Le retour de la guerre interétatique et l’obsolescence partielle du système de renseignement construit après le 11 septembre
La nomination de Bill Pulte comme directeur par intérim du renseignement national américain, le 2 juin 2026, a suscité une réaction prévisible : stupéfaction devant l’absence de tout bagage en matière de sécurité nationale, inquiétude démocrate devant la personnalité d’un homme ayant instrumentalisé ses fonctions contre les adversaires politiques du président, ironie de ceux qui voyaient dans ce choix une nouvelle illustration du dérèglement trumpien. Ces réactions ne sont pas infondées. Elles passent néanmoins à côté de l’essentiel.
Car la question que pose cette nomination n’est pas de savoir ce que Donald Trump fait au renseignement américain. Elle est de savoir ce que le retour de la guerre interétatique fait au système de renseignement construit après le 11 septembre. La première question est conjoncturelle. La seconde est historique. Et c’est la seconde qui durera.
Le 11 septembre a produit un modèle de sécurité, pas un modèle de guerre.
Les attentats du 11 septembre avaient mis en lumière trois défaillances distinctes : l’incapacité à identifier un réseau transnational opérant sur le territoire national, l’absence de partage de l’information entre agences, et le cloisonnement administratif entre renseignement intérieur et extérieur. La commission d’enquête congressionnelle en avait tiré une conclusion simple : le problème était la coordination. L’Intelligence Reform and Terrorism Prevention Act du 17 décembre 2004 y a répondu par la création d’un poste de Director of National Intelligence (DNI), chargé de superviser les dix-huit agences formant la communauté du renseignement et de servir d’interface entre le président et ses services. Ce faisant, elle a opéré un déplacement silencieux mais décisif : la primauté du renseignement extérieur, affaire traditionnelle de la CIA, a été relativisée au profit d’une logique de coordination transversale orientée vers la sécurité intérieure. Pendant vingt ans, cette orientation a paru naturelle, presque évidente.
Ce modèle répondait à un problème particulier — empêcher la réédition d’une attaque terroriste comme le 11 Septembre — et non à une question générale sur l’organisation du renseignement. L’erreur rétrospective consiste précisément à le confondre avec une réforme générale.
L’article fondateur de l’Intelligence Community mérite ici une attention que lui accorde rarement la chronique politique. Comme l’a rappelé l’Executive Order 12333 signé par Ronald Reagan le 4 décembre 1981, cette communauté a été instituée par une simple phrase réglementaire, ses contours légaux n’ayant été définis que le 24 octobre 1992 par l’Intelligence Organization Act. Elle est donc moins une réalité organique qu’une étiquette administrative superposée à un archipel d’agences aux cultures, mandats, clientèles budgétaires et loyautés institutionnelles profondément hétérogènes.
Ce point n’est pas anecdotique. Il conduit à une question que les commentateurs de la nomination Pulte n’ont généralement pas posée : peut-on coordonner ce qui n’a jamais constitué une unité réelle ? L’histoire de l’Intelligence Community depuis Reagan est celle d’une réponse obstinément positive à une question mal posée. On peut arbitrer entre des acteurs qui coexistent, fluidifier des échanges d’information, imposer ponctuellement une priorité présidentielle. Mais la communauté est restée une fiction fonctionnelle — commode pour parler d’un ensemble, insuffisante pour en garantir la cohérence.
Les réformes de 2004 ont superposé une nouvelle couche de coordination à cet archipel sans en résoudre la fragmentation interne. Elles ont créé un coordinateur pour une communauté qui, à proprement parler, n’existait pas. Seule la menace terroriste donnait à tous les acteurs un ennemi commun et un flux d’informations à partager permettant à cette fiction fonctionnait — imparfaitement, mais suffisamment. Dès lors que les priorités stratégiques redeviennent hétérogènes, elle se révèle ce qu’elle a toujours été.
Il est instructif de rappeler qui furent les premiers DNI : John Negroponte, diplomate, en 2005 ; Mike McConnell, officier de renseignement militaire, en 2007 ; Dennis Blair, amiral, en 2009 ; James Clapper, général, en 2010 — soit une succession de profils marqués soit par la diplomatie soit par le renseignement militaire, c’est-à-dire par des cultures où la coordination interagences est précisément le cœur du métier. Ce choix se justifiait dans le cadre d’une menace transnationale exigeant une réponse agrégée. Il révèle aussi que le poste de DNI, tel qu’il a été pensé à sa création, était d’emblée défini par la logique sécuritaire intérieure plus que par la logique du renseignement stratégique extérieur.
La tension entre la valeur accordée à la loyauté personnelle et la confiance professionnelle propre aux milieux du renseignement ne date pas du second mandat de Trump. Elle est consubstantielle au poste lui-même, dont la légitimité a toujours été politique — interface entre le président et ses services — autant que technique. Ce que Trump a fait, lors de ses deux mandats, c’est porter cette tension à son point de rupture visible, là où ses prédécesseurs en avaient géré les manifestations avec davantage de discrétion institutionnelle.
Le retour du renseignement stratégique
À partir du 24 février 2022, les questions que posent les chefs d’État occidentaux à leurs services cessent brutalement d’être celles du contre-terrorisme pour redevenir celles de la Guerre froide : que veut faire Moscou ? Quelles sont ses capacités réelles ? Quelle est sa doctrine d’emploi ? Que prépare Pékin sur Taïwan ? Quelle est la trajectoire nucléaire iranienne, après les frappes conjointes américano-israéliennes de février 2026 ? Ces questions ne sont pas nouvelles — la CIA les traitait déjà dans les années 1950. Mais elles avaient été progressivement reléguées au second plan derrière la priorité contre-terroriste pendant deux décennies.
Ce qui est nouveau, c’est leur urgence et leur simultanéité. Pour la première fois depuis la fin de la Guerre froide, les décideurs occidentaux se trouvent confrontés à plusieurs adversaires étatiques actifs en même temps, sur des théâtres géographiques distincts, avec des instruments militaires hétérogènes. Le renseignement stratégique — connaissance de l’adversaire étatique, de ses intentions, de ses capacités, de ses vulnérabilités — reprend sa place au cœur du jeu décisionnel.
Or les réponses à ces questions ne viennent pas des mécanismes de coordination. Elles viennent de la CIA, de la NSA, du Defense Intelligence Agency, des capacités d’imagerie spatiale du National Reconnaissance Office (NRO). Ces agences n’ont pas attendu les réformes de 2004 pour traiter les questions stratégiques, et elles ne dépendent pas du DNI pour les traiter aujourd’hui. John Ratcliffe à la CIA, lors des délibérations sur les frappes iraniennes de février 2026, était présent à Mar-a-Lago avec le président. Le DNI ne l’était pas.
Cette configuration n’est pas un accident de parcours imputable au caractère de Tulsi Gabbard. C’est la révélation d’une logique structurelle : dans un cycle de compétition interétatique, le cœur du renseignement extérieur demeure la connaissance approfondie de l’adversaire, et cette connaissance se produit dans les agences spécialisées, non dans les instances de coordination. L’ODNI peut agréger, prioriser, arbitrer entre des flux d’information — mais il ne produit pas la connaissance que le décideur cherche lorsque la question est : que va faire Moscou dans les six prochains mois ?
À cette inadéquation stratégique s’est ajoutée, depuis 2025, une fragilisation opérationnelle procédant de trois vecteurs distincts — mais convergents dans leur effet. Le premier est la logique managériale. En février 2025, le Department of Government Efficiency a publié sur son site des données relatives aux effectifs et au budget du NRO, l’agence responsable des satellites de renseignement. La réaction de l’administration a été révélatrice : il s’agissait, selon elle, de données publiquement disponibles, partagées dans le cadre d’un exercice de transparence gestionnaire. Des membres de la commission sénatoriale du renseignement, réunis autour du sénateur Mark Warner, ont aussitôt tiré la sonnette d’alarme quant aux risques pour la sécurité nationale. Ce n’est pas de la malveillance. C’est de l’indifférence à une culture institutionnelle que les architectes du modèle post-11 Septembre avaient laborieusement construite : celle du compartimentage, de la protection des sources et des méthodes, de la distinction entre ce qui est techniquement public et ce qui est stratégiquement sensible.
Le deuxième est la délibération informelle de mars 2025, révélée par le rédacteur en chef de The Atlantic. Invité par inadvertance à rejoindre un groupe de discussion de hauts responsables sur Signal, parmi lesquels figuraient le vice-président James D. Vance, le secrétaire à la Défense Pete Hegseth, le directeur de la CIA John Ratcliffe, et la directrice du renseignement national Tulsi Gabbard. Hegseth y a partagé les détails opérationnels des frappes planifiées contre les Houthis au Yémen — type d’armes, emplacement des cibles, séquençage de l’opération. Un second groupe Signal a ensuite été révélé, créé par Hegseth lui-même, incluant sa femme, son frère et son avocat privé, avec les mêmes informations. Ce double épisode est analytiquement décisif : la DNI était dans la boucle Signal, mais absente de Mar-a-Lago lors de la décision finale sur l’Iran. Ce n’est pas de la marginalisation géographique. C’est de la marginalisation décisionnelle — la délibération informelle et la décision réelle opéraient dans deux cercles distincts dont elle était exclue du second. Signal révèle ainsi, par inadvertance, la topographie réelle du pouvoir décisionnel, là où l’architecture formelle cherchait précisément à la stabiliser.
Le troisième est la restructuration institutionnelle. La réduction ou réaffectation de 40 % des effectifs de l’ODNI et la consolidation de plusieurs bureaux analytiques dans le cadre d’ODNI 2.0 ne constituent pas une destruction délibérée de capacités, mais l’application de critères d »efficience administrative à une organisation dont la valeur ne se mesure pas dans ces catégories. Ces trois vecteurs — indifférence gestionnaire, délibération hors cadre, dégraissage institutionnel — procèdent d’une même logique : l’architecture formelle post-11 Septembre est traitée comme une contrainte administrative, non comme une nécessité opérationnelle.
Trump comme révélateur, non comme cause
Pour comprendre ce que signifie la succession Gabbard-Pulte, il faut d’abord dissiper une lecture trop simple : celle d’un remplacement d’une loyaliste par un loyaliste plus docile. La réalité est plus instructive. Gabbard avait été choisie pour son idéologie non-interventionniste et sa trajectoire de transfuge démocrate — deux signes de loyauté politique que Trump valorisait. Mais sa conviction non-interventionniste était sincère, et le rendez-vous opérationnel l’a révélée : lors de l’opération au Venezuela, le 1er janvier 2026, la cellule de sécurité nationale se réunissait à Mar-a-Lago, dans la résidence privée du président américain, elle était en vacances à Hawaï. Même chose avant les frappes sur l’Iran le 28 février suivant, elle publiait une vidéo avertissant que le monde se trouvait au bord de l’annihilation nucléaire, ce qui a valu de l’exclure définitivement du cercle des délibérations. Lors de l’opération elle-même, Trump était à Mar-a-Lago avec Ratcliffe, Pete Hegseth, secrétaire à la Guerre, et le chef d’état-major des armées. Gabbard se trouvait à Washington avec le vice-président.
Ce cas révèle combien la loyauté trumpienne au poste de DNI comporte deux dimensions distinctes et potentiellement incompatibles. La première est politique et intérieure : épurer la communauté du renseignement de ses éléments hostiles, déclassifier des documents utiles à la narration présidentielle, instrumentaliser les capacités institutionnelles contre les adversaires intérieurs. La seconde est opérationnelle et extérieure : ne pas entraver les décisions d’emploi de la force, soutenir les opérations militaires sans réserve publique. Gabbard satisfaisait la première, pas la seconde. Pulte — 36 ans, sans expérience de renseignement, connu pour avoir utilisé ses fonctions à la Federal Housing Finance Agency comme instrument de pression contre les adversaires politiques du président — la satisfait sans que se pose la question de la seconde. Il n’a aucune position sur l’Iran, aucune position sur le Venezuela. Ce n’est pas uniquement de la ressemblance idéologique avec Trump : c’est de la substituabilité politique.
Il serait inexact de voir dans la succession Gabbard-Pulte la destruction d’un système qui fonctionnait. La question plus précise est : quel système fonctionnait, et pour quoi faire ?
John Ratcliffe reste à la CIA. La NSA reste intacte dans ses capacités techniques. Le renseignement militaire opère. Les capacités d’imagerie spatiale du NRO n’ont pas été affectées par la publication de données budgétaires sur un site gouvernemental. Ce qui est fragilisé, c’est l’échelon de coordination — le DNI et son office — dont la légitimité était directement liée au diagnostic du 11 Septembre : celui d’un déficit de partage de l’information entre agences face à une menace transnationale non étatique.
Or, ce diagnostic perd de sa pertinence lorsque la menace principale redevient étatique. La CIA n’a pas besoin du DNI pour analyser les intentions de Moscou, de Pékin ou de Téhéran. La NSA n’a pas besoin du DNI pour intercepter les communications militaires de ces pays et d’autres. Ce que le DNI apporte — une vue agrégée, une prioritisation politique des besoins de renseignement, une interface formelle avec le président — est précisément ce dont Trump, dans sa pratique décisionnelle, n’a jamais voulu : il préfère la relation directe avec Ratcliffe à la médiation institutionnelle d’un coordinateur.
En nommant Pulte, Trump dit implicitement que le travail de renseignement réel se fait ailleurs, et que le poste de DNI peut donc être occupé par quelqu’un dont la valeur est d’une autre nature. Ce n’est pas du mépris pour le renseignement. C’est du mépris pour la coordination — ce qui est analytiquement différent et, pour l’historien, beaucoup plus significatif.
La formule qui s’impose en conclusion n’est donc pas celle d’un bilan de l’administration Trump. Mais celle d’une question que le retour de la guerre pose aux architectures occidentales du renseignement bien au-delà des péripéties personnelles de Washington. Le modèle post-11 septembre a produit une réponse cohérente à un problème réel. Mais cette réponse reposait sur deux prémisses que le contexte stratégique actuel met en question simultanément : celle selon laquelle la menace principale était transnationale et non étatique, et celle selon laquelle il existait une communauté du renseignement susceptible d’être coordonnée. La première est fragilisée par l’Ukraine, par l’Iran, par la compétition sino-américaine. La seconde l’était depuis Reagan.
L’Ukraine n’a pas seulement ramené la guerre en Europe. Elle a remis le renseignement extérieur au centre du jeu stratégique — et ce faisant, elle a révélé que le centre n’avait jamais été là où l’on croyait le tenir. Dès lors, la question n’est plus de savoir comment mieux coordonner les services. Elle est de savoir si les institutions créées pour répondre aux défis du terrorisme sont encore adaptées à un monde où la compétition entre États est redevenue la principale préoccupation stratégique.
Dans dix ans, on aura peut-être oublié Pulte. On se souviendra peut-être encore de Gabbard. Mais la question de l’adaptation des architectures du renseignement occidental au retour de la conflictualité interétatique restera, elle, au cœur du débat. C’est ce qui en fait, pour l’historien, le vrai objet d’analyse — et ce qui distingue la réflexion structurelle de la chronique d’administration.
Voir aussi
1 juin 2026
Victoire sportive, défaite nationale
par Arnaud BenedettiFondateur et directeur de la Nouvelle Revue Politique.
0 Commentaire6 minutes de lecture
23 décembre 2025
Boualem Sansal raconte à la NRP l’après-prison : « Apprendre à vivre dans la liberté »
De retour en France après un an de détention en Algérie, l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal a livré un témoignage rare dans un entretien accordé à La Nouvelle Revue Politique, animé par Arnaud Benedetti.
0 Commentaire2 minutes de lecture
22 novembre 2025
Le monde comme volonté et représentation : le grand fleuve du pessimisme
par Robert RedekerPhilosophe et professeur agrégé de philosophie.
Vous êtes intimidé par ce grand fleuve ? Vous hésitez, ne savez comment l’apprivoiser ! Ne lanternez pas, montrez-vous impavide, plongez !
0 Commentaire7 minutes de lecture
3 décembre 2025
Principes et enjeux de la déconstruction
par Baptiste RappinMaître de Conférences HDR à l’IAE Metz School of Management.
On entend souvent parler de la déconstruction, en particulier dans les milieux conservateurs qui s’indignent de ses ravages, soit de façon directe, soit, le plus souvent, de façon indirecte. Qui, en effet, n’a pas entendu parler de « wokisme » ou de « cancel culture » ?
0 Commentaire37 minutes de lecture