Un clivage politique devenu inopérant
La crise politique contemporaine ne peut plus être pensée à travers le seul clivage gauche/droite hérité de la modernité industrielle. Ce clivage continue certes d’organiser les appartenances partisanes, les imaginaires politiques et les structures institutionnelles, mais il ne permet plus de saisir les contradictions profondes de notre époque. Derrière les oppositions apparentes entre les blocs politiques actuels se dessine en réalité une fracture plus fondamentale entre deux conceptions du sujet politique que nous pourrions nommer le démocratisme et le républicanisme.
Cette distinction, notamment mise en lumière par Régis Debray dans ses réflexions sur l’opposition entre Démocrates et Républicains, permet de déplacer le regard au-delà des appartenances traditionnelles. Le Démocrate privilégie les droits individuels, le contrat, les procédures, les flux, l’autorégulation sociale et l’expression des préférences. Le Républicain insiste davantage sur les médiations institutionnelles, la loi, la transmission, la souveraineté politique, la formation du citoyen et les conditions collectives de l’autonomie. Ces deux figures ne recoupent plus mécaniquement la gauche et la droite historiques mais elles traversent désormais l’ensemble du champ politique. Pour comprendre cette mutation, il faut revenir à l’histoire longue de la modernité politique. Les Lumières ont porté un universel inédit fondé sur les principes de liberté, d’égalité et de fraternité. Pour la première fois dans l’histoire européenne, l’autonomie humaine devenait le principe légitime de l’ordre politique. L’individu n’était plus destiné à demeurer soumis aux tutelles religieuses, aristocratiques ou traditionnelles car il devenait sujet de droit et porteur d’une souveraineté nouvelle. Mais cet universel demeurait encore abstrait. Car dans le même mouvement où la modernité proclamait l’autonomie des individus, elle faisait émerger une organisation économique et industrielle produisant de nouvelles formes d’aliénation. La révolution industrielle transforma les sociétés européennes en subordonnant progressivement l’ensemble de la vie sociale aux logiques de production, d’accumulation et de rationalisation économique. L’individu juridiquement libre devenait simultanément dépendant des structures industrielles, du salariat, des marchés et des dispositifs techniques.
Le clivage gauche/droite est historiquement né de cette contradiction interne à la modernité. La gauche s’est construite autour de la question sociale et de la critique des effets destructeurs du capitalisme industriel qui s’incarnent à travers l’exploitation, la domination économique et les inégalités sociales. La Droite, quant à elle, a davantage cherché à préserver l’ordre, la continuité institutionnelle, la propriété et certaines médiations historiques menacées par les bouleversements révolutionnaires et industriels. Mais malgré leurs oppositions, les deux camps demeuraient inscrits dans le même horizon civilisationnel, à savoir celui de la modernité industrielle.
Aujourd’hui, cette configuration historique entre en crise. Les contradictions contemporaines ne portent plus uniquement sur la répartition des richesses produites par l’économie industrielle. Elles concernent désormais les conditions mêmes de l’autonomie humaine dans un monde technoscientifique globalisé. La crise écologique révèle les limites internes du paradigme productiviste moderne. L’intelligence artificielle et les dispositifs numériques transforment, en effet, profondément et très rapidement les structures cognitives, les comportements, les désirs et les capacités de jugement, voire de décision. Les sociétés démocratiques continuent d’exalter l’autonomie individuelle tout en organisant simultanément de nouvelles formes d’hétéronomie algorithmique, médiatique et marchande. Nous assistons peut-être à une nouvelle séquence dialectique de l’histoire. Dans une perspective hégélienne, les Lumières auraient posé l’universel abstrait de l’autonomie humaine, la modernité industrielle en aurait révélé les contradictions concrètes et notre époque pourrait être celle où l’universel abstrait des Lumières accède enfin à une forme institutionnelle effective. La question centrale ne serait plus seulement économique ou redistributive, mais anthropologique et civilisationnelle. Il s’agit alors de s’interroger sur les institutions qui permettraient réellement l’émergence d’êtres capables de liberté ?
Le désalignement nécessaire
C’est ici que le modèle d’Henri Bergeron, sociologue des organisations, développé dans son ouvrage Organocène, avec Patrick Castel, devient particulièrement éclairant. Une configuration organisationnelle, que l’on pourrait étendre à un écosystème politique, ne tiendrait durablement que lorsqu’il existe un alignement entre trois types de structures, identifiées comme structures institutionnelles, structures relationnelles et structures cognitives. Notre hypothèse consistera à avancer que le clivage gauche/droite s’est imposé historiquement parce qu’il a progressivement aligné ces trois dimensions. Les structures institutionnelles, les partis, les syndicats, le système électoral, les organisations représentatives se sont organisés autour du conflit social issu de la société industrielle. Les structures relationnelles, les réseaux militants, les sociabilités politiques, les appartenances culturelles, les univers médiatiques, ont consolidé cette polarisation en produisant des fidélités durables. Enfin, les structures cognitives, les catégories d’interprétation du réel, les représentations collectives, les imaginaires politiques, ont fini par rendre ce clivage presque naturel et spontané dans la manière même de penser le politique. C’est précisément cet alignement qui explique la difficulté contemporaine à faire émerger un nouvel imaginaire politique. Bien que les contradictions historiques aient profondément changé, les catégories héritées continuent de structurer les perceptions, les affects et les institutions. Les trois blocs actuels, le Centre technocratique et néolibéral, la Gauche radicale et la Droite identitaire, apparaissent alors comme des recompositions internes du vieux monde industriel davantage que comme de véritables dépassements de celui-ci.
Le problème central devient dès lors celui du désalignement. Une recomposition politique ne peut émerger qu’à condition de désarticuler progressivement l’ancien alignement gauche/droite afin de permettre l’apparition d’un nouveau sens du réel. Ce désalignement doit agir progressivement sur les trois dimensions identifiées par Henti Bergeron. Sur le plan cognitif, il s’agit de faire apparaître que les contradictions majeures de notre temps concernent moins la seule redistribution économique que les conditions de l’autonomie humaine dans un environnement technicisé, numérisé et écologiquement contraint. Sur le plan relationnel, il devient nécessaire de favoriser des convergences inédites entre des acteurs aujourd’hui dispersés mais partageant une même préoccupation pour les conditions institutionnelles de l’émancipation. Enfin, sur le plan institutionnel, il faut réinterroger la finalité même des institutions républicaines afin qu’elles redeviennent des médiations effectives de l’autonomie plutôt que de simples dispositifs de gestion.
C’est ici, selon nous, qu’apparaît la distinction décisive entre démocratisme et républicanisme. Le démocratisme repose sur une conception procédurale de la liberté. Être libre consisterait essentiellement à pouvoir choisir, exprimer ses préférences et contractualiser ses rapports au monde, à l’image de la loi de 1905. La légitimité politique se réduit alors à l’organisation des arbitrages entre intérêts concurrents. Peu importe finalement que les désirs soient produits par les marchés, les industries culturelles, les plateformes numériques ou les dispositifs médiatiques, peu importe également que les individus demeurent prisonniers de multiples formes d’aliénation symbolique, économique ou affective. Il suffit que le consentement puisse être formellement exprimé pour que le système puisse se prétendre démocratique.
Le républicanisme porte une exigence autrement plus ambitieuse. Il ne demande pas seulement si l’individu choisit, il demande s’il est réellement capable de vouloir librement. Le libre arbitre désigne la possibilité individuelle de choisir selon sa conscience et ses préférences. Toutefois le libre arbitre ne garantit nullement la capacité construite d’exercer un jugement autonome sur ses propres choix, sur ses déterminations et sur les contradictions du réel. Là où le démocratisme protège principalement la liberté de conscience, le républicanisme vise l’émergence d’une conscience capable d’arbitrer librement. La République ne vise donc pas la simple coexistence des préférences individuelles mais l’émancipation des citoyens. Elle suppose une anthropologie politique fondée sur la capacité humaine à accéder à l’autonomie par un travail de formation, d’instruction et de réflexivité.
L’incarnation des exigences d’une République émancipatrice
C’est ici que la pensée de Kant demeure décisive. Dans son texte sur les Lumières, il définit la minorité comme « l’incapacité de se servir de son entendement sans la direction d’autrui ». Sortir de l’état de minorité signifie devenir capable de penser par soi-même. Mais l’exigence républicaine va plus loin encore car elle suppose également la capacité de penser contre soi-même, c’est-à-dire de soumettre ses propres croyances, appartenances, affects, représentations et certitudes à l’épreuve critique du jugement. Une telle perspective engage immédiatement une conception exigeante des institutions politiques. Car l’autonomie ne surgit pas spontanément. Elle exige des médiations formatrices. La République apparaît alors comme l’ensemble des institutions ayant pour raison d’être la sortie de l’état de minorité. L’école républicaine n’a pas pour finalité première l’adaptation des compétences au marché du travail, elle doit permettre l’émergence d’esprits capables de distance critique et de jugement autonome. La laïcité ne vise pas seulement la coexistence pacifique des croyances, elle ouvre un espace de déprise à l’égard des appartenances immédiates afin de rendre possible l’universalité du citoyen. Les services publics ne sont pas de simples prestataires de services, ils matérialisent l’existence du commun et protègent les conditions sociales de l’autonomie.
Cette exigence républicaine devrait également transformer notre conception contemporaine de la formation des adultes, par exemple, qui s’inscrit dans la continuité de la formation scolaire et universitaire. Trop souvent, celle-ci est pensée dans une logique strictement adaptative, formulée sous l’enjeu d’adapter les individus aux mutations économiques, aux besoins des organisations ou aux exigences de flexibilité du marché. Une telle conception réduit le sujet à sa fonctionnalité économique, à sa capacité d’ajustement reposant sur son employabilité. Une perspective républicaine de la formation ne peut se satisfaire de cette réduction. La formation ne consiste pas uniquement à rendre l’individu performant dans son poste, se former signifie également rendre possible sa propre autonomie dans le travail. Cela suppose le développement de capacités réflexives, critiques et délibératives permettant au travailleur de comprendre le sens de son activité, d’interroger les finalités de l’organisation et de devenir véritablement sujet de son action. La formation a même pour vocation de contribuer à l’émergence du citoyen pleinement éclairé pour favoriser son engagement dans la cité.
Le débat suscité par le film L’Abandon, consacré notamment à la question de l’école républicaine après l’assassinat de Samuel Paty, est révélateur et constitue à cet égard un révélateur particulièrement éclairant des limites des blocs politiques contemporains. Le bloc technolibéral central tend à réduire la défense des valeurs républicaines à une responsabilité individuelle des enseignants, sans reconstruire les médiations institutionnelles permettant effectivement l’exercice de leur mission. L’enseignant héroïque tend alors à remplacer l’institution forte. Placer l’initiative de la diffusion du film L’Abandon sous la responsabilité des seuls enseignants et non sous l’autorité de la direction des structures scolaires en serait l’illustration. La République devient alors invocation morale plutôt qu’organisation politique de l’émancipation. Une partie de la Gauche radicale, quant à elle, tend à relire prioritairement ce type d’œuvre à travers le risque de discrimination ou de stigmatisation des populations musulmanes. La vigilance contre les discriminations est évidemment légitime et nécessaire. Mais lorsqu’elle conduit à fragiliser toute affirmation universaliste de l’institution scolaire, elle risque paradoxalement d’abandonner l’ambition républicaine d’émancipation commune au profit d’une logique de fragmentation identitaire. L’extrême droite enfin prétend souvent défendre la République tout en rabattant celle-ci sur une logique identitaire et civilisationnelle. Or une République authentique ne peut exclure a priori certaines populations de l’horizon de l’émancipation. Si l’universel républicain cesse d’être ouvert à tous, il se transforme en simple instrument de clôture identitaire. Les trois blocs contemporains apparaissent ainsi incapables, chacun à leur manière, d’articuler simultanément l’universel, l’institution et l’émancipation. Le centre technocratique individualise l’émancipation, la gauche différentialiste fragilise l’universel, la droite identitaire ferme cet universel sur lui-même.
Un nouvel alignement possible
C’est peut-être ici que pourrait émerger un nouvel imaginaire de l’écosystème politique. Non plus autour des anciennes fidélités héritées de la société industrielle, mais autour d’une conception républicaine de l’autonomie effective. Le véritable clivage ne passerait plus entre la Gauche et la Droite au sens classique, mais entre ceux qui considèrent l’individu comme simple porteur de préférences à administrer et ceux qui pensent que la politique doit avoir pour finalité l’émergence de sujets capables de se gouverner eux-mêmes. Une telle recomposition pourrait faire converger des acteurs aujourd’hui dispersés, nous entendons les républicains sociaux, les laïques universalistes, les pédagogues critiques, les défenseurs des services publics, les écologistes humanistes, les souverainistes civiques, les intellectuels critiques du techno-libéralisme, les acteurs de l’éducation populaire ou de la formation émancipatrice. Leur point commun ne serait ni économique ni identitaire, mais anthropologique et civilisationnel. La vision qu’ils porteraient aurait pour vocation de reconstruire les conditions institutionnelles permettant la formation d’individus effectivement libres. La République apparaît alors comme une démocratie au carré, non pas seulement le gouvernement des volontés, mais l’institution des conditions permettant à ces volontés de devenir réellement libres. La République effective serait ainsi le moment historique où l’universel abstrait des Lumières deviendrait enfin institution vivante de l’autonomie humaine.
En ce sens, la République est à penser comme l’institution politique de l’apprenance civique. Elle ne vise pas uniquement la transmission de savoirs ou la gestion des coexistences sociales, mais elle cherche à former des sujets capables de jugement autonome, de réflexivité critique et de déprise à l’égard de leurs propres déterminismes. Penser par soi-même, selon Kant, constitue une première exigence des Lumières. Mais une République effective suppose également d’apprendre à résister contre soi-même. Car l’émancipation véritable commence lorsque l’individu devient capable d’interroger ses propres certitudes, ses appartenances immédiates et les formes d’hétéronomie qui traversent son existence. La République n’est alors plus seulement un régime politique, elle devient le projet historique d’une société organisée autour de la formation continue de femmes et d’hommes libres.
Maximilien Ferrer est le pseudonyme d’un haut fonctionnaire.
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