1/ Vous partez de l’expérience de la maternité pour interroger le féminisme contemporain. Pourquoi avez-vous choisi ce point d’entrée, alors qu’il est parfois considéré comme un sujet sensible ou clivant dans les débats féministes actuels ?
J’ai voulu partir du réel. J’ai été mère de cinq enfants, souvent seule à tenir, à organiser, à anticiper, et j’ai perdu une petite fille. J’ai réalisé que cette vie-là, celle de millions de femmes, n’existait pas dans le débat public.
J’ai aussi choisi la maternité parce qu’elle constitue à mes yeux l’une des expériences féminines les plus universelles et paradoxalement l’une des moins pensées politiquement. Elle est souvent réduite à une affaire privée ou à un sujet idéologique, alors qu’elle révèle des questions fondamentales : le rapport au temps, à la transmission, à la vulnérabilité, au soin et à la responsabilité.
Je comprends que le sujet puisse être sensible, car la maternité a longtemps servi à enfermer les femmes dans un rôle social unique. Mais précisément, reconnaître son importance ne signifie pas y assigner les femmes. Mon propos n’est pas de dire que toutes les femmes doivent être mères, mais que celles qui le sont vivent une expérience dont les implications sociales, économiques et politiques méritent d’être pleinement reconnues.
Si elle est clivante dans les cercles féministes, c’est peut-être le signe qu’on a perdu le contact avec le réel.
Je crois que le féminisme contemporain gagnerait à réintégrer cette réalité sans méfiance ni caricature. Car la maternité n’est pas seulement une expérience intime ; elle est aussi un révélateur de ce qui fait tenir une société. Ce n’est pas de l’idéologie, c’est du réalisme.
2/ Le titre de votre livre revendique la prise en compte de la différence entre les femmes et les hommes. Comment éviter que cette reconnaissance de la différence ne soit interprétée comme une remise en cause de l’égalité ?
Simone Veil l’avait dit devant l’Assemblée en 1974 avec une clarté que personne n’a eu le courage de prolonger politiquement : « Ma revendication en tant que femme, c’est que ma différence soit prise en compte, que je ne sois pas contrainte de m’adapter à un modèle masculin. » Cinquante ans plus tard, où en sommes-nous ? On a promu l’égalité en demandant aux femmes de ressembler aux hommes : même rythme, même disponibilité, même rapport au temps. Ce n’est pas l’égalité : c’est la conformité. Reconnaître la différence, ce n’est pas enfermer les femmes dans un rôle. C’est refuser qu’elles soient pénalisées pour ce qu’elles sont.
L’égalité et la différence ne sont pas contradictoires. À mes yeux, l’erreur consiste justement à penser que l’égalité suppose l’indifférenciation.
Je reprends volontiers cette intuition de Simone Veil selon laquelle la véritable justice consiste à prendre en compte la réalité des situations vécues. Les femmes et les hommes ont la même dignité, les mêmes droits et doivent bénéficier des mêmes possibilités d’accomplissement. Mais ils ne vivent pas toujours les mêmes expériences, notamment lorsqu’il s’agit de la grossesse, de l’accouchement ou de la parentalité.
Refuser de voir ces différences concrètes conduit souvent à produire de nouvelles inégalités. Une société juste ne demande pas aux femmes de s’adapter à un modèle construit sans elles ; elle organise les conditions d’une égalité réelle qui tienne compte des réalités humaines. La reconnaissance de la différence n’est donc pas l’ennemie de l’égalité. Elle en est parfois la condition.
3/ Vous opposez souvent la logique de la performance à celle de la transmission. Pensez-vous que notre société valorise insuffisamment les activités de soin, d’éducation et d’accompagnement, pourtant essentielles à sa cohésion ?
Oui, profondément.
Et je dirais même que nous sommes dans une forme d’imposture collective. On parle de « réarmement démographique », on s’alarme de la dénatalité, on réunit des experts ; et pendant ce temps, les mères continuent d’accumuler des carrières hachées, des retraites dérisoires et une invisibilité totale de tout ce qu’elles produisent pour la société. J’ai regardé ma retraite : c’est une douche froide. Tout ce que j’ai donné à mes enfants, à ma famille, à la collectivité, non seulement ne compte pas mais me pénalise alors que je n’ai jamais lâché ma vie professionnelle. On ne peut pas à la fois attendre des femmes qu’elles portent la société (dont les retraites futures) et refuser de le reconnaître. C’est une injustice, et c’est aussi une faute politique.
Nos sociétés ont tendance à mesurer la valeur à travers des indicateurs de performance économique, de productivité ou de visibilité. Or ce qui permet réellement à une société de durer repose souvent sur des activités qui échappent à ces critères : éduquer un enfant, accompagner une personne âgée, prendre soin d’un proche, transmettre des repères ou maintenir des liens familiaux et sociaux.
Ces activités ne produisent pas toujours de richesse immédiatement quantifiable, mais elles produisent du capital humain, de la stabilité et de la confiance. Elles constituent en réalité l’infrastructure invisible de toute vie collective.
Je crois que nous devons sortir d’une vision exclusivement productiviste de la réussite. Une civilisation se juge aussi à sa capacité à reconnaître celles et ceux qui prennent soin des autres et qui investissent dans le temps long.
4/ Vous appelez à un « féminisme de la reconnaissance » plutôt qu’à un féminisme de l’opposition. Quelles seraient, selon vous, les principales conséquences politiques et sociales d’un tel changement de perspective ?
Je veux d’abord dire quelque chose d’essentiel : ce féminisme ne serait rien sans celles qui ont tout précédé. Les suffragettes qui ont conquis le droit de vote, les femmes qui se sont battues pour l’accès au travail, à l’éducation, à la contraception, à l’IVG et celles qui aujourd’hui mènent le combat contre les violences, qui reste une réalité alarmante et inadmissible. Ces luttes sont fondatrices. Elles sont loin d’être terminées. Mais force est de constater qu’elles ne suffisent plus à répondre à ce que vivent concrètement les femmes aujourd’hui. On a conquis des droits sans changer les regards. On a légiféré sans transformer les mentalités. Et c’est là que tout se joue. Un féminisme de la reconnaissance aurait des conséquences profondes : il obligerait à réformer structurellement les congés parentaux, les droits sociaux et les retraites. Il responsabiliserait clairement les hommes : tant que les pères resteront facultatifs dans l’organisation familiale, les mères resteront pénalisées professionnellement. Et surtout, il imposerait un changement de paradigmes dès l’école : apprendre aux garçons comme aux filles ce qu’est la charge mentale, le soin, l’altérité. Pas pour uniformiser les rôles, mais pour que la responsabilité du lien humain soit enfin partagée. Ce n’est pas une position contre les hommes. C’est une exigence de cohérence et de civilisation. Un féminisme de la reconnaissance ne renonce à aucune exigence d’équité (plutôt qu’à l’égalité…). Il propose simplement de déplacer le regard.
Plutôt que de penser les relations entre les sexes principalement sous l’angle du conflit ou du rapport de force, il invite à reconnaître les interdépendances, les responsabilités partagées et les contributions invisibles qui permettent à la société de fonctionner.
Concrètement, cela pourrait conduire à une meilleure prise en compte de la parentalité dans les carrières, à une revalorisation du travail du soin, à des politiques familiales plus ambitieuses et à une réflexion renouvelée sur la transmission entre générations.
Mais au-delà des mesures, il s’agit surtout d’un changement culturel. Une société qui reconnaît davantage la maternité, le soin, l’engagement familial, l’éducation et la transmission redonne de la valeur à ce qui construit durablement le lien social. Dans une époque marquée par la fragmentation et la solitude, cette évolution me paraît essentielle.
5/ Dans un contexte marqué par la crise démographique et les tensions autour des questions identitaires, quel message souhaitez-vous adresser aux jeunes générations de femmes qui cherchent aujourd’hui à concilier liberté personnelle, vie professionnelle et désir de maternité ?
Je voudrais d’abord leur dire qu’elles n’ont pas à choisir entre leur liberté et leur désir de transmettre.
Pendant longtemps, les femmes ont dû se battre pour conquérir leur autonomie. Aujourd’hui, le défi consiste moins à opposer les aspirations qu’à les articuler. Il ne devrait pas être nécessaire de sacrifier sa vie familiale pour réussir professionnellement, ni de renoncer à ses ambitions pour devenir mère.
Je sais que cet équilibre est souvent difficile. Beaucoup de femmes ont le sentiment de devoir être parfaites partout, tout le temps. C’est précisément cette pression qu’il faut interroger collectivement.
Mon message est un message de confiance. La liberté n’est pas l’absence d’attaches ; elle est la possibilité de choisir les engagements qui donnent sens à une existence. La maternité, lorsqu’elle est désirée, n’est pas un renoncement à soi. Elle peut être une manière supplémentaire d’habiter le monde, de participer à sa transmission et de construire l’avenir.
La société a le devoir de rendre ce choix plus facile, plus reconnu et plus compatible avec les autres dimensions de l’accomplissement féminin.
Je voudrais aussi leur dire que les femmes qui se sont battues avant elles ont ouvert des chemins essentiels et qu’elles ne doivent en rien renoncer à ces conquêtes, mais aussi que personne n’a le droit de leur faire sentir que vouloir un enfant est un sacrifice, une faiblesse, un retard ou une erreur de trajectoire. La liberté ne se mesure pas à la capacité de tout faire seule et sans attaches ; cette injonction-là est épuisante et mensongère. Le changement de regard dont nous avons besoin ne viendra pas uniquement des lois : il doit venir de l’école, des entreprises, des couples, des récits que nous transmettons. Ce qu’elles portent, ce qu’elles tiennent, ce qu’elles construisent dans la durée et dans le lien, est une forme de puissance que notre époque ne sait pas encore nommer, mais dont elle a désespérément besoin. Ne laissez personne vous convaincre que ça ne compte pas.
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