La sortie du film L’Abandon relance un épisode désormais familier. Une œuvre traite du terrorisme islamiste, et une partie du débat se déplace immédiatement de l’analyse du contenu vers l’évaluation de sa légitimité morale. On s’interroge moins sur sa construction que sur sa pertinence même. Trop tôt. Trop sensible. Trop dangereux. Cette polémique artificielle devrait interroger non pas le cinéma, mais notre rapport collectif à certains sujets.
Il n’existe évidemment aucun délai moral universel avant la création. Ni dix ans, ni vingt ans, ni cent ans. L’histoire du cinéma et de la littérature est pleine d’œuvres qui se sont confrontées à des traumatismes encore brûlants. Guerres, attentats, révoltes, catastrophes, meurtres… Cette question du « trop tôt » revient pourtant de manière cyclique depuis plus de vingt ans. Elle a accompagné les fictions sur le 11-Septembre, les films sur les attentats en Europe et les séries centrées sur la radicalisation. Ainsi, Homeland a été régulièrement accusée de produire une représentation essentialisée du monde arabe et musulman dans le contexte post-11 septembre. En réalité, cette question de la temporalité ne peut pas être tranchée, tout simplement parce qu’il n’existe pas un délai moral avant de traiter d’un drame historique. La seule question morale qui vaille, c’est celle du respect des victimes.
La vraie question n’est donc pas celle du temps, mais celle du traitement : que montre le film, comment le montre-t-il, et dans quel cadre de compréhension ? Autrement dit : s’agit-il d’un film qui simplifie, ou d’un film qui, au contraire, tente de penser un phénomène ?
Dans le cas du terrorisme islamiste, ce phénomène renvoie à plusieurs dimensions parfaitement décrites dans le film. D’abord, les processus de radicalisation qui, souvent, relèvent de trajectoires individuelles : ruptures biographiques, socialisation idéologique, effets de réseau, dynamiques d’autoradicalisation… Les nombreuses recherches, en France et ailleurs, montrent qu’il n’existe pas de portrait-robot du terroriste islamiste, mais différents profils.
Puis, les dispositifs de prévention et de surveillance qui renvoient à des systèmes institutionnels fragmentés, où s’entrecroisent – souvent difficilement ou mal – renseignement, éducation, justice et action sociale. Les études sur les attentats en Europe montrent que des cas de signaux faibles n’ont pas été pris au sérieux, ignorés, tus et donc identifiés seulement a posteriori. C’est-à-dire trop tard. C’est là le véritable défi des démocraties : prévenir et agir sans produire de discrimination systémique, et sans craindre cette accusation mensongère.
Enfin, ce film et les critiques dont on l’accable montrent bien la manière dont la société rend visibles ou invisibles certains sujets. L’islamisme est précisément pris dans cette tension entre hypervisibilisation sécuritaire et difficulté à le nommer sans déplacement vers des débats tordus et identitaires. Un terroriste islamiste qui, au nom d’Allah, massacre des innocents qu’il juge indignes de faire partie de la pure et intransigeante cohorte des croyants, n’a pas davantage d’excuses qu’un terroriste qui massacre des innocents au nom de la patrie, de la race ou d’on ne sait quelle idéologie. Les uns et les autres, quel que soit le Dieu qu’ils prient, sont des tueurs d’innocents. Il n’y a pas d’exception à cette règle.
Pourtant, une grande partie des critiques adressées au film repose évidemment sur l’inévitable soupçon d’« islamophobie ». Un mot fourre-tout, un mot-valise qui ne veut plus rien dire à force d’y mettre n’importe quoi. De quoi parle-t-on ? Si c’est de la critique ou du rejet des personnes en raison de leur appartenance religieuse, il n’y a pas à tortiller : c’est une logique raciste et discriminatoire. Mais qu’en est-il de la critique d’idéologies politico-religieuses qui se réclament de cette religion, la kidnappent et la déforment en proposant une interprétation prescriptive et radicalisée qui voudrait que la foi remplace la loi républicaine ? Dans de nombreuses controverses, on glisse – plus ou moins volontairement – d’une notion à l’autre, pourtant si différentes. C’est précisément ce glissement qui fausse le débat. Car on sait depuis Hannah Arendt que le langage est politique, et depuis Antonio Gramsci que mal nommer les choses, ce n’est pas seulement mentir et manipuler l’opinion : c’est du trafic d’influence, un glissement de sens par calcul, par compromission ou par soumission à la force et à la peur.
Les travaux en sociologie des religions et en science politique sur l’islamisme — notamment ceux de chercheurs comme Olivier Roy ou Gilles Kepel, malgré leurs désaccords — montrent pourtant que l’islamisme ne peut être réduit ni à l’islam comme foi, ni à une simple dérive individuelle. Il s’agit d’un objet politique spécifique, inscrit dans des dynamiques historiques, transnationales et générationnelles.
Dès lors, critiquer sa représentation n’équivaut pas mécaniquement à essentialiser une population. Au contraire : cette critique fait bien la différence. Une différence que ne font pas ceux qui, faute d’arguments, accusent l’abandon de ce raccourci qu’ils sont pourtant les seuls à faire.
Il faudrait ici, plutôt que de parler à tort et à travers d’« islamophobie », parler d’« islamistophobie », non comme une provocation lexicale, mais comme une tentative de stabilisation du débat, et de distinction entre la critique d’une idéologie et la stigmatisation d’une religion.
Dans L’Abandon, plusieurs personnages musulmans expriment explicitement – et avec émotion – leur distance ou leur opposition à l’idéologie radicale représentée. C’est loin d’être anecdotique : cela empêche la fusion – et la confusion – entre appartenance religieuse et adhésion idéologique.
Ce film, que cela plaise ou pas, s’inscrit dans une logique de différenciation.
Autre reproche adressé au film : il « ferait le jeu de l’extrême droite ». Ce n’est pas une critique, c’est un verdict, une condamnation sans appel. Là encore, c’est une accusation récurrente que l’on retrouve, par exemple, autour de certains documentaires sur la radicalisation en France, immédiatement suspectés de nourrir un discours sécuritaire ou stigmatisant. Et plus largement, dans de nombreux débats autour de romans ou d’essais traitant des banlieues, de l’islam ou de la délinquance, où l’enjeu interprétatif précède souvent, efface même parfois, l’analyse esthétique ou narrative.
C’est vrai que n’importe quelle œuvre traitant du terrorisme ou de la radicalisation peut être instrumentalisée. Il faut aussi reconnaitre que c’est d’ailleurs à peu près vrai pour toutes les créations artistiques politiquement sensibles qui, inévitablement, risquent la récupération par un camp ou par un autre, de l’extrême droite à la gauche radicale. Toute production artistique est réinterprétable politiquement dans des cadres concurrents. Dès lors, on ne peut pas et on ne doit pas la juger à partir de ses usages secondaires. On peut en effet critiquer une idéologie, analyser un phénomène social, et même s’en inquiéter, sans autre intentionnalité politique que la dénonciation d’un fanatisme et la défense des libertés.
Et puis c’est un raisonnement un peu court, un peu facile et surtout castrateur qui nie la liberté de création. Si on le suit, il faudrait donc s’interdire les œuvres dérangeantes, ou plutôt qui dérangent le confort des bien-pensants. Et cela ne dit rien, en soi, de la qualité du film ou de ses intentions. La vraie question est ailleurs : L’abandon confond-il les registres ? Propose-t-il une lecture univoque du réel ? Ou met-il en scène une complexité et une réalité qui résistent aux récupérations ?
À force d’utiliser l’accusation de récupération comme argument de clôture, on évite parfois de parler du cinéma lui-même : du scénario, de la mise en scène, du jeu des acteurs, de la cohérence interne de l’œuvre. Or c’est aussi là que doit se jouer la critique artistique.
Cette polémique artificielle et déplacée révèle surtout notre difficulté collective à nommer et représenter l’islamisme sans glisser soit dans la minimisation, soit dans l’amalgame.
Entre ces deux écueils, il existe pourtant un espace critique légitime : celui qui consiste à analyser une idéologie violente, meurtrière, ses effets, et ses représentations, sans essentialiser ceux qui y échappent.
C’est dans cet espace que le cinéma devrait pouvoir travailler. Et c’est aussi là que la critique devrait s’exercer – sans anathèmes automatiques –, et non pas dans l’évitement ou la condamnation systématique des sujets sensibles.
Ou alors on renonce au débat. On donne a priori raison aux théories et aux obscénités bien fumantes et plus dangereuses que la peste et le choléra réunis. On oublie que le fanatisme, celui qui appelle à la prière ou à marcher au pas de l’oie, n’a pas sa place en république.
Mais non : on préférera, toujours, aller au théâtre, aux concerts et au cinéma.
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