Lorsqu’un État manque de récit consensuel pour rassembler sa population, la tentation est grande de transformer le patrimoine en instrument de légitimation politique.

Le patrimoine raconte une histoire, fonde une mémoire collective et contribue à définir les contours d’une communauté politique. En Afrique du Nord, il est devenu un véritable champ de bataille diplomatique où les États cherchent à consolider leur légitimité autant qu’à affirmer leur influence. À cet égard, l’Algérie offre un cas particulièrement révélateur : celui d’un pouvoir qui transforme le patrimoine en un instrument de politique intérieure et extérieure.

La récente controverse autour du caftan a ravivé les tensions culturelles entre le Maroc et l’Algérie. Lorsque Rabat a dénoncé l’utilisation d’images d’un caftan traditionnel de Fès dans un dossier algérien présenté à l’UNESCO, l’affaire a rapidement dépassé la simple question vestimentaire.

Les tensions patrimoniales entre Alger et Rabat ont franchi un nouveau seuil lors de la Semaine de l’Afrique organisée à l’UNESCO du 19 au 22 mai 2026 à Paris. Des échanges particulièrement virulents ont opposé les délégations des deux pays autour de la présentation de leurs patrimoines respectifs. Les autorités marocaines ont dénoncé par écrit des insultes et des provocations imputées à des membres de la délégation algérienne, tandis qu’Alger a accusé en retour des participants marocains d’avoir agressé son pavillon national. Au-delà des versions contradictoires, cet épisode révèle combien les enjeux culturels sont devenus un prolongement des rivalités géopolitiques entre les deux États, transformant parfois les enceintes internationales consacrées au dialogue culturel en arènes de confrontation mémorielle.

Cette affaire n’est pas isolée. Depuis plusieurs années, les rivalités patrimoniales entre Alger et Rabat se multiplient. Caftans, zelliges, gastronomie, artisanat ou traditions musicales deviennent autant d’objets de compétition symbolique. Mais la question patrimoniale algérienne ne se limite pas à la relation avec le Maroc. Elle renvoie aussi à un rapport complexe du pouvoir avec sa propre diversité culturelle. Le cas de la Kabylie est, à cet égard, particulièrement éclairant.

Pendant des décennies, les symboles culturels kabyles ont été perçus avec méfiance par un État soucieux de construire une identité nationale homogène fondée principalement sur l’arabité et le récit révolutionnaire. Langue amazighe, revendications culturelles, mémoire régionale : tout ce qui échappait au cadre officiel était suspecté de nourrir un régionalisme incompatible avec l’unité nationale. Le Printemps berbère de 1980, réprimé après l’interdiction d’une conférence de l’écrivain kabyle Mouloud Mammeri, puis les tragiques événements du Printemps noir de 2001, lorsque le régime a ouvert le feu avec des balles explosives sur de jeunes Kabyles désarmés, demeurent les symboles les plus marquants de cette confrontation entre revendication identitaire et centralisation politique.

Or c’est précisément à cette même Kabylie que l’Algérie emprunte aujourd’hui certains de ses emblèmes patrimoniaux les plus valorisés sur la scène internationale. Lors de la semaine de l’Afrique de l’UNESCO, l’Algérie a précisément mis en scène les femmes, les robes et les bijoux de Kabylie sans jamais en prononcer le nom.

Les bijoux et les robes kabyles constituent en effet l’un des ensembles culturels les plus originaux du monde amazigh. Les parures féminines élaborées dans les ateliers d’Aït Yenni, réputés à l’international, associent l’argent, le corail méditerranéen et une technique sophistiquée d’émail cloisonné. Les artisans façonnent de fines cloisons d’argent destinées à accueillir des émaux colorés dont les rouges profonds, les bleus cobalt, les verts lumineux et les jaunes éclatants composent une palette immédiatement reconnaissable.

Ces bijoux ne relèvent pas du simple ornement. Les motifs géométriques qui les décorent forment un langage symbolique ancien où s’expriment des notions de protection, de fertilité, de continuité familiale et de transmission. La robe kabyle participe du même univers symbolique. Ses broderies, ses couleurs éclatantes et sa silhouette caractéristique constituent un véritable marqueur identitaire. Dans les villages de Kabylie, la parure féminine forme un ensemble cohérent où vêtement, bijoux et coiffure expriment l’appartenance à une communauté tout autant que le statut social de celle qui les porte.

La force de cette identité visuelle explique sans doute qu’elle ait suscité la méfiance des autorités. Pendant des années, ces marqueurs culturels furent interdits comme symboles de séparatisme, puis tolérés comme de simples traditions régionales. La folklorisation de la culture kabyle et plus largement amazighe est un moyen de la neutraliser. Mais aujourd’hui, le pouvoir découvre également l’intérêt diplomatique de ce patrimoine exceptionnel.

Le 31 mars 2024, l’Algérie a soumis un dossier à l’UNESCO pour faire inscrire « l’art de l’ornementation avec des bijoux en argent émaillé de l’habit féminin de la région de Kabylie : fabrication, conception et port » sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Des associations et militants kabyles se sont opposés à cette appropriation culturelle. En effet, d’une part le régime algérien qui a déclenché une opération « zéro Kabyle » en 2019 multiplie les arrestations de ceux qui expriment leur singularité et, de l’autre, annexe l’artisanat kabyle en le présentant comme patrimoine algérien. L’instrumentalisation de la visite du pape Léon XIV en avril dernier a été à ce titre exemplaire. La Kabylie connaît un renouveau chrétien exceptionnel. Des milliers de Kabyles se convertissent tandis que la présence chrétienne est totalement marginale dans le reste de l’Algérie. Les autorités algériennes ont pourtant soigneusement évité la Kabylie lors des déplacements avec le souverain pontife alors même que c’est dans cette région qu’il était attendu des fidèles. Comble du cynisme ou de la maladresse, c’est une croix en cloisonné kabyle d’Aït Yenni qui a été offerte à Léon XIV comme cadeau officiel.

L’Algérie a également déposé les « itinéraires augustiniens » au patrimoine mondial de l’UNESCO, brandissant Augustin d’Hippone (Annaba), le père de l’Église, comme paravent dissimulant l’intolérance religieuse qui règne en Algérie, classée dans les listes noires de plusieurs pays et organisations de défense de la liberté de conscience.

Un bijou ou un itinéraire touristique ne peuvent cacher que la conversion est punie de peine de prison en Algérie, que des pasteurs sont arrêtés et que plus de 47 églises ont été fermées en Kabylie. Un converti comme saint Augustin serait aujourd’hui persécuté.

 

La protection du patrimoine ne consiste pas seulement à exposer des objets dans des vitrines ou à multiplier les inscriptions à l’UNESCO. Elle suppose aussi la reconnaissance des communautés qui ont créé, transmis et préservé ces traditions.

La même logique apparaît dans les débats autour des restitutions patrimoniales entre la France et l’Algérie. Les démarches encouragées ces dernières années, notamment dans le sillage des recommandations formulées par l’historien Benjamin Stora, ont souvent été présentées comme les prémices d’un vaste mouvement de retour des œuvres algériennes. Pourtant, les objets concernés sont parfois bien éloignés de l’imaginaire national mobilisé dans le débat public. Le cas du canon dit « Tonnerre de Brest » en est l’illustration. Cette pièce d’artillerie, fréquemment présentée comme un symbole du patrimoine algérien spolié, appartient en réalité à l’univers militaire ottoman dont la Régence d’Alger faisait partie avant la colonisation française et donc avant même l’existence de l’Algérie.

Cette instrumentalisation du patrimoine déborde parfois même les frontières algériennes. Les déclarations de Chems-Eddine Hafiz, recteur de la Grande Mosquée de Paris, attaquant le banquet du Canon français où l’on mange du porc. Pour nombre d’observateurs, ces prises de position participent d’une tendance plus générale consistant à remettre en cause des pratiques culturelles constitutives de l’identité française, qu’il s’agisse du vin, de certaines traditions culinaires ou de modes de vie hérités de l’histoire nationale.

Pris isolément, chacun de ces épisodes pourrait paraître anecdotique. Ensemble, ils dessinent toutefois une stratégie cohérente où le patrimoine devient un instrument de légitimation politique, de projection diplomatique, voire d’impérialisme.

Que ces assauts visent la France, la Kabylie et le Maroc n’est pas anodin. Ils participent d’une véritable politique algérienne et doivent être regardés avec sérieux. L’UNESCO est devenu un instrument de soft power et l’institution basée à Paris devrait prendre des mesures claires.

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