Être au centre de la guerre, mais absent du texte qui y met fin. C’est tout le paradoxe d’Israël dans cette séquence ouverte par le mémorandum américano-iranien de mi-juin : Israël demeure un acteur militaire cardinal sur le front libanais, un adversaire central de la doctrine iranienne et un partenaire opérationnel majeur de Washington, mais il n’apparaît pas comme sujet direct du compromis naissant. Analyse…
Israël n’a pas directement participé aux négociations et s’est distancié du cessez-le-feu d’avril comme du nouveau mémorandum. Il ne fait pas partie des signataires, alors même qu’il fut partie prenante de la séquence militaire. Le mémorandum a été signé par Donald Trump, son vice-président JD Vance et le président du parlement iranien, Mohammad Bagher Ghalibaf. Une signature formelle est attendue en Suisse ce vendredi 19 juin ; Israël ne figure pas parmi les invités. De même, JD Vance a parlé d’un accord bilatéral entre Washington et Téhéran, centré sur Ormuz et l’option nucléaire iranienne, non d’un texte régional multilatéral intégrant formellement Israël.
Plusieurs ministres israéliens ont affirmé ne pas être tenus par ce texte, tandis que Benyamin Netanyahou a répété qu’Israël ne retirerait pas ses forces du sud du Liban. Lorsque Itamar Ben Gvir, député à la Knesset et chef du parti ultranationaliste d’extrême droite Otzma Yehudit, déclare que « l’accord de Trump ne nous lie pas », il énonce au fond une réalité institutionnelle brutale : le compromis a été élaboré sans signature israélienne, donc sans consentement explicite de Tel Aviv.
Cette mise à l’écart est d’autant plus significative qu’elle intervient après plusieurs semaines de tensions ouvertes entre les priorités américaines et la logique de guerre israélienne au Liban. Trump a publiquement reproché à Israël certains de ses choix tactiques au Liban : « Vous n’avez pas besoin de détruire tout un immeuble à chaque fois que vous cherchez quelqu’un, parce qu’il y a beaucoup de gens dans ces immeubles et ils ne sont pas tous du Hezbollah », a-t-il dit en marge du G7. Le point n’est pas simplement moral ou communicationnel : il révèle que Washington voulait préserver une fenêtre de négociation que l’action israélienne risquait de refermer.
Le mémorandum américano-iranien dit surtout ce qu’il priorise
Il apparaît que le texte-cadre américano-iranien cherche à désimbriquer les théâtres, alors que la logique stratégique israélienne repose au contraire sur leur continuité : Iran, Hezbollah, missiles, profondeur libanaise, sécurité des frontières. Si Washington isole Ormuz et le nucléaire comme priorité immédiate, Israël se retrouve dans une position paradoxale. Le mémorandum ouvre, en creux, une phase de désalignement hiérarchique entre priorités américaines et lecture israélienne de la menace iranienne. L’accord ne s’oppose pas frontalement à Israël ; il le place en dehors du texte central. Stratégiquement, ce n’est pas la même chose, et c’est peut-être plus significatif.
À ce stade, le mémorandum est moins un traité qu’un texte-cadre. Côté américain, le message est si constant qu’il en devient révélateur : Vance l’a résumé en deux objectifs : rouvrir Ormuz immédiatement et obtenir un engagement durable iranien de non-acquisition de l’arme nucléaire. L’accord doit prolonger la trêve existante pendant soixante jours afin de négocier les points techniques lourds, notamment l’avenir de l’uranium enrichi et les modalités de la levée des sanctions. Autrement dit, le texte n’épuise pas la question iranienne.
Ce que le mémorandum dit moins nettement est tout aussi important aux yeux d’Israël. Il ne tranche pas encore sur le sort du stock d’uranium enrichi, le périmètre du régime d’inspection, la structure finale des allègements de sanctions, ni les mécanismes de vérification détaillés. Beaucoup de questions sont encore sans réponse.
Le Liban, dans cette architecture, n’occupe pas la même place selon les capitales. Téhéran insiste au contraire sur son intégration organique à l’accord. Son ministre des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, soutient que la guerre ne saurait être dite terminée tant que les forces israéliennes restent sur des territoires libanais occupés. Esmail Baghaei, porte-parole iranien, avait déjà expliqué fin mai que le mémorandum en quatorze articles visait à mettre fin à la guerre « sur tous les fronts ». Mais Washington n’emploie pas ce langage. Sa présentation du mémorandum isole d’abord le corridor énergétique et la question nucléaire, ce qui suggère une tentative américaine d’éviter l’extension du conflit d’un front à l’autre pour rendre négociable ce qui ne l’est pas si tout reste fusionné.
Pour Israël, la menace iranienne ne se découpe pas proprement
C’est ici que la doctrine israélienne devient décisive. La tradition stratégique israélienne articule depuis longtemps deux impératifs : d’une part, la logique préventive de la Begin Doctrine, qui refuse qu’un ennemi régional déterminé à détruire Israël acquière l’arme nucléaire ; d’autre part, la campaign between wars (la guerre entre les guerres) pensée comme une action offensive continue visant à limiter la montée en puissance de l’axe Iran-Hezbollah, à empêcher les transferts de capacités avancées et à contenir la profondeur stratégique ennemie en Syrie et au Liban. Ces deux registres relient naturellement le nucléaire iranien, les missiles de précision, la présence en Syrie et le front libanais.
Le 3 juin, un cadre trilatéral États-Unis–Liban–Israël avait déjà établi, sous médiation américaine, un cessez-le-feu conditionnel : arrêt du feu du Hezbollah, évacuation des opérateurs du Hezbollah du secteur au sud du Litani, et création de « pilot zones » où l’armée libanaise exercerait un contrôle exclusif. Cette architecture, déjà imparfaite, plaçait le Liban dans une logique distincte, pilotée par Washington, Beyrouth et Tel-Aviv.
Or le mémorandum U.S.-Iran surplombe désormais ce dispositif sans le résoudre. Israël adopte officiellement un double langage qui reflète cette tension. Juridiquement et diplomatiquement, le réseau officiel israélien insiste sur la séparation : l’ambassade d’Israël en Australie affirme que le cessez-le-feu Israël-Liban est « totalement séparé de tout arrangement concernant l’Iran ». Mais, dans le même temps, Netanyahu revendique une liberté d’action complète, ce qui signifie bien que, stratégiquement, il pense le dossier libanais comme trop central pour être subordonné à un arrangement américano-iranien auquel Israël n’a pas souscrit. La séparation est donc tactique au plan juridique, non substantielle au plan doctrinal.
Israël reste profondément sceptique sur la capacité de l’État libanais à désarmer le Hezbollah et poursuit ses opérations tout en négociant avec Beyrouth. Netanyahu a lui-même déclaré, selon The Times of Israel, que les troupes israéliennes resteraient « aussi longtemps que nécessaire » dans la zone tampon. Le mémorandum prétend donc produire une désescalade régionale alors que, sur le terrain principal où cette désescalade devrait se voir, l’un des acteurs militaires centraux maintient que rien, pour lui, n’a changé dans son droit d’action.
Téhéran, lui, pousse exactement en sens inverse. L’Iran compte faire de la question du retrait israélien un sujet majeur de la phase suivante des négociations. D’un côté, donc, Israël traite le Liban comme une zone d’action autonome relevant de sa sécurité immédiate ; de l’autre, l’Iran traite la présence israélienne comme un test de sincérité du texte. Ce n’est pas un détail périphérique : c’est la faille structurante du compromis.
La relation Washington et Tel-Aviv enrhumée
Les États-Unis continuent d’affirmer qu’Israël aura sa place dans le processus régional ; Vance dit explicitement que l’État hébreu aura « une place à la table », mais le menu risque de ne pas être casher pour Netanyahu. La relation militaire et politique bilatérale demeure massive. En revanche, on assiste à un désalignement de priorités. Pour Washington, l’urgence immédiate est énergétique, économique et nucléaire : rouvrir Ormuz, faire retomber les prix, empêcher une reconstitution rapide des capacités nucléaires iraniennes, puis négocier. Pour Israël, l’urgence est aussi frontalière, territoriale et opérationnelle : empêcher le Hezbollah de préserver une capacité de nuisance depuis le Liban-Sud et refuser qu’un compromis régional redonne à l’Iran ou à son réseau une profondeur stratégique reconstituée. L’émergence du mémorandum révèle le dilemme de Trump : sortir d’une guerre encombrante, rouvrir Ormuz et obtenir une formule politiquement vendable, quitte à reporter les dossiers les plus épineux.
C’est en ce sens qu’Israël est périphérisé sans être abandonné. Le mémorandum dit quelque chose de très clair : la séquence décisionnelle ne sera pas organisée d’abord selon l’ordre israélien des menaces. Or, dans une alliance, être relégué dans l’ordre des urgences peut compter autant qu’un désaccord explicite. La friction actuelle porte sur un contenu et sur une méthode : Washington traite l’après-guerre par priorités successives ; Tel-Aviv continue de voir un seul théâtre, un seul axe, une seule matrice de menace.
Les réactions du Golfe confirment le déplacement du centre de gravité
Le Qatar, Bahreïn, Oman, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Koweït ont tous salué l’accord ou l’entente en mettant l’accent sur trois thèmes : la désescalade, la stabilité régionale après des semaines pesantes de frappes iraniennes et surtout la liberté de navigation dans le détroit d’Ormuz. Les Émirats ont insisté sur la protection des routes maritimes, espérant une reprise de ses exportations ; Doha a lié explicitement son soutien au règlement des différends et à la navigation ; Riyad a remercié les médiateurs pakistanais et qataris ; Manama et Mascate ont parlé de désescalade et de discernement.
Ce n’est pas une simple diplomatie de façade. La guerre a profondément ébranlé la confiance du Golfe dans la protection américaine et poussé les monarchies à une forme de recalibrage de leurs certitudes. Les pays du Moyen-Orient ont découvert que leur hébergement des forces américaines faisait d’eux des cibles sans leur garantir une priorité de protection équivalente à celle d’Israël. Dans cette perspective, un texte qui restaure le trafic énergétique et réduit le risque d’embrasement général répond très directement aux intérêts des monarchies, même s’il laisse intacts nombre de contentieux irano-israéliens.
C’est pourquoi le mémorandum parle au Golfe d’une langue que l’on pourrait dire logistique avant d’être géopolitique : il sécurise le corridor, soulage les marchés, rouvre la question d’un ordre régional négocié, sans obliger les monarchies à s’aligner sur la lecture israélienne d’une menace unifiée. Si la coopération de sécurité avec Israël a progressé durant cette guerre, elle ne constitue pas encore un modèle régional pleinement légitime. Autrement dit, le Golfe peut coopérer avec Israël sur la menace iranienne tout en préférant, au moment du compromis, un format où Israël n’est pas l’auteur principal du texte.
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