Se réapproprier son destin en puisant aux sources de son identité ! C’est l’ambition du think tank Itumò, « clarification » en langue yoruba. Inauguré ce mardi à Porto-Novo, 8 mois après le démarrage effectif de ses travaux, il est né d’une conviction profonde : l’avenir de l’Afrique dépend de sa capacité à retrouver ses fondations.
« Le progrès du continent africain est d’abord une responsabilité africaine » : d’emblée l’enjeu est posé. Le choix de Porto Novo pour relever le défi n’a rien d’anodin. La ville est depuis toujours la capitale intellectuelle du Bénin, symbole vivant de l’expression « quartier latin de l’Afrique », associée au pays. Rien d’étonnant donc à ce qu’Itumò y ait élu domicile. Cet institut se définit poétiquement comme « une case de recherche et de perspectives africaines ». Avec à peine huit mois d’existence, il s’impose déjà comme l’un des centres de recherche indépendants qui comptent en Afrique de l’Ouest. Dédié à l’analyse critique et à la compréhension des réalités du continent, il s’attache à déconstruire les modèles d’analyse importés afin de proposer des grilles de lecture endogènes.
Dans le discours inaugural, le docteur Folashadé Soulé, de l’université d’Oxford, pose le décor : « Itumò repose sur l’idée que le défi central de l’Afrique n’est pas simplement un manque d’idées ou d’expertise, mais l’absence de structures endogènes capables d’organiser, de soutenir et de projeter ces idées dans la réalité ». L’ancrage idéologique de l’institut Itumò s’inscrit dans une vision singulière : l’Afrique n’est pas simplement une entité géographique mais une conscience collective et une volonté partagée de transcender les frontières physiques par la culture, l’identité et la solidarité. Le think tank s’appuie sur trois valeurs cardinales : un positionnement apolitique de nature à garantir une totale liberté intellectuelle ; un refus de la duplication de modèles extérieurs, avec la valorisation de solutions nées des expériences historiques et sociologiques africaines ; enfin une orientation résolument humaniste : le savoir est ici conçu comme un levier d’émancipation. La spécificité d’Itumò réside dans la mise en place d’observatoires, que son fondateur, Moudjib Djinadou, conçoit comme des « miradors » visant à évaluer le respect par les États de leurs engagements internationaux sur toute une série de problématiques majeures.
De manière opérationnelle, l’action d’Itumò passe par la production d’études approfondies sur les enjeux critiques du continent, allant de la souveraineté monétaire aux questions mémorielles. L’Institut insiste par exemple sur la nécessité de revaloriser les patronymes africains, perçus comme le socle premier de l’identité et de la souveraineté culturelle. Itumò met en place des plateformes de réflexion, du plaidoyer auprès des décideurs et enfin un accompagnement sur mesure des chercheurs, des institutions publiques et des organisations de la société civile en quête d’alternatives durables.
En plaçant l’enjeu démographique au cœur de sa séance inaugurale, Itumò s’empare d’une thématique souvent oubliée.
L’inauguration officielle a couronné huit mois de travaux de fond avec un coup de projecteur sur la démographie africaine, une problématique pensée ici non pas comme une menace mais comme un potentiel de dividende économique et humain, à condition d’être adossée à des politiques d’éducation, de santé et d’emplois courageuses. Le chercheur Mambaye Sene pose le décor : 4 milliards d’habitants en Afrique subsaharienne en 2100, une urbanisation désordonnée avec des villes tentaculaires : une prévision de 88 millions d’habitants à Lagos, 83 millions à Kinshasa. D’éminentes personnalités débattent ensuite de la question à travers le double prisme des questions de paix et de sécurité et des enjeux de flux de populations, migrations et urbanisation.
Mahamat Saleh Annadif, illustre patron de la MINUSMA, Saïd Djinnit, ancien représentant spécial du secrétaire général de l’ONU pour l’Afrique de l’Ouest, Raouf Mazou, haut-commissaire adjoint au HCR, et Amadou Diongue, représentant de la CEDEAO au Bénin, ont en commun d’avoir consacré leur vie à la paix et à la médiation. Ils tombent d’accord sur un constat : la démographie est trop souvent sous-estimée comme facteur d’instabilité. L’anticipation est une nécessité, base d’une gouvernance plus performante.
L’expérience internationale du fondateur d’Itumò explique la ligne directrice de l’institut, cette volonté de s’émanciper des schémas de pensée convenus. Moudjib Djinadou, juriste et romancier, a à son actif une longue carrière de haut fonctionnaire aux Nations Unies. Son parcours lui a conféré une connaissance et une compréhension intime des rapports de force géopolitiques, et de la limite des interventions extérieures calquées sur le continent.
Avec Itumò, il s’adresse en priorité à la jeunesse africaine, à travers une triple posture : la responsabilité, l’évaluation critique et l’appropriation des savoirs. En des temps de reconfiguration des équilibres géopolitiques, il ambitionne de cultiver chez les nouvelles générations l’assurance nécessaire pour façonner leur propre destin. Avec une conviction : le panafricanisme est aussi, et d’abord, un humanisme.
Geneviève Goëtzinger
Geneviève Goëtzinger est journaliste et dirigeante d’entreprise dans les médias et le conseil en stratégie de communication.
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