C’est une autre partie qui commence. Marine Le Pen est candidate, mais pas nécessairement comme la décision d’appel qui avait réduit sa peine d’inéligibilité lui en octroyait la possibilité, c’est-à-dire tout à la fois condamnée, astreinte pour un temps au port d’un bracelet électronique mais en mesure de se présenter au suffrage des Français. Elle l’est frontalement, en contestant sa condamnation, en balayant les accusations dont elle est l’objet et non sans audace en se pourvoyant en cassation pour faire valoir son innocence. Pari risqué si jamais la Cour de cassation statuait dans quelques mois en sa défaveur mais pari tenable politiquement et ce pour plusieurs raisons.

Sans doute le RN escompte-t-il d’abord sur la temporalité propre au délai d’examen du pourvoi par la Cour dont il estime que la décision ne pourra intervenir qu’après l’élection de 2027, une durée permettant à sa candidate de pouvoir dérouler sans encombre sa campagne. À partir du moment où l’hypothèque de l’exécution provisoire est levée, le degré d’urgence ne commanderait plus la diligence. Subséquemment, la défense de Marine Le Pen que la décision d’appel avait ramenée comme seule responsable de son avenir politique mais en la contraignant à une campagne entravée par le port d’un bracelet électronique et, mutatis mutandis, en la scarifiant d’une reconnaissance de culpabilité handicapante politiquement, renvoie à la justice le soin de décider du sort de la postulante à l’Élysée. D’aucuns y verront la poursuite d’un bras de fer, faisant peser sur l’institution judiciaire une responsabilité dont elle pensait s’être débarrassée par son rendu du 7 juillet.

Par-delà cette dimension judiciaire, c’est bien le levier politique qui éclaire la stratégie déployée par Marine Le Pen. Il s’agit ainsi d’imposer son tempo, de mener tambour battant une campagne visant à asphyxier la concurrence, notamment à droite, en excipant une dynamique dont les sondages devront objectiver l’élan, et de souffler très fort les voiles du dégagisme à un moment où toutes les forces de gouvernement au centre, à droite et à gauche sont aux prises avec leurs divisions et confrontées au mécontentement suscité par leur bilan. Tout autant, l’offensive consiste également à assurer la cohésion du RN autour de la figure de sa candidate, de ramasser l’offre en s’économisant de potentielles divergences internes sur la ligne — ce que la candidature de Jordan Bardella ne garantissait pas forcément — et parallèlement de parer aux critiques d’inexpérience de celle-ci. Pour autant, un autre facteur et non des moindres détermine le pari de Marine Le Pen : inoxydable, résistante à l’épreuve, couturée de partout, forte d’une expérience sanctifiée dans l’adversité, renouant avec ce qu’il faut d’esprit de rupture mais dans la recherche d’un lien direct avec les électeurs auxquels elle lie son destin, elle entend incarner celle qui ne renonce pas, qui se relève, qui en impose par sa détermination et par sa force de caractère. Ce faisant, passant la vitesse supérieure, elle remobilise son camp, lui insufflant une énergie pulsionnelle indispensable à toute conquête du pouvoir. En quelque sorte, elle force le destin. Elle considère cette fois-ci que c’est son tour et que les Français le pensent aussi, nonobstant les obstacles judiciaires que ne manqueront et ne manquent pas déjà d’utiliser ses adversaires pour l’affaiblir et la disqualifier. Aux électeurs d’en décider dans un sens ou dans un autre. Ce qui naturellement n’est pas une mauvaise nouvelle pour la démocratie que de laisser au peuple souverain le soin de trancher…


Arnaud Benedetti

Ancien rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire, Arnaud Benedetti est professeur associé à Sorbonne-Université, essayiste et spécialiste de communication politique. Il intervient régulièrement dans les médias (Le Figaro, Valeurs actuelles, Atlantico, CNews, Radio France) pour analyser les stratégies de pouvoir et les mécanismes de communication. Parmi ses ouvrages figurent Le Coup de com’ permanent (Cerf, 2018), Comment sont morts les politiques ? Le grand malaise du pouvoir (Cerf, 2021), ainsi qu’Aux portes du pouvoir : RN, l’inéluctable victoire ? (Michel Lafon, 2024). Ses travaux portent sur les transformations du discours public et les évolutions de la vie politique française.

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