Le 30 juin, les députés seront appelés à voter une loi qui engage bien davantage qu’une réforme parmi d’autres. Il ne s’agit pas seulement d’organiser un nouveau droit. Il s’agit de décider si notre société peut reconnaître, sous certaines conditions, la possibilité de provoquer délibérément la mort comme réponse à une souffrance jugée insupportable.

Sur une question d’une telle gravité, nous devons les interpeller, ni pour juger, ni pour mettre en cause la sincérité de celles et ceux qui soutiennent cette évolution législative. Nous savons que beaucoup de parlementaires sont animés par une intention profondément humaine.

Ils souhaitent, et nous souhaitons tous, répondre à des situations douloureuses. Les députés, comme beaucoup d’entre nous, ont parfois été confrontés, dans leur vie personnelle, à la souffrance d’un proche. Ils cherchent une voie de compassion.

Cette intention mérite d’être considérée. Mais aussi intenses et honorables que soient ces émotions, ces soucis, compréhensibles, légitimes, nous sommes tous appelés à une forme de discernement à la hauteur d’un choix d’une immense portée.

L’interrogation n’est pas idéologique. Elle est démocratique, éthique et humaine. Les questions soulevées par cette réforme n’ont pas reçu des réponses suffisamment claires. Et ces questions sont innombrables.

Pouvons-nous affirmer d’abord que les critères d’accès sont définitivement stabilisés ? Que les personnes les plus vulnérables seront pleinement protégées ? Il faut mesurer ensuite la portée de la pénalisation du colloque entre les soignants, les aidants et les proches sur les pratiques de soin. Pouvons-nous affirmer que les implications du délit d’entrave ont été clarifiées pour les familles, les soignants et tous ceux qui cherchent encore à dialoguer avec une personne exprimant un désir de mourir ? La contradiction, le brouillage du signe et du sens, entre une politique ambitieuse de prévention du suicide et une législation autorisant, dans certains cas, une aide active à mourir, le suicide assisté, pose problème, sous les yeux d’une jeunesse, poussée sous tant d’angles à des pulsions mortifères. Enfin et par ailleurs, au moment même où la Nation engage un effort inédit pour renforcer l’accès aux soins palliatifs, comment pouvons-nous déjà conclure à leur insuffisance sans avoir évalué pleinement les effets des réformes enfin engagées ?

Notre inquiétude ne porte pas seulement sur le contenu du texte. Elle porte aussi sur la méthode. Une démocratie solide se construit sur la confiance. Et la confiance suppose que les citoyens aient la certitude que toutes les conséquences d’une décision aussi fondamentale ont été examinées, avec rigueur et précaution, et ont trouvé réponses. Or nous n’en sommes manifestement pas là. Lorsque subsistent des interrogations majeures, surseoir au nom du doute n’est pas un obstacle à la démocratie. C’est une exigence.

Un tel sujet ne doit pas être un choc retentissant des convictions. Il faut accepter de prendre du temps, de revenir à la question essentielle qui vous et nous anime : comment mieux répondre à la souffrance humaine ? Cette décision ouvre une pente qui, peut-être irréversible sur ce que notre société peut devenir, la fracture au plus profond et plus avant, dans des temps de vertige et d’immenses fragilités. Ne pas trancher à la hâte, ce n’est pas être dilatoire. Dans une société déjà traversée par la défiance, nous avons besoin de décisions pesées qui renforcent la confiance collective.

Avant un tel pas dans le vide, demandons-nous, et avant tout vous, nos parlementaires, en conscience : sommes-nous certains d’avoir exploré toutes les voies du soin, de l’accompagnement, de la solidarité et de la prévention avant d’autoriser une réponse dont les conséquences peuvent être irrémédiables ? Une frontière anthropologique franchie, nul retour en arrière n’est assuré.

Nous appelons nos représentants au parlement non à choisir un camp, mais à prendre chacun toute la mesure de cette responsabilité. Parce que certaines décisions engagent bien davantage qu’une législature, mais bien au-delà l’idée même que nous nous faisons de notre humanité commune. C’est pour cela, en solennité, avant ce moment fatidique d’un vote essentiel, nous avons décidé d’appeler, au-delà de tout clivage, à manifester le 28 juin.

Régis Passerieux, haut fonctionnaire, essayiste / Ludovic Trollé, président de France Refondation

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