Par Eduardo Rihan Cypel, ancien député PS de Seine-et-Marne et fanatique de football.
4 juillet 2026
Après la Suède, le Paraguay. Ce soir, les Bleus devront vaincre l’Albirroja pour continuer leur route dans ce Mondial magique. Curieux destin que celui de la France : avancer vers les sommets en traversant, encore une fois, les terres profondes du football sud-américain.
Le Paraguay n’est pas une nation que l’on regarde de haut. C’est une équipe qui vous attend, qui vous enferme, qui vous use, qui vous étouffe. Les Français le savent. Ils l’ont appris en 1998, dans cette après-midi suffocante où il fallut attendre Laurent Blanc, le but en or, et presque l’épuisement du temps pour briser le bloc paraguayen, sur une passe de la tête magistrale de Trézégol. Zidane était suspendu. La France cherchait la lumière. Le Paraguay avait dressé un mur.
L’Albirroja partage d’ailleurs avec les Bleus un symbole inattendu : les mêmes trois couleurs. Bleu, blanc, rouge. Les mêmes couleurs, simplement ordonnées autrement, comme si deux histoires nées de continents différents s’étaient donné rendez-vous sur un terrain de football.
L’esprit d’un peuple s’incarne dans toutes les sphères de son activité, nous enseigne la philosophie de Hegel. Le Paraguay ne fait pas exception à la règle formulée par le maître d’Iéna. C’est sans doute le pays d’Amérique du Sud où l’héritage guarani demeure le plus vivant. Une grande partie de sa population est issue du métissage entre les Guaranis et les Européens, mais la langue guarani est restée coofficielle avec l’espagnol et continue d’être parlée par une grande majorité des Paraguayens. Il est rare qu’un peuple ait conservé, avec une telle intensité, le lien entre son histoire, sa langue et son identité. Les anthropologues décrivent les sociétés guaranies comme des sociétés remarquablement organisées, dont la force reposait sur une connaissance intime du terrain, une extraordinaire mobilité, leur capacité à se déplacer et à combattre en groupe, à tendre des embuscades, à manier l’arc et les flèches avec une redoutable efficacité, le tout porté par une très forte cohésion communautaire. Face aux conquistadors espagnols, ces qualités leur permirent de résister durant des générations. L’histoire n’est évidemment pas le football. Mais il arrive que le football exprime encore quelque chose de l’esprit d’un peuple. Gustavo Alfaro l’a parfaitement compris en demandant à ses joueurs de redevenir eux-mêmes. Ce soir, il y aura sans doute un peu de cet héritage guarani sur la pelouse.
Ce mur revient ce soir. Mais il revient avec un homme à sa tête : Gustavo Alfaro. Un Argentin à l’ancienne, costume, cravate, phrases longues, regard froid. Un technicien qui sait que l’on ne transforme pas l’âme d’un peuple en deux séances vidéo. Il l’a dit aux siens : il fallait retrouver les valeurs éternelles du football paraguayen. La garra, le combat, le sacrifice, le jeu aérien. Plus profondément encore, il leur a demandé de retrouver l’esprit du Paraguay, celui d’une équipe qui ne renonce jamais. « Redevenons le Paraguay ! », leur a-t-il lancé, comme le raconte So Foot dans un remarquable portrait consacré au sélectionneur argentin.
Voilà le danger.
Car le Paraguay est d’abord cela : un peuple de résistance. Les héritiers d’un imaginaire guarani où le courage, l’endurance, la solidarité et le sens du collectif occupent une place centrale. Chez eux, le football n’est pas seulement un jeu. C’est une manière de tenir debout. Une manière de ne pas céder. Une manière de dire à l’adversaire : il faudra venir nous chercher jusqu’au dernier souffle.
Ils ont éliminé l’Allemagne. Ils viendront chercher la France. Ils ne seront intimidés par rien. Ni par Mbappé, ni par Olise, ni par Barcola, ni par le maillot bleu. Ils connaissent cela depuis toujours. En Amérique du Sud, on apprend à vivre avec le Brésil, l’Argentine, l’Uruguay. On apprend à défendre son honneur, son espace, sa place.
Mais la France aussi a son esprit.
Elle a le génie de la création, cette part d’art et de sublime qui surgit dans un contrôle d’Olise, une accélération de Mbappé, une course de Barcola. Elle a aussi la puissance d’organisation, cette vieille puissance d’État construite par mille ans d’histoire, de la royauté à la République. C’est cela que Didier Deschamps a bâti : un bloc, une méthode, une autorité, une équipe qui occupe l’espace comme l’État occupe le territoire.
Ce soir, il faudra les deux France. La France artiste et la France organisée. La France de l’inspiration et la France du combat. La France qui invente et la France qui tient.
Le Paraguay viendra avec son héritage guarani. Les Bleus devront répondre avec leur propre mémoire, leur propre force, leur propre expérience. En 1998, ils avaient découvert l’enfer paraguayen. Aujourd’hui, ils savent. Ils savent que ces matchs ne se jouent pas seulement avec les pieds. Ils se jouent avec les nerfs, les poumons, les duels, l’âme.
Que la France prenne garde. Mais qu’elle avance.
Confiance. Force. Esprit bleu.
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