très différente de celle qui est racontée dans la plupart des médias.

Dans Nous vivions côte à côte, vous mêlez récit personnel et analyse politique. Pourquoi avoir choisi de partir de votre propre expérience de la Seine-Saint-Denis pour raconter les transformations françaises ?

Mon pari est de donner à voir et ressentir pour mieux convaincre et faire comprendre. D’autres avant moi ont mis en lumière la réalité des bouleversements qui touchent la France des oubliés : le géographe Christophe Guilluy, les politologues Jérôme Fourquet ou Gilles Kepel, le philosophe Michel Onfray, les historiens Georges Bensoussan ou Pierre Vermeren, l’écrivain, Boualem Sansal, ou encore le regretté Laurent Bouvet. En tant que rédacteur en chef des pages « débats » du Figaro, j’ai eu la chance de pouvoir les rencontrer et échanger à maintes reprises avec chacun d’entre eux. Je mesure ce que je leur dois. Sans leur précieux et courageux travail d’éclaireur, « Nous vivions côte à côte » n’existerait pas. Mais en me lançant dans ce livre, je me suis aussi demandé ce que je pouvais apporter de plus. Il m’est apparu que mon livre serait plus fort si je m’appuyais sur mon expérience intime de la banlieue. À la première personne, j’y raconte mon histoire et celle de ma famille, revisite certains souvenirs et certains lieux.

Bien que cela les fera sans doute bondir de se voir cités ici, et que je n’ai pas la prétention de me comparer à une Prix Nobel de littérature, d’une certaine manière, ma démarche n’est pas très éloignée de celles d’Annie Ernaux ou, plus modestement, Édouard Louis. Comme ces écrivains de gauche radicale, issus d’un milieu modeste, j’entends passer par l’expérience sensible et la mémoire personnelle pour dresser un tableau politique et social plus vaste. Mais là où Édouard Louis renie les siens, j’entends au contraire faire l’éloge des miens. Là où Annie Ernaux déclare écrire pour « venger sa race », j’entends plutôt m’acquitter de ma dette. A travers ce livre, je souhaitais aussi m’adresser aux « élites » que je côtoie par mon travail et dont je fais en quelque sorte partie aujourd’hui. À sa modeste échelle, j’espère que mon témoignage pourra contribuer à leur faire ouvrir les yeux sur certaines réalités.

Vous décrivez une époque où les tensions existaient déjà, mais où une certaine coexistence demeurait possible. À quel moment, selon vous, le basculement vers une société plus fragmentée s’est-il réellement opéré ?

Je suis né en 1986. J’ai grandi en Seine-Saint Denis, à Épinay-sur-Seine et à Saint-Denis. En quatre décennies, j’ai vu le paysage se transformer. Le glissement du côte à côte au face-à-face a longtemps été souterrain, s’opérant par petites touches, année après année de manière silencieuse. Mais s’il faut vraiment identifier un tournant précis, je dirais que le 11 septembre 2001 a représenté un point de bascule. J’ai été frappé de voir certains de mes camarades de lycée ricaner ou se réjouir le jour même de l’attentat. C’est après cette date qu’on a vu les voiles et même les niqabs se multiplier en banlieue. On aurait pu imaginer que le massacre du 11 septembre allait conduire « les musulmans », en particulier dans les pays libres, à se démarquer des expressions les plus radicales de leur religion pour ne pas être confondus avec les terroristes islamistes. C’est exactement le contraire qui s’est produit. L’effondrement des Tours jumelles a été vécu par une partie d’entre eux comme une victoire, non seulement contre l’Amérique, mais aussi contre l’Occident et donc, contre la France. Une victoire qui a galvanisé leur fierté et les a encouragés à affirmer leur différence d’appartenance.

En vérité, le 11-Septembre a dopé la dynamique communautariste en banlieue et accéléré la réislamisation de nombreux jeunes musulmans, appartenant pour certains à la deuxième ou troisième génération. Mais, si les attentats ont cristallisé ce basculement, celui-ci est avant tout le fruit d’une islamisation lente qui a creusé son sillon à bas bruit depuis la première affaire du voile de Creil en 1989. Les chaînes satellitaires arabo-musulmanes diffusées en France, les associations, les commerces ou les écoles communautaires, la propagande des Frères musulmans ou des salafistes dans les cités, le clientélisme d’élus locaux prêts à tous les « accommodements déraisonnables » pour gagner quelques votes, les idiots utiles de l’antiracisme légitimant le concept d’« islamophobie », ont contribué à l’endoctrinement de toute une partie de la jeunesse et à l’émergence d’une véritable contre-société dans les villes où j’ai grandi.

Votre livre évoque le sentiment d’abandon d’une partie des classes populaires et des « petits blancs de banlieue ». Pensez-vous que cette réalité ait été volontairement invisibilisée par les élites politiques, médiatiques ou universitaires ?

La majorité des élites françaises ont partagé l’utopie de la mondialisation heureuse et du vivre ensemble planétaire. A leurs yeux, le diagnostic des classes populaires, notamment sur les violences liées à l’immigration de masse, était fondé sur des préjugés racistes et nationalistes. En même temps que l’abolition des frontières, la priorité des élites était de faire taire ces préjugés faisant obstacle à l’avènement du meilleur des mondes diversitaire. Les classes populaires devaient donc être invisibilisées d’autant plus, qu’aux yeux des élites, elles étaient de toute façon condamnées à disparaître pour se fondre dans la nouvelle société multiculturelle. Depuis quatre décennies, ces Français ont été abandonnés, méprisés. Parce qu’ils refusaient de renoncer à leur identité, souhaitaient persister dans leur être, ils ont été culpabilisés, présentées comme « beaufs », « racistes », leurs inquiétudes criminalisées et leur diagnostic délégitimé. Si j’ai écrit ce livre, c’est pour faire entendre leur voix.

Enfin, malgré le constat très sombre que vous dressez, voyez-vous encore des conditions possibles de réconciliation culturelle et civique, ou estimez-vous que le processus de séparation est désormais trop avancé ?

Nous ne vivons déjà plus côte à côte et nous ne sommes plus très loin de basculer dans le face à face. La percée de LFI dans de nombreuses villes de banlieue témoigne d’un phénomène de bouleversement démographique et de partition communautaire indéniable. Au point que les Insoumis rêvent tout haut d’« une nouvelle France » qui viendrait faire table rase de notre nation. Face à ce discours essentialiste et révolutionnaire, rien ne serait plus préjudiciable que de répondre par une logique symétrique en opposant à la France créolisée de Mélenchon, « une France blanche » tout aussi fantasmée. Il ne faut pas oublier qu’une part substantielle d’enfants de l’immigration restent attachés à notre pays et sont, eux aussi, inquiets des fractures communautaires qui nous divisent.

Mais, il n’en reste pas moins que le préalable à toute réconciliation est une réduction drastique des flux migratoires sans quoi la force du nombre conduira à la désintégration du pays. Il faut aussi être conscient que beaucoup des jeunes, qui font aujourd’hui sécession, sont nés en France. Nous avons déjà perdu une génération ou deux, tâchons de ne pas perdre les suivantes. Si beaucoup de jeunes de banlieue s’identifient au pays de leur parents qu’ils connaissent souvent très peu, ou pire trouvent dans l’islam radical une identité de substitution, c’est aussi parce qu’une partie de notre classe dirigeante mondialisée a perdu tout sentiment d’appartenance et a passé son temps à dénigré notre histoire et notre culture, ainsi que ceux qui voulaient préserver et protéger leur mode de vie et leur identité. De ce point de vue, Jean-Luc Mélenchon ne fait qu’aller au bout de cette logique. Il faut s’opposer à celle-ci en transmettant enfin l’amour de la France. Il faut aussi redonner fierté et dignité aux Français ordinaires afin qu’ils puissent redevenir des modèles d’identification pour une jeunesse qui est quête d’autorité et d’identité.


Arnaud Benedetti

Ancien rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire, Arnaud Benedetti est professeur associé à Sorbonne-Université, essayiste et spécialiste de communication politique. Il intervient régulièrement dans les médias (Le Figaro, Valeurs actuelles, Atlantico, CNews, Radio France) pour analyser les stratégies de pouvoir et les mécanismes de communication. Parmi ses ouvrages figurent Le Coup de com’ permanent (Cerf, 2018), Comment sont morts les politiques ? Le grand malaise du pouvoir (Cerf, 2021), ainsi qu’Aux portes du pouvoir : RN, l’inéluctable victoire ? (Michel Lafon, 2024). Ses travaux portent sur les transformations du discours public et les évolutions de la vie politique française.

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