Voici que le soleil tourne casaque : nous le fêtions ami, nous le redoutons ennemi. Ouvrons l’album photo familial ; il nous plonge dans les années 70 et 80, noyées de lumière. Nul alors ne suspectait le soleil de quelque forfait. Personne n’osait lui chercher noise ! L’impératif nous habitait : il fallait consommer du soleil sans modération, comme de la vitamine C. Il fallait s’exposer à ses bienfaits. L’on accourait aux plages, abandonnant les terrasses et les parasols aux vieillards, pâles comme la mort, l’on s’entassait, brûlants, bronzés comme la vie, aux bords des piscines sans ombre. L’on voyageait en auto-stop sur des routes toujours ensoleillées. L’on se dénudait autant que la pudeur l’autorisait, et même un peu plus, passionnément plus parfois, le soleil, justificatif suprême, amnistiant cette audace. Le bon sens réputait le grand astre source de vie, de santé et de beauté. Pour dire l’amour, le cliché du soleil surgissait : « Tu es le soleil de ma vie », chantait Sacha Distel. Traitant le soleil comme un dieu, ce temps-là ne connaissait qu’une seule saison : l’été.
Les imaginaires du soleil et de la peau saturaient l’époque. La peau n’absorbait pas le soleil, non ! Le soleil ne glissait pas sur la peau, non ! Sur les plages, dans les rues, aux champs, dans les concerts en plein air, et au sein de la foule contestataire sur le plateau du Larzac, le soleil et la peau s’unissaient en des noces que toute la société célébrait. L’on paraissait croire à une parenté de nature entre le soleil et la peau : celle-ci était faite pour celui-là. Le soleil et la peau étaient moulés dans la même texture. Nous vivions assurés que l’addition de la vie, de la santé et de la beauté, toutes œuvres du soleil, produit le bien. Bénéfique absolu était le soleil, – chacun se le tenait pour dit. Comprenons : le soleil était le mythe des années 70 et 80. Dans la République de Platon, le soleil est l’image de la plus belle des Idées, celle qui, au cœur de l’univers suprasensible, trône au-dessus de toutes les autres, leur communiquant son éclat, le Bien. Le soleil et l’Idée de Bien s’’équivalent. De fait, nos croyances et nos fantasmes de ces deux décennies répliquaient, dans l’immanence de notre existence matérielle, l’association entre le soleil et le Bien qui caractérise chez Platon la transcendance du monde idéal.
Ceux qui fêtent leurs vingt ans en 2026 ne vivent pas leur jeunesse dans le même monde que ceux qui les fêtaient en 1974. Dragons indomptables, les incendies ravagent la planète, la sécheresse désole les paysages, atteintes de cancers les peaux se craquellent comme les sols assoiffés, les Alpes et les Pyrénées perdent leurs glaciers, assiégées par le feu tombant du ciel. Des populations entières devront fuir la terre où reposent leurs ancêtres, et l’eau, même en France, vient à manquer. L’on dégouline tout au long du jour, quand les villes – Lyon, Grenoble, Toulouse, Paris, sans oublier, ô surprise, Rennes et Lille – sont devenues de moites étouffoirs. La pesante touffeur renâcle à desserrer son emprise sur leurs nuits. Un autre mythe du soleil – assez proche, sans le savoir, de l’Apocalypse de saint Jean – gagne du terrain. S’avançant masqué, le dieu soleil des seventies et eighties aurait-il caché son jeu, ne révélant qu’aujourd’hui son visage de diable ? Voici tout à coup qu’il nous inspire méfiance, que son ardeur sème la peur, que l’héliophobie et la misohélie se répandent avec la vélocité des virus. Dans l’imaginaire collectif, insensiblement, la figure du soleil s’inverse : le soleil bienfaiteur s’éclipse au profit du soleil qui brûle, qui incendie, qui cancérise, bref du soleil qui dévore la vie et désertifie les paysages.
Le réchauffement climatique a tué l’insouciance. La légèreté de l’existence n’aura plus l’odeur des crèmes solaires. Tout se passe comme si l’optimisme trépassait par la faute de cette félonie du soleil. Comme le temps perdu de Proust, la période de la vie de lézard est derrière nous. Maudissant le beau temps, Brassens, l’immortel Brassens, dans L’Orage, avait mille fois raison de fustiger « ces pays imbéciles où jamais il ne pleut » ! Aussi capitulard que cynique, l’art de la conversation s’avère darwinien : dans le langage courant, le syntagme « triste comme le soleil » s’apprête à rejeter en désuétude, si ce n’est à inscrire dans l’enfer du blasphème, le commun « triste comme la pluie », tout ainsi que la prévenante formule de politesse « ne prenez pas chaud » se dépêche de pousser en caducité sa bienveillante aînée, « ne prenez pas froid ».
Robert Redeker
Robert Redeker est un philosophe et professeur agrégé de philosophie. Auteur notamment de Le Déshumain (2001), L’Éclipse de la mort (2017), Les Sentinelles d’humanité (2020) ou Descartes. Le miroir aux fantômes (2025), sa réflexion interroge la condition humaine dans la modernité, la disparition du sens du tragique et l’effacement de la transmission culturelle.
Agrégé de philosophie, Robert Redeker est né en 1954 de parents allemands dans une ferme du Couserans, au cœur des montagnes de l’Ariège. Il a été une quinzaine années durant membre du comité de rédaction de la revue Les Temps Modernes. Il fut chroniqueur à Libération Livres, Le Monde des Livres, L’Humanité, Bücher/Livres le supplément littéraire du Tageblatt, à Marianne, collaborant aussi au Figaro et au Figaro Magazine. Il produit l’émission L’Entretien Infini sur Radio Kol Aviv. Il est l’auteur de nombreux livres, dont certains sont traduits en italien, en danois, en espagnol, en anglais, et en arabe. Il aimerait qu’ils le soient un jour (avant de mourir) en hébreu et en occitan. Parmi ceux-ci citons : Egobody, Le Soldat impossible, L’Eclipse de la Mort, L’Abolition de l’âme, Éloge spirituel de l’attention, Descartes : le miroir aux fantômes.
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