Aux élections municipales de 2020, une « vague verte » déferle sur de grandes villes françaises. Dans le contexte de la crise sanitaire, l’arrivée au pouvoir municipal offre l’occasion aux élus écologistes de préfigurer le monde d’après. Ces mandats inaugurent les effets de l’alternance partisane sur l’écologisation de l’action publique locale. En six ans, l’action municipale est parfois contre-productive dans l’objectif difficile de l’acceptabilité sociale de la transition écologique. À l’approche des élections municipales de mars 2026, le think tank Écologie responsable a parcouru plus d’une dizaine de départements pour découvrir l’action écologique locale de communes de droite. Face à une relative porosité de la droite de gouvernement au contexte national et européen de backlash, Écologie responsable souligne une vision authentiquement de droite des enjeux environnementaux.

Prise de conscience de l’urgence (électorale) écologique

En France, les racines à gauche, voire très à gauche, de l’écologie politique pourraient laisser penser que la droite est insensible aux enjeux environnementaux. Pourtant, c’est lors du mandat de Georges Pompidou que le ministère chargé de l’environnement est créé en 1971. Cet héritage institutionnel est doublé d’un héritage intellectuel. Sensible au romantisme de la poésie, il marque déjà les esprits avec son discours de Chicago en 1970. Si l’écologie n’est pas centrale dans le premier mandat de Jacques Chirac, en revanche, elle donne une dynamique nouvelle à partir de sa réélection en 2002. La même année, en ouverture de son discours devant l’assemblée plénière du IVᵉ Sommet de la Terre à Johannesburg, le Président déclare : « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs ! » Cette interpellation politique est suivie par la constitutionnalisation de la Charte de l’environnement en 2004. Avec le Grenelle de l’environnement en 2007, son successeur Nicolas Sarkozy poursuit la reprise progressive et consensuelle de l’écologie par la droite de gouvernement, avant sa phrase malheureuse lors du salon de l’agriculture en 2009 : « L’environnement, ça commence à bien faire ! »

Les défaites de François Fillon à l’élection présidentielle de 2017 (20,01 %) puis de la tête de liste François-Xavier Bellamy aux élections européennes de 2019 (8,45 %) entérinent une conjoncture électorale défavorable pour Les Républicains. Le parti gaulliste traverse une marginalisation électorale historique depuis le début de la Ve République. Au même moment, les Verts connaissent une démarginalisation. La liste de Yannick Jadot obtient 13,48 % aux élections européennes de 2019, avant la « vague verte » des élections municipales. Les écologistes s’imposent comme le parti dominant à gauche, ayant conjoncturellement dépassé le Parti socialiste (PS). Les Républicains prennent conscience de leur sous-investissement d’une thématique devenant une préoccupation croissante de leur électorat, notamment des plus jeunes que le parti ne parvient plus à séduire. Le maintien d’une posture antiécologiste a priori devient trop coûteux électoralement. Seul un discours structuré et identifiable pour les électeurs permettra de retrouver l’image d’un parti de gouvernement capable de répondre à des enjeux décisifs d’action publique.

Pour ce faire, les Républicains déploient une triple écologisation : scientifique, idéologique et programmatique. Pour l’écologisation scientifique, la droite partisane reprend progressivement à son compte les débats scientifiques. Michel Barnier, ancien ministre de l’Environnement, déclare que l’écologie « n’était pas une lubie d’écologistes [ou] de scientifiques ». L’accent est mis sur la défense rationnelle de la science. Les membres du parti défendent le nucléaire civil comme ressource de la décarbonation et dénoncent l’inefficacité énergétique d’éoliens détériorant la beauté des paysages. Ils s’érigent en opposants au dogmatisme idéologique d’une gauche écologiste sur le nucléaire héritée du militantisme des années 1970. L’écologisation idéologique s’inscrit dans une conflictualisation forte avec la gauche écologiste. Le parti invite Luc Ferry à contribuer à l’élaboration d’une doctrine. Le philosophe suggère une écologie défendant un réformisme pragmatique contre l’anticapitalisme idéaliste, un humanisme contre l’antihumanisme et une économie innovante contre une économie décroissante. En 2021, Bruno Retailleau publie Aurons-nous encore de la lumière en hiver ? Pour une écologie du réel. Le Vendéen souhaite la remplacer par une écologie de droite qui ne parle pas beaucoup, mais qui fait beaucoup dans les territoires au service des Français. Enfin, l’écologisation programmatique renvoie à la production de propositions portant une alternative politique. Dès les élections européennes de 2019, François-Xavier Bellamy défend une « barrière écologique », afin de préserver le marché unique. Trois ans plus tard, les élections présidentielles marquent un pas supplémentaire dans l’écologisation programmatique. Entre le débat des primaires et le premier tour, la candidate Valérie Pécresse acte une rupture dans l’histoire des candidats de la droite partisane.

Une écologie enracinée sur le patrimoine et la croissance

Dans des communes visitées pendant le Tour de France de l’écologie enracinée, la préservation du patrimoine naturel et historique revitalise le conservatisme de la droite. La ferme urbaine à Caluire (Rhône) participe à la conservation du patrimoine naturel de cette commune de 40 000 habitants proche de Lyon. Maire depuis 2025, Bastien Joint a fait de l’environnement une « priorité » de son mandat local. Face à une écologie de gauche parfois déracinée sur les questions agricoles, il défend une écologie enracinée dans l’histoire d’un territoire possédant une riche tradition de culture. Face à l’impuissance globale concernant le devenir de l’agriculture française, le projet ambitieux de ferme urbaine incarne la puissance locale dans une conception patrimoniale de la nature. L’étape à Levroux, commune de 3 000 habitants dans l’Indre, a été l’occasion de retrouver une ambition de conservation du patrimoine architectural. En raison de la dégradation du bâti du centre-ville ancien, le maire poursuit une stratégie de rénovation d’ampleur menée depuis 2018 et jusqu’en 2028. Ces chantiers du patrimoine urbain offrent un modèle concret d’écologie enracinée, adapté aux réalités des communes et fidèle à leur histoire.

D’autres initiatives locales démontrent la possibilité d’une innovation en faveur de la transition écologique, sans verser dans la décroissance. À Orléans, le maire Serge Grouard souhaite concilier sa sensibilité aux enjeux environnementaux et son désir d’encourager l’innovation technologique pour l’attractivité de son territoire. L’élu a créé un incubateur Agreen Lab’O. Des entreprises écologiques innovantes y sont lancées à partir d’une collaboration étroite avec des scientifiques et des collectivités territoriales permettant aux acteurs privés de tester leurs solutions en conditions réelles. C’est le même esprit que l’on retrouve à Cannes, où le maire David Lisnard a déployé un système de réutilisation des eaux usées traitées (REUT). La préservation de la ressource est le fruit d’une stratégie d’anticipation et d’investissements conséquents pour renforcer la performance des équipements de la commune littorale. Après une période d’expérimentation, la REUT est opérationnelle sur le bassin de vie de l’Agglomération Cannes Lérins depuis l’été 2023. Alors que la maire écologiste de Poitiers s’était distinguée en 2021 en supprimant les subventions municipales à l’aéroclub local, David Lisnard entend encourager la liberté d’innovation sans entraver la liberté individuelle. L’objectif de sobriété énergétique est déroulé sans interdire, ni culpabiliser des modes de vie et les loisirs des 70 000 habitants. Par ailleurs, l’obtention des autorisations a été le fruit d’une bataille administrative lancée par le maire. Ce sont 5 500 paramètres qui ont été analysés de 2017 à 2025 pour confirmer l’innocuité sanitaire de cet usage. La transition écologique passera par une confiance non seulement dans les individus, mais aussi aux collectivités contre le centralisme dirigiste d’une planification parfois déracinée.

Une écologie responsable sur l’ordre public et la dette

Le Tour de France a été l’occasion d’observer une conversion écologique de l’ordre public. Tout au long de la campagne électorale, la sécurité est ressortie comme la première préoccupation des Français, dépassant les clivages partisans. À Toulouse, Jean-Luc Moudenc parvient à articuler sécurité des habitants pendant la nuit et sobriété énergétique dans un contexte de hausse des coûts. Depuis 2020, le maire opère le passage de 100 % des points lumineux de la ville en technologies LED permettant des économies significatives en consommation d’énergie et en frais de nettoyage des ampoules. Fournis par la start-up toulousaine Kawantech, des capteurs de mouvement régulent l’intensité lumineuse selon le passage. Le verdissement de l’ordre public rend cet enjeu local d’autant plus désirable électoralement, un peu à l’image de ce qui se passe à Montélimar (Drôme). La commune de 40 000 habitants souffre des nuisances visuelles et olfactives de dépôts sauvages de plus en plus nombreux. Outre le coût économique du ramassage des déchets par les agents municipaux, le coût environnemental est significatif pour la collectivité. Soucieux d’une écologie responsable sur la sécurité, Julien Cornillet a fait installer des caméras intelligentes et mobiles, produites par une start-up française, pour verbaliser les comportements déviants. Historiquement active dans la promotion des sujets de sécurité, la droite promeut à travers l’ordre public l’exercice du monopole de la violence physique légitime, que ce soit directement avec les forces de l’ordre ou indirectement avec les représentants de l’autorité publique que sont ici les maires.

Le verdissement du Léviathan ne s’effectue pas seulement par l’homme vis-à-vis de l’homme, mais aussi de l’homme vis-à-vis de la nature. À Igny (Île-de-France), la préservation de la biodiversité et des zones humides s’inscrit dans un plan plus général de lutte contre les risques d’inondation. Depuis 2000, une directive-cadre de l’Union européenne (UE) sur l’eau encourage la restauration de la continuité écologique des cours d’eau, mais avec finalement peu d’effectivité. Aujourd’hui, avec l’accélération du dérèglement climatique, l’anticipation des risques environnementaux n’est plus un caprice écologiste, mais un impératif d’ordre public. Après une concertation avec les habitants sur les bénéfices d’un réaménagement de la Bièvre pour atténuer les risques d’inondation, la municipalité a procédé à une renaturation progressive par tronçons entre parcelles publiques et privées. Cette action locale rencontre la préoccupation croissante de la population concernant les risques environnementaux. Fruit d’une enquête auprès de 4 700 Français de plus de 18 ans, le rapport « Les Français et les risques environnementaux » (2023) du ministère de la Transition écologique souligne que 24 % des Français en métropole et 35 % dans les DROM se sentent particulièrement exposés aux risques d’inondation et de submersion. Alors que 27 % des enquêtés ont le sentiment d’y être déjà confrontés dans leur vie quotidienne, 51 % pensent que la responsabilité en matière de prévention des risques incombe aux individus et 49 % aux pouvoirs publics. Les personnes exposées à des risques ou ayant déjà vécu une situation catastrophique estiment que c’est surtout à l’État d’agir pour protéger les populations.

Une action politique responsable se doit de rassurer face à l’insécurité environnementale de l’avenir. Mais c’est également le cas à propos d’une insécurité économique pouvant être relue par l’écologie. Lors de l’étape à Grenoble, l’ancien maire de la ville Alain Carignon déplore que le Syndicat Mixte des Mobilités (SMMAG) n’ait pas les marges de manœuvre budgétaires pour investir dans les transports en commun nécessaires à la transition écologique. Outre la part grandissante des dépenses de fonctionnement, l’essentiel de l’investissement s’est dirigé vers le développement de pistes cyclables lors du mandat des Verts-LFI à la tête du syndicat (2014-2020). La dette héritée de cette gestion oblitère les capacités du syndicat. Son objectif est de renouer avec un cycle de développement de l’offre des transports en commun. Aujourd’hui ce développement est paralysé par un niveau d’impôt élevé, des dépenses de fonctionnement en hausse et un endettement continu. Le candidat propose de fusionner les services de la Ville et de la Métropole par une budgétisation à base zéro. Une telle mesure permettrait d’effectuer des économies de fonctionnement massives et immédiates.

Lors de son intronisation comme Premier ministre en septembre 2024, Michel Barnier évoque la « dette financière et la dette écologique ». Dans le discours traditionnel de la droite de gouvernement, l’insistance sur la dette économique se fait souvent à partir du souci de ménager les générations futures en assurant la souveraineté budgétaire de la France. Pour ce qui est de la dette écologique, cela désigne par exemple le « jour du dépassement » calculé annuellement par LE WWF Or, le rapport « Les incidences économiques de l’action pour le climat », coécrit par Selma Mahfouz et Jean Pisani-Ferry en 2023, alerte sur le fait qu’à terme, la dette écologique aggrave la dette économique. À la différence des écologistes en France, les Grünen allemands ont réussi à démontrer la compatibilité entre prospérité économique du pays et l’avènement d’une Allemagne climatiquement neutre. Si leur compétence écologique précède leur compétence économique, le trajet inverse reste à faire pour une droite partisane souhaitant démontrer sa responsabilité sur la transition écologique.

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