Il y a une légende du 18 juin. Celle du général solitaire et inconnu qui surgit sur la scène de l’Histoire pour ne plus jamais la quitter. En passant sous silence la première quinzaine de juin 1940, celle qui précède le départ pour Londres, le récent biopic cinématographique consacré à de Gaulle pousse cette légende jusqu’à la caricature. Il est vrai que le matin du 17 juin, le général « rebelle » s’est envolé pour Londres dans un avion britannique en la seule compagnie de son aide de camp, Geoffroy de Courcel – mais aussi celle du général Spears, représentant personnel de Churchill auprès du gouvernement français. Et il est vrai encore que dans les premières pages des Mémoires de Guerre, de Gaulle écrira lui-même : « Tandis que je prenais logis et que Courcel, téléphonant à l’ambassade et aux missions, les trouvait déjà réticentes, je m’apparaissais à moi-même, seul et démuni de tout, comme un homme au bord d’un océan qu’il prétendrait franchir à la nage. »

« Seul et démuni de tout » : oui, ce jour-là, « l’homme du 18 juin » a dû ressentir comme un vertige – mais il fut bref. Il est seul, mais il n’a jamais recherché cette solitude qui nous est devenue pourtant si familière, avec le recul du temps, parce qu’elle épouse l’image fière et orgueilleuse qu’il nous a laissée en quittant le pouvoir, tel le roi Lear, arpentant les plages d’Irlande après l’échec du référendum d’avril 1969. Bien loin de s’y complaire, de cette solitude, en vérité, il entend sortir au plus vite.

Il est important de le comprendre pour mesurer le caractère inouï, proprement incroyable, du départ pour Londres et de « l’Appel » du 18 juin. C’est un acte en apparence déraisonnable. Mais il est inspiré par une forme de raison supérieure qui dicte le comportement de De Gaulle depuis des semaines, comme elle a dicté la formation de sa pensée et de ses convictions pendant tout l’entre-deux-guerres. Reprenons les faits : le 3 juin 1940, s’il est certes un militaire, investi d’un commandement dont il vient de montrer l’efficacité lors de la bataille d’Abbeville, il est aussi un militaire connu du milieu politique, auprès duquel il s’est efforcé depuis des années de diffuser ses idées. Ce jour-là, il écrit au président du Conseil, Paul Reynaud, qu’il connaît depuis 1934 : « Nous sommes au bord de l’abîme […] 1- Notre première défaite provient de l’application par l’ennemi de conceptions qui sont les miennes et du refus de notre commandement d’appliquer les mêmes conceptions. 2- Après cette terrible leçon, vous qui, seul, m’aviez suivi, vous êtes trouvé le maître, en partie parce que vous m’aviez suivi et qu’on le savait. 3- Mais, une fois devenu le maître, vous nous abandonnez aux hommes d’autrefois. » Il somme Reynaud de le nommer au gouvernement, à condition qu’il soit en lien direct avec lui – ou, à défaut, de lui confier le commandement du corps cuirassé unifié qu’il appelle de ses voeux. Reynaud obtempère : deux jours plus tard, le 5 juin 1940, le général à titre temporaire fait son entrée comme sous-secrétaire d’Etat au ministère de la Défense nationale et de la Guerre. Il est bien tard. La situation militaire est désormais trop compromise pour espérer un redressement sur le terrain. Une partie du cabinet Reynaud, ainsi que l’Etat-Major, lui sont ouvertement hostiles. Mais cette nomination revêt une importance historique. Comme le dira Maurice Schumann, « sans la nomination du 5 juin 1940 rien n’aurait été possible par la suite. » De Gaulle a littéralement forcé le destin. C’est grâce à cette fonction, politique et militaire à la fois, qu’il va pouvoir poser les jalons des événements futurs. Et c’est bien comme membre du gouvernement sortant, et non comme un inconnu venu de nulle part, qu’il sera annoncé bientôt à la BBC.
Il réfléchit aussitôt à des voies qui doivent permettre de poursuivre la lutte : le réduit breton, puis surtout l’Afrique du Nord et l’Empire, comme seconde ligne de bataille. Le 9 juin, il s’envole pour Londres, rencontre pour la première fois Churchill, dont il éprouve la détermination et qu’il impressionne par la sienne. Une fois rentré à Paris, il est frappé, plus encore que par le désastre purement militaire qui se dessine, par la confusion qui règne au sein du pouvoir. Il flotte comme une atmosphère d’irréalité, où les principaux responsables semblent devenus les figurants d’une tragédie qui les dépasse. Le départ pour l’Afrique du Nord est désormais, pour lui, la seule solution réaliste : « le redressement dit « de la Marne » était possible, écrit-il dans les Mémoires de Guerre, mais sur la Méditerranée. » Ceux qui vivent dans l’irréel, ce sont les partisans de l’armistice : Pétain, entré lui aussi au gouvernement, et Weygand, le généralissime. Mais ils agissent avec une sourde obstination. Le 11 juin, au grand quartier général de Briare, dans le Loiret, se tient une réunion franco-britannique décisive où il apparaît clairement que chacune des deux puissances tient désormais à ménager ses intérêts propres, hors de toute solidarité effective. Le sentiment d’un abandon général du côté français se confirme chez de Gaulle. Et il perçoit le fléchissement continu de Paul Reynaud. Pris entre deux feux, ce dernier semble ne pas choisir, ou, ce qui revient au même, donner raison tour à tour à l’un ou à l’autre des camps qui s’affrontent au sein de son gouvernement. Son indécision est tempérée par la fermeté de plusieurs ministres, dont Georges Mandel est le chef de file. C’est dans ces circonstances que, sans doute sur une idée de Jean Monnet, de Gaulle envisage, avec sir Robert Vansittart, secrétaire permanent du Foreign Office, un coup de théâtre susceptible de renverser le cours des choses : proposer une union solennelle de la France et de l’Angleterre en une seule nation pour sceller leur destin commun dans la tragédie. Sans entrer dans les immenses conséquences matérielles qu’une telle initiative devrait entraîner, il s’agit de créer un choc psychologique qui aurait la vertu, entre autres, de forcer la volonté défaillante de Paul Reynaud et d’éviter l’armistice. C’est une entreprise symbolique puissante – mais aussi aux fortes implications pratiques et d’utilité immédiate, si l’on songe à la flotte française et aux ressources de l’Empire.

Il ne faudra que quelques heures pour que le gouvernement français, réuni dans la foulée, rejette cette proposition que vient pourtant d’adopter le cabinet britannique. Les millions de réfugiés qui déferlent sur les routes, l’avance inexorable des troupes allemandes sur le territoire sont autant d’arguments dont usent avec conviction les partisans de l’armistice. Dans un tel climat, la proposition d’union franco-britannique arrive à point nommé : Pétain, Weygand, le ministre radical Chautemps n’ont guère de difficultés à l’emporter face aux partisans de la poursuite de la lutte. Reynaud démissionne : Pétain devient président du Conseil, de Gaulle n’est plus au gouvernement. Mais les efforts qu’il vient de déployer vont directement peser sur le cours des choses. Désormais, il n’a plus d’autre option que le départ pour Londres. Il est temps, selon ses propres termes, de « s’arracher au tourbillon ». Pour lui, dès ce moment, le sort de la IIIème République est scellé. « En définitive, écrira-t-il dans les Mémoires de Guerre, cet anéantissement de l’Etat », auquel il venait d’assister, « était au fond du drame national. A la lueur de la foudre, le régime paraissait, dans son affreuse infirmité, sans nulle mesure et sans nul rapport avec la défense, l’honneur, l’indépendance de la France. »
Sa tâche est claire, désormais : il ne s’agit plus seulement de vaincre l’Allemagne et de libérer la France, mais bien de reconstruire le pays, ses institutions, de restaurer sa civilisation. Il pense déjà à l’immense effort de reconstruction politique, administrative, sociale qu’il faudra entreprendre une fois la victoire acquise, avec des élites nouvelles qui auront été retrempées par la grande épreuve. A cette fin, il doit faire reconnaître, non seulement par la Grande-Bretagne mais aussi par les Etats-Unis ainsi que par toutes les puissances susceptibles de rejoindre le combat contre le nazisme, l’existence d’une autorité politique française légitime. Il s’agit moins de créer un gouvernement en exil – tâche relativement aisée pour des pays européens qui sont envahis, mais soumis à l’autorité directe de l’Occupant -, que de dresser un Etat français authentiquement souverain en face des autorités installées en France et qui offriront, elles, toutes les garanties apparentes de la légalité.

C’est cette action, et nulle autre, qu’il engage les 17 et 18 juin. Le 17, en début d’après-midi, il atterrit à Hendon. Le jour même, il rencontre Churchill, l’ambassadeur de France Corbin, Jean Monnet. Il tient ce propos, dont le caractère prophétique ne manque pas de nous saisir aujourd’hui : « La France est trahie : elle est trahie par Pétain, par Weygand, par les hommes qui sont aujourd’hui au gouvernement. Sur la pente fatale où il est lancé, ce gouvernement ne s’arrêtera pas à mi-chemin. Ils livreront pieds et poings liés la France à l’ennemi. Ils accepteront toutes ses conditions. Petit à petit, ils deviendront ses auxiliaires. Leur trahison est d’autant plus impardonnable que cette guerre est loin d’être terminée […] Cette poignée de traîtres […] n’a pas compris que la guerre d’aujourd’hui n’est plus à l’échelle d’un continent, mais à l’échelle de la planète. » Du coup, la priorité absolue pour de Gaulle est de se substituer au pouvoir politique ordinaire, qui a demandé l’armistice, cédé à la panique et accepté la logique de la défaite, pour incarner, lui, la légitimité et la poursuite de la lutte.
C’est dans cet esprit qu’il prépare sans tarder une première ébauche de ce qui sera l’Appel du 18 juin, appel de la Raison et non de la Déraison. Le 17, Pétain, alors même que l’armistice n’est pas encore signé, a annoncé qu’il fallait cesser le combat. Les unités se rendent. « On ne se bat plus ». De Gaulle s’attable, commence à écrire. Le soir, après avoir prévenu Spears et Duff Cooper, ministre de l’Information de Churchill, à qui il a lu son premier jet, il se rend au siège de la BBC. Il reprend l’idée-force qu’il n’a cessé d’affirmer depuis le début des années trente : c’est « l’action foudroyante de la force mécanique » qui a fait s’effondrer le moral du commandement et du gouvernement. Texte sobre s’adressant d’abord aux officiers et soldats français, « qui se trouvent en territoire britannique ou qui viendraient à s’y trouver, avec leurs armes ou sans leurs armes », ainsi qu’aux ingénieurs et ouvriers spécialistes des industries qui sont placés dans la même situation. Le message est d’abord militaire : la défaite est venue d’une force mécanique, terrestre et aérienne supérieure, utilisée avec une grande efficacité tactique. La victoire procèdera de cette prise de conscience et viendra de la puissance et de l’usage des armes qui seront mises à son service dans le cadre d’une guerre qui deviendra inéluctablement mondiale. Sa dimension plus politique tient précisément à la nature mondiale du conflit – « la France n’est pas seule » -, dont de Gaulle, dans ce bref message, se fait le prophète encore très isolé, très singulier, porté par son inébranlable conviction que la France peut poursuivre la guerre et l’achever dans le camp des vainqueurs. Il veut rendre tout son sens au combat, rompre avec la véritable sidération qui s’est emparée du pays.
L’Appel du 18 juin, on le sait, on l’a dit, n’a été d’abord entendu que d’un petit nombre. Et il n’a pas été enregistré. Pierre Jean Jouve l’a entendu, lui, et a évoqué plus tard une voix qui « avait autant de pureté et d’authenticité que la pensée » : « cet homme était un soldat, théoricien de la force militaire. Mais il parlait comme toute la France ; il parlait comme la France même. » Ce discours n’est qu’une toute première étape dans une entreprise visant à faire reconnaître les « Français libres » comme une entité organisée, détentrice de la légitimité française.

Telle est donc bien la première vraie leçon du 18 juin, loin de toute incantation, de toute emphase, de toute cette jactance moralisatrice que l’on s’empresse si souvent, et bien à tort, de prêter à de Gaulle : les grandes décisions se prennent dans une solitude âpre, mais une solitude provoquée et acceptée, car l’intelligence n’est rien sans cette forme suprême de courage presque irrationnel où il faut apprendre à ne douter de rien. Elles supposent aussi – seconde grande leçon – une capacité de prévision, d’imagination, d’illusion même, qui doit parfois en remontrer à la raison ordinaire. Le discours du 18 juin est un discours de « désidération », qui s’oppose à ce grand lâcher prise que de Gaulle appellera le lendemain « panique de Bordeaux », dans un discours qui ne sera jamais prononcé.
Pour lui, il existe un réalisme de l’instinct, une force de l’intuition qui, alliés au caractère, surpassent de loin la seule intelligence classique. En réalité, les véritables illusions, et l’irréalisme le plus total seront bientôt à Vichy, chez ceux qui croiront possible de lancer une « révolution nationale » dans un pays humilié et occupé aux trois cinquièmes de son territoire. Malraux définissait cette intelligence, d’essence supérieure, comme « la destruction de la comédie, plus la capacité de jugement, plus l’esprit hypothétique ». C’est cette lucidité extrême qui s’est incarnée, incisive et sans fioritures, dans l’Appel du 18 juin. C’est elle qui lui donne sa véritable portée – et fait aussi son impressionnante actualité dans le monde de sidération, de déni permanent et de rhétorique narcissique qui est aujourd’hui le nôtre.

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