Le grand retour : la vingtaine de membres du personnel diplomatique français a regagné la France ce samedi. Un rapatriement consécutif à la rupture par Ouagadougou de ses relations diplomatiques avec Paris. Une décision rarissime, lourde de conséquences car le diable est dans les détails.
Au Burkina, la vidéo a fait le tour des réseaux sociaux. Sur un plateau de la RTB, la télévision publique burkinabè, un présentateur explique sans sourire que son pays s’apprête à accueillir les extra-terrestres. Dans un reportage, le représentant du mouvement raélien annonce l’ouverture d’une « ambassade », destinée à recevoir « les êtres venus d’une autre planète », une initiative qui, affirme-t-il, doit aussi « permettre d’accélérer notre niveau de souveraineté ».
Il est des rapprochements qui disent parfois beaucoup de la dérive d’un pays. Les plus taquins se sont rapidement risqués à un parallèle entre cette bouffonnerie et la rupture des relations diplomatiques avec la France. Ouaga ferme la porte à la France et l’ouvre aux Elohim ! Pour rompre avec Paris après des mois de tension, le capitaine IB était en réalité à la recherche d’un prétexte. Il a trouvé un motif : une résolution du parlement européen, initiée par Christophe Gomart, le même eurodéputé qui avait porté au début de l’année une initiative en faveur de la libération du président Bazoum. Comme au mois de janvier, la résolution mettait des mots sur une situation par ailleurs solidement documentée par toute une série d’ONG.
Rupture des relations diplomatiques, une décision exceptionnelle, l’expression ici d’une fuite en avant.
IB voit des complots partout. Son accusation à l’encontre de la France « de soutien actif à des réseaux subversifs et aux terroristes » est l’une des facettes d’une paranoïa qui n’est pas que de façade. Paris en a tiré les conséquences avec le départ ce samedi de tout le personnel diplomatique français, le quai d’Orsay rappelant dans un courrier en date du 29 juin que le Burkina Faso disposait à son tour de « sept jours pour procéder à la fermeture de ses emprises diplomatiques, restituer les titres de séjour de ses personnels, régulariser leur véhicule en série privilégiée et quitter le territoire national ». Le Burkina est désormais l’un des trois pays au monde dans cette situation, avec… la Corée du Nord et l’Afghanistan ! Symboliquement, cette similitude positionne Ouagadougou dans une posture d’isolement extrême.
L’isolement va au-delà de la rupture avec une France suspectée de vouloir la déstabilisation du régime : en novembre, c’est le commissariat de l’ONU aux Droits de l’Homme qui fermera son bureau. Il avait eu l’outrecuidance de publier un communiqué appelant à « préserver l’espace civique ». Dans un an, le pays tirera sa révérence à la Cour pénale internationale.
Nul n’est dupe. Le texte du Parlement européen constitue bien évidemment une échappatoire… Ibrahim Traoré ne peut ignorer que les exécutifs nationaux n’ont pas de prise sur les décisions des eurodéputés. Il sait également que l’Europe ne se résume pas à la France. Adoptée par 476 voix pour, 11 contre et 75 abstentions, la résolution confirme une majorité écrasante, toutes tendances partisanes et tous pays confondus. Elle est douloureuse pour le régime car elle met des mots justes sur une réalité qu’il tente de dissimuler derrière une propagande échevelée. Comment nier « la persistance de la répression de l’espace civique et des libertés fondamentales au Burkina Faso » ou encore « l’échec dramatique des autorités » évoqué par Christophe Gomart avec cette estimation que « plus de la moitié du territoire échappe désormais au contrôle de l’État » ?
Mis en cause par des organisations non gouvernementales comme Human Rights Watch qui dénonce de nombreuses exactions imputées aux forces armées burkinabè et à leurs alliés russes, le capitaine Traoré répond par un verrouillage désormais absolu d’un pays transformé en prison à ciel ouvert. Toute voix critique est sévèrement réprimée et peut se traduire par des conscriptions forcées, bien évidemment illégales. Les partis politiques sont désormais dissous et leurs fonds saisis.
À Ouagadougou, la rupture totale de la relation avec la France a provoqué une véritable sidération.
Ce clap de fin n’avait rien d’une évidence tant avec Paris l’essentiel du divorce était déjà consommé. L’ambassade de France à Ouagadougou fonctionnait sans ambassadeur depuis l’expulsion de Luc Hallade en janvier 2023, puis le départ des 400 militaires français le mois suivant. Dans les faits, les services consulaires étaient fermés et les visas théoriquement suspendus depuis cette même année 2023. La France avait également interrompu son aide publique au développement et son appui budgétaire. Cette rupture s’inscrit donc dans une trajectoire continue depuis le coup d’État du capitaine Ibrahim Traoré en septembre 2022. Cela ne signifie pas qu’elle soit sans conséquences.
Le pouvoir burkinabè a beau établir une distinction entre les relations d’État à État et celles unissant les deux peuples, ce sont bien les populations qui seront affectées. Le principal impact concernera les ressortissants des deux pays encore présents sur le territoire de l’autre. Les citoyens dont le passeport arrive en fin de validité connaitront des difficultés pour le renouveler faute d’un guichet consulaire opérationnel. La protection consulaire des ressortissants subissant une procédure pénale pourrait s’en trouver affectée.
Côté français, les 2500 ressortissants résidant au Faso ne pourront plus s’appuyer sur les services de l’ambassade et du consulat. La France pourrait confier la représentation de ses intérêts à une ambassade européenne présente dans le pays, afin d’assurer une continuité des services consulaires essentiels et d’apporter une protection à ses ressortissants. En dehors de la facilitation de certaines démarches administratives, cet État ami accepterait de représenter plus généralement les intérêts français et notamment la sauvegarde des biens immobiliers sur place. La France est en effet propriétaire de son ambassade qui jouxte le palais présidentiel, un vaste domaine sur lequel certains prêtent au régime des velléités d’extension. Assurer la surveillance et l’entretien de bâtiments qui sont propriété de la France s’impose donc comme une nécessité.
De manière immédiate, Paris a dû gérer une intendance compliquée, entre la fermeture hier de l’ambassade et le départ aujourd’hui de ses derniers agents présents dans la capitale.
La fermeture d’une ambassade représente une logistique complexe sur le plan humain et des équipements. Il est question de déménagements précipités mais aussi de rapatriement de matériel informatique, de véhicules… Outre le chargé d’affaires, une vingtaine de personnes – agents diplomatiques, personnel administratif et quelques gendarmes – travaillaient à l’ambassade de France et au consulat à Ouagadougou.
Pour les Burkinabè, les conséquences seront également tangibles. La délivrance de tout visa français est désormais suspendue sine die. Malgré la dégradation de ses relations, la France continuait à délivrer au cas par cas des visas dérogatoires à des ressortissants burkinabè ; il y a encore une semaine, plusieurs centaines de visas étudiants avaient été sollicités.
Les sujets à défricher demeurent en réalité très nombreux : la France fermera-t-elle ses établissements d’enseignement, à commencer par le prestigieux lycée Antoine-de-Saint-Exupéry ? Continuera-t-elle d’accorder des bourses à des étudiants burkinabè ? Quel sera l’avenir de ceux qui sont déjà présents sur notre sol ? Autant de points très précis qui vont nécessiter une évaluation dans les semaines qui viennent.
Pas question en revanche d’accorder la moindre dérogation aux officiels du régime et à leur famille. Une information erronée a curieusement circulé ces derniers jours, faisant état d’une demande de visa d’Inoussa Traoré, le frère aîné et conseiller spécial du président Ibrahim Traoré. Selon une lettre confidentielle, il aurait été désireux de se faire soigner dans l’Hexagone. La question concernait en réalité un autre frère du putschiste burkinabè, Oumarou Traoré. Il a effectivement sollicité un visa, pour raison médicale, mais la demande a été formulée à l’Allemagne. Oumarou Traoré a d’ailleurs obtenu l’accord de Berlin où il s’est vu prodiguer des soins. La France n’a en revanche jamais été sollicitée. Dans le contexte, ce eût été une pure provocation !
Geneviève Goëtzinger
Geneviève Goëtzinger est journaliste et dirigeante d’entreprise dans les médias et le conseil en stratégie de communication.
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