Le 5 juillet 1962, plus de 700 Européens sont assassinés en quelques heures dans les rues d’Oran sous le regard des militaires français à qui ordre avait été donné de rester l’arme à la bretelle. Une ignominie sur laquelle pèse toujours un couvercle hermétique.

Etrange atmosphère que celle qui règne ce matin du 5 juillet 1962 dans les rues d’Oran. Voici des mois, depuis le printemps 1961 et l’échec du putsch, que « la radieuse », longtemps préservée des violences de la guerre, est quotidiennement ensanglantée par un impitoyable affrontement ternaire opposant le FLN, l’OAS et les forces de l’ordre françaises. Assassinats sauvages, enlèvements, plasticages, rafles, mitraillages, tortures… Les morts s’accumulent et les haines fermentent. Les accords d’Evian, entrés en vigueur le 19 mars ont clarifié la situation : l’indépendance à court terme est inéluctable. Tandis que l’OAS hésite entre la stratégie de la terre brûlée et la tentative désespérée de préserver un réduit européen en Algérie, les représentants du FLN et les autorités françaises établissent des contacts distants et nouent une forme d’alliance tacite pour éradiquer les activistes européens et préparer le transfert de souveraineté. Le général Katz, commandant du secteur d’Oran puis patron du corps d’armée depuis la mort du général Ginestet – victime d’un attentat commis le 14 juin 1962 par un jeune homme lié à l’OAS –, est devenu la bête noire des Français d’Oran. Et il le leur rend bien.

Aux toutes premières heures du 5 juillet donc, les Oranais s’éveillent encore étonnés par le silence qui s’est abattu depuis quelques jours sur la ville. Plus de coups de feu, d’explosions, de cris. Juste une odeur pestilentielle qui émane des ordures abandonnées depuis des jours sous le soleil. Les derniers commandos de l’OAS ont quitté les lieux le 29 juin, non sans avoir commis une dernière action d’éclat, le 25, en incendiant les citernes de la British Petroleum. Pendant plusieurs jours, le ciel est resté obscurci par la fumée dantesque. Alors que l’exode des pieds-noirs oranais a commencé depuis de nombreuses semaines – plus de 100 000 seraient partis depuis le début de l’année –, certains d’entre eux commencent à se demander s’il ne serait pas possible d’envisager de demeurer dans cette Algérie algérienne dont l’avènement les horrifiait. Après tout, rien ne les attend en métropole et, si les violences disparaissaient, il n’est pas exclu qu’un avenir soit encore possible sur cette terre à laquelle ils sont tant attachés. Un « comité de réconciliation » comprenant le chef local du FLN, Si Bakhti, le préfet Thomas, le préfet de police Biget, le général Katz et l’évêque d’Oran Mgr Lacaste, s’est même réuni le 30 juin pour envisager l’avenir. Peut-être est-il encore un peu tôt pour gagner l’aéroport de La Sénia ou les embarcadères du port ?

Alors que le jour s’est levé depuis peu, un bruit sourd commence à se faire entendre. Des groupes joyeux venus des quartiers musulmans ou de la périphérie d’Oran se répandent dans les principales artères de la ville. Il est à peine 8 heures du matin. Le boulevard Joseph-Andrieu, le boulevard de Sébastopol et le boulevard du Maréchal-Joffre deviennent noirs de monde. La foule converge vers la place Foch et l’hôtel de ville. On y distingue des vieillards coiffés de leurs grands chapeaux traditionnels en paille, des femmes couvertes de haïks à la blancheur éblouissante, des hommes vêtus à l’européenne, et une foule de gamins qui courent en tous sens… Des voitures peintes en vert et blanc s’échappent des coups de klaxon qui couvrent à peine les youyous ininterrompus. Quelques soldats de l’ALN, épaulés par des auxiliaires temporaires occasionnels (ATO), encadrent les défilés et se joignent à la liesse. Depuis leurs balcons, sur le pas de leurs immeubles, les Européens observent cette effervescence sans crainte. La veille, quelques-uns d’entre eux ont été invités par des amis musulmans à faire preuve de prudence ce 5 juillet et à se calfeutrer, mais peu ont écouté leurs conseils. Le cœur est serré, mais nul ne se sent vraiment en insécurité. Quelques insultes fusent, des doigts d’honneur se tendent, mais rien ne laisse présager un lynchage généralisé…

L’ambiance évolue vite. L’allégresse des premiers instants évolue ici et là vers l’hystérie. Sur le parvis de la cathédrale, entre le boulevard de Sébastopol et le boulevard Clemenceau, la statue équestre de Jeanne d’Arc, affublée d’un drapeau algérien, est prise d’assaut par des hommes et des femmes électrisés par les claquements de mains et les cris lancinants. Vers 11 h 15, des coups de feu claquent. Sans que l’on en connaisse l’origine exacte, l’auteur est désigné d’emblée par la rumeur : il ne peut s’agir que d’un pied-noir ou d’un desperado de l’OAS, venu faire un dernier « carton ». Une gigantesque chasse à l’homme démarre. De petits groupes se ruent à l’assaut des quartiers européens. Armés de couteaux, de manches de pioche, de haches, de pistolets ou d’armes automatiques, ils défoncent les devantures des magasins, forcent les grillages, fracassent les portes des immeubles, gravissent à grandes enjambées les escaliers et forcent les portes des appartements. Des trottoirs, des hommes tirent au jugé sur les fenêtres. Les façades sont criblées d’impacts. Au bout de quelques minutes, on compte de nombreuses victimes. Des cadavres de passants égorgés ou abattus à bout portant jonchent le boulevard du Front-de-Mer. D’autres gisent devant le lycée Lamoricière. Non loin du cinéma Rex, une femme est retrouvée dans une boutique, pendue par la gorge à un croc de boucher. A la Poste centrale de la place de la Bastille, la documentaliste est décapitée. On parle aussi d’un homme, lentement écrasé contre un mur par un camion… Des musulmans font aussi partie des victimes.

Ces assassinats constituent l’aspect le plus visible du drame. En de nombreux endroits s’étirent de longues files de civils terrorisés, gardés par des hommes en armes. Le photographe Jean-Pierre Biot, venu réaliser un reportage pour Paris Match avec Serge Lentz, réussit à prendre quelques clichés de ces scènes. Non loin du commissariat central, il estime qu’environ 400 personnes sont regroupées, attendant que leur sort soit fixé. Un soleil de plomb assomme les malheureux tandis que leurs gardiens, de plus en plus nerveux, leur profèrent des insultes, crachent dans leur direction ou passent leur pouce sous le cou dans un geste non équivoque. Sans ménagement, ils sont embarqués à bord de véhicules qui les emmènent vers plusieurs destinations, dont le Petit-Lac, un secteur situé en pleine zone arabe qui doit son nom à une étendue d’eau salée, une sebkha, située à proximité. C’est ici que se déroule la plus impitoyable tuerie de la journée. Des soldats attendent. Les culasses de leurs fusils claquent. Mais la foule qui s’agglutine sur place les déborde et se charge d’accomplir la besogne qu’ils s’apprêtaient à faire. « Nous emmenions les prisonniers (…) pour les tirer à la mitraillette. En fait nous n’avions même pas le temps de les tuer car dès qu’ils descendaient de la fourgonnette, le peuple s’en emparait et les achevait, qui au couteau, qui à la hache, qui par le feu », racontera à l’universitaire Miloud Karim Rouina l’un des hommes présents ce jour-là. Combien de personnes sont assassinées ? On ne le saura jamais : les corps sont enfouis dans des fosses que des bulldozers viendront araser le lendemain. Par la suite, des travaux de réaménagement du quartier, le terrassement et le béton rendront les lieux définitivement inaccessibles.

L’essentiel de la tragédie du 5 juillet se déroule en quelques heures. En fin d’après-midi, un semblant de calme revient dans les rues. Les rescapés se terrent chez eux ou demeurent réfugiés chez des parents ou des voisins. La priorité est de prendre des nouvelles des proches. Une question ne tarde pas à surgir : où étaient les 25000 soldats et policiers français durant cette chasse à l’homme ? Les cantonnements sont restés portes closes. Fantassins, marsouins, chasseurs, zouaves, gendarmes, CRS, policiers… Tous sont restés l’arme à la bretelle. Sur ordre venu d’en haut. Un message, diffusé à 12 h 15 auprès des sous-secteurs d’Oran, est hélas très clair : « Primo. Rappelle consigne rigoureuse des troupes. Secundo. Troupes restent consignées. S’il est attenté à la vie des Européens, prendre contact avec le secteur avant d’agir ». Ce n’est qu’au bout de plusieurs longues heures que des véhicules militaires apparaissent enfin dans les rues. Entre-temps, on a assisté à des scènes glaçantes : des civils empêchés de pénétrer dans les casernes, des soldats observant à la jumelle leurs compatriotes raflés depuis les terrasses des immeubles, des officiers restant passifs à quelques pas des émeutiers.

Certains dérogent à cette injonction criminelle de non-assistance à personnes en danger. Le plus connu de ces « justes » est le lieutenant Rabah Kheliff, ancien de Diên Biên Phu, commandant une compagnie dans une unité de la Force locale (UFL). Son témoignage, confié à Mohand Hamoumou (Et ils sont devenus harkis, Fayard, 1993), révèle l’ampleur de la forfaiture : « Je demande des ordres à mon chef de bataillon (…). L’adjoint au commandant me dit : “Mon garçon, tu connais les ordres, le général Katz a dit de ne pas bouger.” (…) Je téléphone à mes camarades commandants de compagnies, tous européens, je leur explique ce que j’ai appris, ils me disent avoir les mêmes renseignements, mais qu’ils ne peuvent pas bouger vu les ordres (…). Moi je ne peux pas, ma conscience me l’interdit. Je téléphone à l’échelon supérieur, au colonel commandant le secteur. Je tombe sur son adjoint et lui explique mon cas, il me répond : “Ecoutez mon garçon, nous avons les mêmes renseignements que vous, c’est affreux, faites selon votre conscience, quant à moi je ne vous ai rien dit.” En clair, je n’étais pas couvert. » Le lieutenant Kheliff réunit quelques hommes, saute dans une jeep et se rue vers la préfecture, où il parvient à faire libérer quelques captifs, avant d’intervenir sur plusieurs axes routiers où il intercepte des convois et réussit encore plusieurs sauvetages. Quelques autres officiers et soldats sauveront aussi l’honneur, comme le capitaine Croguennec, du 2e régiment de zouaves, venu sans armes au commissariat central, où il parvient à délivrer plusieurs centaines de civils, Mais ces hommes admirables se comptent sur les doigts de la main.

Quel est le bilan de la journée ? Les évaluations les plus diverses ont circulé. Minimisées du côté du FLN ou du général Katz, qui évoquèrent quelques dizaines de morts, elles furent au contraire amplifiées du côté pied-noir, où il est courant d’évoquer un chiffre d’environ 3 000 victimes, repris en 1994 par André Santini, ancien secrétaire d’Etat aux Rapatriés. Les travaux des historiens comme le général Maurice Faivre, Jean Monneret, Jean-Jacques Jordi ou Guy Pervillé, ont permis d’affiner les décomptes et aboutissent à un total d’environ 700 victimes. Pour les Européens, c’est la journée la plus sanglante de toute la guerre d’Algérie.

Les raisons profondes du massacre n’ont pas été établies : s’il y eut une part évidente d’emballement criminel propre aux phénomènes de foule, on ne saurait écarter la dimension préméditée de la tuerie, dont témoignent l’organisation des convois de prisonniers, le systématisme des rafles, la disponibilité immédiate d’armes en tous genres et, surtout, les avertissements émis dès la veille par des musulmans courageux. La responsabilité exacte du général Katz – surnommé « le boucher d’Oran » – reste aussi à déterminer. Pourquoi a-t-il maintenu la consigne des troupes pendant de si longues heures ? A-t-il voulu se venger des pieds-noirs après des mois de lutte impitoyable contre l’OAS ? A-t-il simplement fait preuve d’incompétence et d’irresponsabilité ? A-t-il agi sur ordre de Paris, où l’information est parvenue sans tarder, comme l’indique l’intervention, le jour même à l’Assemblée nationale, du général de Bénouville, qui évoque dans l’après-midi « le sang [qui] coule à Oran » ? Le général De Gaulle en personne a-t-il joué un rôle dans la (non-)gestion de cette tragédie ? Certains veulent le croire, mais en dépit de quelques indices, rien ne permet de l’établir définitivement. On se souviendra en revanche de sa phrase glaçante prononcée lors du Conseil des ministres du 24 mai 1962 : « Si les gens s’entre-massacrent, ce sera l’affaire des nouvelles autorités »…

Plus de soixante ans après, les familles des morts et des disparus d’Oran continuent de porter seules ou presque un impossible deuil. Malgré les dernières promesses qui ont été faites au plus haut niveau, notamment de la part d’Emmanuel Macron qui affirmait en janvier 2022 au sujet du massacre que « la vérité doit être de mise, et l’histoire transmise », rien n’a véritablement changé. Les rapatriés et leurs familles, le cœur et les poings serrés, continuent de voir les plus hauts responsables de la République, à chacune de leurs visites, venir s’incliner et déposer des gerbes devant le Monument aux Martyrs à Alger, évitant soigneusement de prononcer toute parole qui pourrait froisser leurs hôtes du FLN en rappelant les horreurs qui furent commises lors de l’indépendance. Un mutisme aussi incompréhensible qu’insupportable.

Guillaume Zeller est journaliste et essayiste. Il a publié plusieurs livres dont notamment  « Oran, 5 juillet 1962, le massacre oublié » (Taillandier 2012).

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