Les sept règles de la lapidation
La lapidation obéit à des règles.
C’est même à cela qu’on reconnaît les vieilles barbaries : elles aiment la procédure.
Elles codifient l’horreur, elles organisent la cruauté, elles mettent du règlement dans le supplice.
Règle 1 : le but est la mort.
On lapide pour punir et pour tuer. Pas pour s’amuser, pas pour bavarder autour d’une agonie, pas pour entretenir un malheur comme on entretient un feu.
Règle 2 : la mise à mort dure entre un quart d’heure et une demi-heure.
La lapidation a son efficacité propre. Elle va à son terme. Elle ne s’éternise pas en faux départs, en reprises, en raffinements mesquins.
Règle 3 : les pierres sont calibrées.
De la taille d’un poing fermé. Assez grosses pour briser, assez petites pour multiplier les coups. Là encore, la barbarie sait ce qu’elle fait.
Règle 4 : les pierres sont lancées à une distance de douze pas.
Ni trop près, ni trop loin. Il faut voir la victime, sentir sa présence, mais garder entre soi et elle la distance nécessaire à la bonne conscience.
Règle 5 : les pierres sont lancées avec une force proportionnée.
Ni fureur inutile, ni mollesse. Il ne s’agit pas d’un accès de colère, mais d’une application. La haine, ici, se veut disciplinée.
Règle 6 : chacun prend sa part.
La lapidation est une œuvre collective. La responsabilité s’y divise pour que la lâcheté s’y repose. Personne n’est innocent, mais personne ne veut paraître coupable.
Règle 7 : le lapideur lance sa pierre et sort du cercle.
Il cède la place au suivant. Chacun vient donner son coup, prendre sa part de contentement, puis s’efface. Ainsi la foule se soulage, se blanchit et se soude dans le crime.
Voilà pour les règles.
Mais observe-t-on cela dans mon cas ?
Absolument pas.
On ne me lapide pas.
On m’ennuie à mort.
On ne vient pas pour tuer, on vient pour faire souffrir.
On ne cherche pas l’issue, on cherche la prolongation.
On ne frappe pas pour en finir, on frappe pour recommencer.
On ne jette pas des pierres, on jette du sel sur les plaies.
On ne prononce pas une sentence, on entretient une nuisance.
On ne me condamne pas à mort, on me condamne à l’usure.
À ma sortie de prison, j’étais le héros absolu.
Et dès le jour où j’ai quitté Gallimard pour rejoindre Grasset, qui comptait dans son écurie quelques-uns des plus grands écrivains de l’époque, j’ai été capturé, attaché, mis au centre du cercle et lapidé.
Ainsi vont les foules et les milieux.
Ils vous portent au pinacle avec la même ardeur qu’ils mettent ensuite à vous traîner dans la boue.
Ils adorent un jour, ils exécutent le lendemain.
Non parce que vous avez changé, mais parce qu’il leur faut une cible, un signal, un divertissement, un exemple.
On m’accuse de tout.
De ce que j’ai dit, de ce que je n’ai pas dit, de ce que j’ai écrit, de ce qu’on a lu de travers, de ce qu’on a inventé pour m’atteindre.
On me crache dessus.
On me salit.
On me prête des calculs, des complicités, des manœuvres, des noirceurs.
On me dépouille jusqu’au droit le plus simple : celui d’être jugé sur mes paroles réelles plutôt que sur les fantasmes de mes ennemis.
La lapidation ancienne avait au moins cette franchise : elle voulait un cadavre.
La moderne veut un homme vivant, mais à terre.
Vivante aussi, sa douleur.
Vivante, son humiliation.
Vivante, l’infamie qu’on accroche à son nom comme une casserole.
C’est une lapidation sans pierres, donc sans fin.
Une lapidation bavarde, visqueuse, mondaine, médiatique.
Une lapidation d’époque décadente : on n’assume plus de tuer, on préfère dégrader.
On ne supprime pas un homme, on le couvre de boue en espérant que l’odeur fasse le reste.
Parmi les lapideuses et les lapideurs,
j’ai reconnu dans la foule quelques visages,
entendu quelques noms.
Et parmi eux, il y a de tout :
des amis,
des compagnons,
des candidats aux postes,
des gens tenus pour sérieux,
des personnages établis,
des réputations bien habillées.
Cela aussi mérite d’être dit :
Dans les lapidations modernes, les barbares ne portent pas toujours la barbe ni le gourdin.
Ils portent souvent un titre, un carnet d’adresses, une réputation, un sourire convenable.
Si je le pouvais,
j’en dresserais la liste exacte,
pour la postérité.
Non, par esprit de vengeance.
Par souci de mémoire.
Parce qu’il est bon que les époques sachent un jour
qui tenait les pierres,
qui désignait la cible,
qui applaudissait,
qui jouissait du supplice,
et qui, plus tard, jurera n’avoir rien vu.
Il faut donc nommer les choses.
Ce que je subis n’est pas la justice, ni la critique, ni même la haine franche.
C’est une persécution de harceleurs.
Une jouissance de petits procureurs.
Une curée de lâches.
Et comme toujours dans les curées, les plus acharnés ne sont pas les plus courageux.
Ce sont les plus nombreux, les plus vains, les plus avides de se faire bien voir du cercle.
Ah, j’oubliais : tout cela est déjà écrit, explicité, nommé dans mon livre La Légende, qui sera à la disposition de qui le voudra le 2 juin 2026. Ainsi informés, les lapideuses et les lapideurs seront confondus. Auront-ils le courage de reconnaître qu’ils se sont trompés et qu’ils ont été trompés, y compris par moi, qui ai préféré garder le silence pour voir jusqu’où peut aller la lâcheté ?
Interview de Boualem Sansal : « Ce n’est pas à moi de quitter la France , que j’aime par-dessus tout et qui me le rend bien »
1/ « La France, c’est fini pour moi. Il ne me reste que quelques mois à tirer dans ce pays et je me tire. » Ces termes ont pu désarçonner. Expriment-ils un mouvement d’humeur ou une position mûrement réfléchie ?
Quitter la France ? J’ai dit ça ? Quand ? À Bruxelles ? Ah oui, j’étais dans une colère noire. La coupe était pleine, elle a débordé. À longueur de journée, on me poursuit, on m’insulte, on me crache dessus, on déverse des tombereaux d’ordures sur moi. Le bashing Sansal c’est amusant un temps. Ils n’ont rien d’autre à faire ces journalistes ? Je suis tout ce qu’on voudra mais pas fou, ce n’est pas à moi de quitter la France, que j’aime plus que tout et qui me le rend bien, mais ceux qui m’ennuient à longueur de temps. Si je peux, je me paierai une petite maison en Belgique pour m’y reposer quand les détracteurs attitrés me serreront de trop près.
2/ Vous avez parlé à plusieurs reprises ces derniers jours d’une forme de cabale dont vous seriez la cible. Pensez-vous que celle-ci est liée à votre changement d’éditeur ou à vos positions assumées qui ne correspondraient pas au mainstream dominant une partie du monde intellectuel
Vous avez mis le doigt pile dessus. C’est en effet une cabale. La veille de mon départ de Gallimard, j’étais un héros absolu, on ne se lassait pas de m’inviter. Et le lendemain, c’est Apocalypse Now, séisme force 9. J’aurais assassiné Dieu le père que je n’aurais pas été traité comme ça. Le monde entier savait que Grasset appartenait à Bolloré, ça ne dérageait pas. Sansal arrive, on découvre Bolloré caché dans un placard et on déduit qu’il va un jour ou l’autre faire ce qu’il n’a pas fait jusque-là : interdire aux auteurs de s’exprimer librement.
Il y a aussi que les recteurs de la pensée et du verbe veulent que je parle comme eux. Ça je ne sais pas, désolé, je parle comme je sais et comme je veux. Je reste cependant toujours prêt pour débattre à condition de nommer les choses par leurs noms, pas avec des signes et des noms d’emprunt, ça me donne mal à la tête.
3/ Pourquoi Gallimard ne pouvait pas porter ce livre selon vous?
En prison, je ressentais de la fierté quand j’apprenais que j’étais soutenu par Macron, par Jean-Noël Barrot, Bruno Retailleau, le comité Benedetti-Noelle Lenoir, des villes, des régions, la presse et les intellectuels qui ne sont pas encartés chez LFI. J’étais heureux quand j’ai appris que Gallimard avait créé un comité de soutien et intervenait souvent dans l’espace public. Comment ne pas être fier de son éditeur et de ceux qui ont fourni les moyens financiers pour soutenir son action.
A ma sortie de prison, j’ai lu et visionné plein de choses sur mon histoire. Et j’ai découvert que les soutiens n’étaient pas tous sur la même voie. Certains m’ont soutenu comme on soutient un homme libre qui est prêt à se battre jusqu’à la mort pour rester libre. J’avais écrit à Tebboune pour lui dire que je refusais toute grâce, que je voulais un nouveau procès, un vrai procès. Et que d’autres m’ont soutenu comme on négocie la libération d’un otage. Cette démarche m’a gêné. Là, il m’est apparu évident que le livre que j’étais en train d’écrire sur ma détention ne pouvait pas être édité dans une maison qui n’a pas fait de ma liberté d’expression le cœur de son soutien. J’ai expliqué cela dans une tribune publiée dans le Monde. Pour autant je n’ai pas quitté Gallimard pour cette raison, il y avait une autre raison d’ordre privé. Je ne veux pas en parler ici et maintenant.
4/ Évoquons enfin le contenu de ce livre qui revient sur vos douze mois de détention mais aussi, d’après vos récentes déclarations, sur votre brouille avec Gallimard. Que doivent attendre les futurs lecteurs des Libres méditations d’un prisonnier encombrant ?
Le livre est organisé en trois parties : avant, pendant et après ma détention, jusqu’au moment où le texte, relu, corrigé et revêtu du BAT, le bon à tirer, a été envoyé chez l’imprimeur.
Je ne peux pas en dévoiler le contenu. Mais je peux dire ceci : il apporte des éléments de réponse, les uns factuels, les autres sous forme de méditations libres, à beaucoup de questions que les Français se posent depuis longtemps sur eux-mêmes, sur l’état de la France, sur ses rapports avec l’Algérie et sur la nature criminelle du régime algérien.
Au-delà, il tente de percer un mystère : celui qui fait qu’entre un prisonnier promis à la mort, là-bas, au bout du monde, et un peuple, le peuple français, peut naître une légende. Une légende qui se répand, entre dans les cœurs, et commence à écrire un nouveau récit national, annonciateur d’une nouvelle France.
5/ Que répondez-vous à ceux qui disent que vous êtes instrumentalisé ?
Je leur dis : soyez courageux, nommez ceux qui m’instrumentalisent et dites comment ils font. J’ai bien envie de savoir. Moi je suis plutôt têtu et je ne fais jamais que ce que j’ai envie de faire.
6/ Kamel Daoud condamné par la justice algérienne, Christophe Gleizes toujours emprisonné, la jeune Kabyle Wafia Tedjine condamnée à cinq ans de prison ferme : le pouvoir algérien ne donne aucun signe d’ouverture après la visite du Pape…
Voilà autant de preuves que le pouvoir algérien est engagé dans une dérive totalitaire désormais presque sans frein, et qui conduira fatalement à des situations extrêmement graves.
Ce pouvoir ne croit qu’au rapport de force. Et aujourd’hui, grâce à la manne pétrolière, il a les moyens de son ambition : humilier la France, intimider l’Europe et pousser aussi loin que possible son entreprise de nuisance. C’est un régime qui ne cherche ni l’apaisement ni l’ouverture. Il teste les faiblesses, il exploite les renoncements, il avance partout où il ne rencontre ni volonté ni résistance.
Le drame, c’est qu’en face de lui, beaucoup persistent à parler le langage de la diplomatie ordinaire à un pouvoir qui, lui, parle la langue de la brutalité, de la peur et du chantage. C’est une erreur d’analyse, et les erreurs de ce genre se paient toujours très cher.
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