Pendant des décennies, les démocraties occidentales ont prétendu avoir dépassé le pouvoir des hommes pour lui substituer le pouvoir des institutions. Il fallait sortir de cette image passée des grands souverains, des rois, des empereurs, des dictateurs. Les États, les administrations, les contre-pouvoirs, les organisations internationales devaient garantir une forme de gouvernement rationnel, dépersonnalisé afin d’éviter les dérives voire le culte de la personnalité tant pratiqué pendant des siècles. Pourtant, en ce premier quart du XXIᵉ siècle, c’est exactement l’inverse qui semble se produire. Partout dans le monde, le pouvoir se réincarne dans des figures individuelles tant l’État et les institutions ne semblent plus assez rassurants ni fiables. Les peuples ne regardent plus les institutions, mais de nouveau ils regardent des hommes et cherchent leur leader providentiel. Comme si en fin de compte, on préférait toujours s’en remettre à un homme plutôt qu’à une organisation collective du pouvoir.

Depuis 2025, le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche en est sans doute l’illustration la plus spectaculaire. Avec lui, la diplomatie redevient une affaire de relations personnelles. Là où les présidents américains s’appuyaient sur des administrations puissantes, des procédures complexes et des réseaux diplomatiques sophistiqués, Trump préfère le contact direct et balaie tous les services intermédiaires. Il veut parler à Vladimir Poutine, à Xi Jinping, à Narendra Modi ou demain peut-être au nouveau guide suprême iranien, Mojtaba Khamenei, comme on négocie entre chefs de clan. L’homme compte davantage que la machine étatique et on revient à une logique d’échanges politiques assez tribale en fin de compte. De quoi remettre l’émotionnel au-dessus de la pile devant le droit et la raison pour prendre une décision ou faire un choix politique.

Le sociologue allemand Max Weber avait identifié ce phénomène dès le début du XXᵉ siècle sous le concept de « domination charismatique ». Selon lui, certains dirigeants tirent leur légitimité non d’une fonction ou d’une tradition, mais de leur personnalité même. Ils apparaissent à leurs partisans comme des figures exceptionnelles capables d’incarner une destinée collective. Pendant longtemps, les démocraties libérales ont cru avoir domestiqué cette logique. Elles découvrent aujourd’hui qu’elle n’a jamais disparu.

Trump n’est d’ailleurs pas une exception américaine. Il s’inscrit dans une tendance mondiale. En Russie, Vladimir Poutine a progressivement fusionné sa personne avec l’État. En Chine, Xi Jinping a concentré un niveau de pouvoir inédit depuis Mao Zedong. En Inde, Narendra Modi est devenu bien davantage qu’un Premier ministre : il est le symbole vivant de la renaissance nationale indienne et du nationalisme hindou, la hindutva. Même dans des systèmes institutionnellement différents, la logique est identique : la personnalisation du pouvoir devient le principal vecteur de légitimité politique et d’identification d’une partie du peuple. Qu’il soit imposé dans les régimes autoritaires ou bien choisi délibérément dans nos démocraties.

Cette évolution répond à une crise plus profonde. Les démocraties représentatives traversent une période de défiance historique. Les citoyens ont de moins en moins confiance dans les partis, les parlements ou les bureaucraties. Ils jugent les procédures lentes, inefficaces et déconnectées de leurs préoccupations. Face à des crises multiples – guerre, inflation, immigration, insécurité, bouleversements technologiques avec l’arrivée de l’IA –, beaucoup recherchent moins des programmes que des incarnations. Ils veulent un visage, une voix, un caractère et ils en acceptent l’humanité comme l’inhumanité, la force comme la faiblesse.

Mais les régimes autoritaires ne constituent pas davantage une réponse miracle. Derrière leur apparente efficacité se cachent souvent des rigidités, des censures et des frustrations sociales profondes. Le résultat est paradoxal : alors que la démocratie séduit moins et que l’autoritarisme convainc imparfaitement, les sociétés se tournent vers une troisième voie, celle du chef charismatique censé transcender les faiblesses des systèmes existants.

La géopolitique mondiale reflète cette transformation. Les relations internationales sont de plus en plus structurées autour des interactions entre dirigeants. Les sommets à deux, les coups de téléphone et les rencontres bilatérales produisent parfois davantage d’effets que des mois de travail diplomatique. Donald Trump l’a parfaitement compris. Pour lui, une relation personnelle avec un dirigeant vaut souvent davantage qu’une note rédigée par cinquante experts du département d’État.

Cette approche présente des avantages réels. Elle permet parfois de débloquer des situations figées par les lourdeurs administratives. Elle accélère les prises de décision et facilite les compromis. Les relations personnelles peuvent réduire les malentendus et créer des canaux de communication directs dans des contextes de crise. Mais les dangers sont tout aussi évidents. Lorsqu’une politique repose excessivement sur la personnalité d’un homme, elle devient imprévisible. Les institutions existent précisément pour limiter les erreurs individuelles et assurer une certaine continuité. La diplomatie des hommes forts fonctionne tant que les relations personnelles sont bonnes. Elle peut se transformer en confrontation brutale lorsque les ego s’entrechoquent. Et le dérapage n’est jamais loin.

C’est toute l’ambivalence du moment que nous traversons. Les peuples réclament des dirigeants capables d’incarner une vision et d’agir rapidement. Les États continuent pourtant d’avoir besoin d’institutions solides pour survivre aux hommes qui les dirigent. Entre fascination pour le chef et nécessité de préserver les mécanismes collectifs, le monde cherche un nouvel équilibre. Antonio Gramsci écrivait : « Le vieux monde se meurt, le nouveau tarde à apparaître, et dans ce clair-obscur surgissent les monstres. » Cette formule n’a peut-être jamais semblé aussi actuelle. L’âge des institutions n’est pas terminé, mais celui des hommes forts est manifestement de retour. Donald Trump n’en est pas la cause. Il en est le symptôme le plus spectaculaire. Et d’autres viendront. En France en 2027 ? On attend encore…

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