En février 2025, des émissaires américains rencontrent des responsables russes pour discuter d’un éventuel cessez-le-feu en Ukraine. Les communiqués sont prudents, les formules convenues. Chacun parle de paix. Personne ne parle de la même chose.
Ce n’est pas une nouveauté diplomatique. C’est une constante structurelle que l’Occident — ou du moins ce qu’on continue d’appeler ainsi, trente ans après la fin de la guerre froide et cinq élargissements successifs de l’Union européenne — n’a toujours pas intégrée. Pour Moscou, la paix n’est pas l’absence de violence. C’est un état géopolitique : des États-tampons sous contrôle, des voisins incapables de trajectoires autonomes, une profondeur stratégique garantie. Ce que l’Europe appelle domination, la Russie l’appelle sécurité. Ce qu’elle appelle paix, l’Europe devrait l’appeler ordre imposé.
Le moment où cette asymétrie aurait pu — aurait dû — être lue clairement date de février 2007. À Munich, devant la crème des décideurs occidentaux réunis pour la conférence annuelle sur la sécurité, Vladimir Poutine prononce un discours que ses hôtes écoutent avec un malaise poli avant de le ranger dans la catégorie des postures rhétoriques. Il n’en est rien. C’est un programme. Depuis lors, ce programme a été exécuté avec une cohérence que seul le refus interprétatif de l’Occident peut expliquer. Non pas l’ignorance — les signaux étaient lisibles. Mais le refus, actif et persistant, de croire que Moscou pensait réellement ce qu’elle disait, et entendait réellement faire ce qu’elle annonçait.
Loin de dresser un réquisitoire, faisons une tentative de lecture de ce que Poutine a dit à Munich, de ce que la Russie a fait depuis, et de ce que l’Occident — dans ses deux variantes, européenne et américaine — continue de ne pas comprendre au moment où il s’apprête, peut-être, à négocier une paix dont il n’a pas encore défini les termes.
Munich 2007 : Poutine dit ce qu’il entend par paix
Le discours lu littéralement
Le 10 février 2007, Vladimir Poutine prend la parole à Munich devant un parterre de ministres, de généraux et d’experts. Le ton est direct, presque abrupt pour l’exercice. Il dénonce le monde unipolaire — « inadmissible », dit-il, « destructeur » — et nomme sans détour ce qu’il perçoit comme l’expansionnisme américain et otanien. L’élargissement de l’Alliance vers l’est n’est pas, dans sa bouche, une question de procédure ou de souveraineté des États candidats. Il s’agit d’une violation d’un ordre qu’il considère comme légitime, et dont il réclame la restauration.
La tentation, compréhensible, est de lire ce discours comme une posture – la rhétorique d’un dirigeant qui joue à se faire peur pour négocier en position de force. Cette lecture était déjà fausse en 2007. Elle est réfutée par les dix-huit années qui ont suivi.
Car Poutine n’annonce pas des griefs. Il énonce des conditions. La paix, dit-il en substance, est possible — mais à condition que l’Occident reconnaisse la légitimité des intérêts de sécurité russes dans ce que Moscou considère comme son voisinage naturel. Ce que les diplomates occidentaux entendent comme une revendication négociable est en réalité une doctrine : pas d’ordre stable en Europe sans zones d’influence reconnues, pas de sécurité russe sans États-tampons dociles.
L’argument de l’élargissement de l’OTAN mérite ici un traitement précis, car Moscou en a fait le cœur de sa narrative de victimisation. Archives en main, l’historien américain Joshua Shifrinson a établi que des assurances verbales ont bien été données aux Soviétiques en 1990 par les diplomates occidentaux (allemands) sur la non-extension de l’Alliance — mais que ces assurances ne constituaient pas un accord formel, et qu’elles ne couvraient en aucun cas les pays d’Europe centrale et orientale au-delà de l’ex-République démocratique allemande. Il y a eu ambiguïté diplomatique, pas promesse trahie. Ce que Poutine présente à Munich comme une trahison fondatrice est en réalité l’instrumentalisation d’une ambiguïté réelle, convertie en grief doctrinal pour les besoins d’une politique de puissance qui existait indépendamment d’elle.
La paix russe : une constante plus ancienne que l’URSS
Pour comprendre ce que Poutine entend par paix, il faut remonter plus loin que 1991, plus loin même que 1917, ces dates fondatrices de la fin de la guerre froide et de la fondation du soviétisme. La conception russe de la sécurité n’est pas un héritage soviétique ; elle est tsariste, et même antérieure aux grandes expansions impériales du XVIIIᵉ siècle. Elle repose sur un axiome géographique et politique constant : la Russie ne peut être en sécurité que si ses voisins immédiats sont soit intégrés, soit neutralisés, soit suffisamment affaiblis pour ne pas constituer une voie d’accès à des puissances hostiles.
Cette logique produit une conception de la paix radicalement différente de celle que l’Europe occidentale a construite après 1945. La paix européenne — celle de la réconciliation franco-allemande, des institutions communautaires, du droit international comme substitut au rapport de force — est une paix westphalienne corrigée entre États souverains qui acceptent de limiter mutuellement leur liberté d’action. La paix russe reste westphalienne par sa maîtrise du voisinage. Elle n’est pas compatible avec la souveraineté onusienne pleine et entière des États qui constituent ce voisinage — Ukraine, Géorgie, Moldavie, États baltes dans un autre contexte. Elle l’est encore moins avec leur intégration dans des structures occidentales.
Il ne s’agit donc pas d’une pathologie du régime poutinien, mais bien d’une constante des successeurs de Pierre le Grand, d’Alexandre Iᵉʳ, de Staline et de Brejnev. Tous, à des degrés divers, ils l’ont reproduite. Poutine ne réinvente rien. Il réactive.
Deux lectures du même discours
À Munich, dans la salle, deux Europes coexistaient sans se parler vraiment. La première — celle de Varsovie, de Tallinn, de Vilnius, de Prague — a entendu, en version originale, le discours de Poutine avec une clarté immédiate. Non par clairvoyance particulière, mais par expérience accumulée. Pour les pays qui ont vécu sous occupation soviétique, qui ont vu en 1956 Budapest brûler pendant que l’OTAN regardait, qui ont connu 1968 à Prague, le langage de Poutine est transparent : c’est le langage de la zone d’influence revendiquée. Leurs services de renseignement — les Estoniens en particulier, dont la sophistication analytique sur la menace russe fait alors figure d’exception dans le paysage occidental — produisent depuis plusieurs années des rapports qui ne laissent guère de place à l’ambiguïté.
La démonstration n’a d’ailleurs pas tardé. En avril 2007, quelques semaines après Munich, le déplacement d’une statue soviétique — le « Soldat de bronze » de Tallinn — provoqua une vague de cyberattaques massives contre les infrastructures numériques estoniennes : sites gouvernementaux, banques, médias paralysés pendant plusieurs jours. L’attribution à des acteurs russes ne fit guère de doute pour les analystes. Tallinn a tiré de cet épisode une leçon immédiate : la Russie de Munich n’est pas seulement celle des discours, c’est celle des actes. L’Estonie est devenue l’un des membres de l’Alliance les plus avancés sur la doctrine de cyberdéfense, et l’un des plus constants dans ses mises en garde sur la menace russe — des mises en garde qui resteront longtemps perçues à l’Ouest comme l’expression d’une sensibilité historique excessive plutôt que comme un diagnostic stratégique rigoureux.
La Pologne fait exception — mais une exception complexe. La mort du président Lech Kaczyński à Smolensk en avril 2010, lors d’un crash aérien en territoire russe alors que la délégation se rendait commémorer le massacre de Katyń, n’a jamais été élucidée à la satisfaction de tous. Sans valider les thèses du complot que le PiS, parti conservateur polonais, a instrumentalisées, cet événement a cristallisé dans une partie de la classe politique polonaise une lecture du rapport avec Moscou qui ne devait plus rien à l’optimisme libéral. Varsovie a continué de parler de partenariat dans les forums internationaux. Elle a simultanément engagé le plus vaste programme de réarmement de son histoire.
Revenons à Munich, en février 2007, et à cette seconde Europe — celle de l’Ouest, celle qui structure encore implicitement la pensée stratégique dominante malgré les élargissements successifs — qui interprète les propos de Poutine comme une posture. Elle a ses raisons, et elles ne sont pas toutes naïves. L’interdépendance commerciale avec la Russie, l’héritage de l’Ostpolitik, la conviction que l’intégration économique produit à terme de la stabilité politique : ce sont des paris intellectuellement défendables. Ils se révéleront faux. Mais en 2007, ils structurent encore une vision du monde dans laquelle Moscou reste, au fond, un partenaire difficile plutôt qu’un adversaire déclaré.
Dans ce refus d’entendre, il y a aussi quelque chose de plus profond qu’un calcul d’intérêts. L’Europe occidentale de 2007 est celle de la « fin de l’histoire » — non pas au sens caricatural qu’on lui prête parfois, mais au sens d’une conviction sincère que le modèle libéral a définitivement supplanté la politique de puissance comme principe organisateur des relations internationales. Lire Poutine à la lettre, c’est accepter que cette conviction est fausse. C’est un effort intellectuel et politique que peu sont disposés à faire. Ce refus aura un coût. Car pendant que l’Europe occidentale négocie des contrats gaziers et organise des sommets de partenariat, Moscou met en œuvre ce qu’elle a annoncé.
La paix russe en actes : ingérence, contestation capturée, guerre
L’ingérence comme forme pacifique de la domination
La stratégie russe de l’après-Munich ne tarde pas à apparaître au grand jour. Elle a pourtant déjà commencé par des financements, des relais médiatiques, des amplifications algorithmiques — et surtout par une lecture lucide des fractures que les sociétés occidentales portent en elles sans les voir clairement. Car la Russie n’invente nullement les contestations qu’elle exploite. Elle les capte. En Europe, le terreau est réel : défiance envers les élites, sentiment de déclassement des classes moyennes, rejet de la mondialisation, crispations identitaires que la crise des subprimes de 2008 a considérablement aggravées. Ce que Moscou apporte, ce n’est pas la colère — elle existe —, c’est une infrastructure pour l’amplifier et lui donner une orientation politique utile. Les partis eurosceptiques, souverainistes et populistes qui prospèrent dans les années 2010 ne sont pas des créations russes. Mais certains d’entre eux — le Front national en France, l’AfD en Allemagne, le Fidesz hongrois, UKIP en Grande-Bretagne — bénéficient de financements, de soutiens médiatiques ou de complaisances politiques dont les origines russes seront progressivement documentées. Le Bundesamt für Verfassungsschutz, service de renseignement intérieur allemand, formalise le premier ce diagnostic dans un rapport de 2014 qui nomme l’ingérence sans ambiguïté. Ce n’est pas une révélation — c’est une mise en visibilité. La pratique était antérieure ; elle devient enfin dicible.
Cette ingérence révèle, analytiquement, une réalité plus importante que ses modalités opératoires. Elle confirme que la conception russe de la paix en Europe occidentale n’est pas l’absence d’action — c’est une action permanente, diffuse, menée sous le seuil de ce que les démocraties libérales sont disposées à nommer guerre. Dimitri Minic a documenté avec précision la théorisation russe du « contournement de la lutte armée » — la manière dont la pensée stratégique russe post-soviétique a élargi le concept de guerre pour y inclure les moyens non militaires. Mais le contournement n’est pas une alternative à la domination : c’en est une modalité. L’objectif reste le même : des sociétés fragilisées, des États désorientés, une Europe incapable de construire une position cohérente face à Moscou.
2016-2022 : de l’aveuglement à la Zeitenwende
Trois ans après les élections fédérales allemandes, les élections présidentielles américaines de 2016 et françaises de 2017 constituent le moment de visibilité maximale de cette stratégie — et paradoxalement, le moment où elle commence à se retourner contre elle-même. En 2016, l’ingérence russe dans le processus électoral américain est documentée par les services de renseignement locaux, débattue au Congrès, analysée dans des rapports dont le volume et la précision n’ont guère d’équivalent dans l’histoire récente. Les macronleaks de 2017, en France, tentent de reproduire le schéma avec moins de succès. Dans les deux cas, la main russe est cherchée — et trouvée, partiellement. Le débat public occidental est saturé de révélations sur les bots, les fermes à trolls, les opérations d’influence sur les réseaux sociaux.
Le paradoxe est saisissant : pendant que l’attention occidentale est focalisée sur les algorithmes et les serveurs piratés, la Russie consolide méthodiquement depuis 2014 sa présence militaire dans le Donbass, renforce ses positions en Crimée annexée, et prépare ce que février 2022 révélera au grand jour. On cherche Moscou dans les données numériques. On ne la cherche pas là où elle construit, pierre après pierre, les conditions d’une guerre ouverte. Le 24 février 2022, l’invasion à grande échelle de l’Ukraine referme la boucle ouverte à Munich quinze ans plus tôt. Pour les capitales est-européennes, c’est une confirmation douloureuse de ce qu’elles avaient annoncé sans être entendues. Pour Berlin, c’est un choc d’une ampleur suffisante pour produire ce que la République fédérale n’avait pas accompli depuis des décennies : la Zeitenwende, le « tournant des temps », avec ses cent milliards d’euros de réarmement et l’abandon du gazoduc Nord Stream comme symbole d’une époque révolue. Pour Paris, la prise de conscience est plus lente, plus contradictoire, marquée par les tentatives persistantes d’Emmanuel Macron de maintenir un canal de dialogue avec Moscou, que Polonais et Baltes observent avec une irritation à peine dissimulée.
L’invasion de 2022 valide surtout la thèse de l’asymétrie conceptuelle. Elle n’est pas, pour Moscou, une rupture de la paix — c’est la restauration, par la force, d’un ordre que l’Ukraine avait eu l’audace de remettre en question en choisissant une trajectoire européenne. La paix russe n’admet pas ce choix. Elle ne peut pas l’admettre sans se nier elle-même.
Des révolutions de couleur en Afrique : une doctrine globale et ses limites
Pour comprendre la cohérence de la stratégie russe sur le temps long, il faut élargir le cadre géographique — et remonter aux origines de ce qui n’est pas une improvisation mais une doctrine. Les révolutions de couleur du début des années 2000 — Géorgie en 2003, Ukraine en 2004, Kirghizistan en 2005 — sont lues par Moscou non comme des mouvements démocratiques spontanés, mais comme des opérations de changement de régime orchestrées par Washington. Cette lecture n’est pas entièrement fausse — les financements occidentaux aux sociétés civiles concernées sont réels — mais elle est systématisée en une doctrine paranoïaque qui voit dans toute aspiration démocratique aux frontières russes une menace existentielle téléguidée de l’extérieur. C’est dans ce cadre qu’il faut relire Munich 2007 : Poutine ne réagit pas seulement à l’élargissement de l’OTAN, il réagit à ce qu’il perçoit comme une stratégie cohérente de réduction de la profondeur stratégique russe par voie de démocratisation forcée.
La réponse russe à cette perception obéit à un modèle constant : s’engouffrer dans les contestations existantes plutôt qu’en créer de toutes pièces, amplifier les fractures plutôt que les fabriquer, maintenir une présence qui rende tout changement de régime défavorable irréversible. En Syrie, l’intervention militaire de 2015 illustre cette logique à son point le plus abouti. Moscou n’entre pas en Syrie pour faire la guerre – elle y entre pour empêcher que la dynastie al-Assad tombe, sécuriser la récente base aérienne de Hmeimim et l’ancienne relâche navale de Tarsous, son unique fenêtre méditerranéenne. Ce faisant, Poutine démontre pour la première fois depuis la fin de la guerre froide qu’il peut interrompre un changement de régime que l’Occident considérait comme acquis. C’est aussi en Syrie que Wagner apparaît comme outil de projection extérieure — une force paramilitaire déniable, modulable, exportable.
En Afrique, le modèle se déploie avec la même logique de captation des contestations préexistantes. Au Sahel, le ressentiment anti-français est réel, profond, nourri par des décennies de politique postcoloniale ambiguë. Wagner, puis Africa Corps, ne créent pas ce ressentiment – ils l’instrumentalisent, offrent aux juntes une alternative crédible à la présence française, et implantent une influence russe dans des zones que Paris considérait comme relevant de son pré carré De Bamako à Bangui, de Niamey à Ouagadougou, la séquence est identique : coup d’État fomenté à la descente de l’avion de Moscou, expulsion des forces occidentales, accueil des instructeurs russes, extraction des ressources dans des conditions opaques. La technique chinoise revisitée par le renseignement russe.
Mais cette projection a ses limites — et l’Ukraine les a révélées brutalement. En 2024, Assad tombe en Syrie. La Russie, qui avait sauvé son régime neuf ans plus tôt, n’a plus les moyens d’intervenir. Elle perd Tarsous et avec elle sa capacité de projection en Méditerranée orientale. En avril 2026, les forces d’Africa Corps évacuent Kidal — ville stratégique du nord malien que la junte et son partenaire russe avaient présentée comme le trophée fondateur de leur reconquête territoriale trois ans plus tôt — sous la pression combinée des jihadistes et des indépendantistes touareg. L’offensive a mis au jour les limites opératoires de la force russe : faiblesse du renseignement humain, dépendance aux frappes aériennes, incapacité à tenir le terrain face à une insurrection mobile et bien implantée.
Plus révélateur encore est le positionnement russe dans la guerre déclenchée contre l’Iran en février 2026. Moscou a fourni à Téhéran un soutien en renseignement – données satellitaires sur les positions des forces américaines, mouvements de navires et d’aéronefs – sans pour autant s’engager militairement. La non-belligérance occidentale, mais pas uniquement… Le calcul est lisible : les liens russo-iraniens se sont considérablement approfondis depuis 2022, Téhéran ayant fourni à Moscou des drones et des missiles en échange de systèmes avancés. La Russie rend ici un service à un partenaire stratégique tout en restant sous le seuil de la confrontation directe avec Washington — exactement la logique du contournement appliquée à l’échelle globale. Mais ce soutien révèle aussi, en creux, ce qu’elle ne peut plus faire : projeter de la puissance militaire directe hors d’Ukraine.
En concentrant l’essentiel de ses capacités militaires sur le théâtre ukrainien, Moscou a révélé que sa puissance de projection, impressionnante dans ses effets, était plus limitée dans ses moyens qu’elle ne le laissait paraître. Ce constat ne doit pas induire en erreur sur l’essentiel : une puissance affaiblie reste une puissance. Et une puissance qui négocie depuis une position d’affaiblissement relatif n’abandonne pas pour autant ses objectifs fondamentaux — elle cherche simplement à les atteindre par d’autres voies. C’est précisément ce que la dynamique diplomatique de 2025 illustre.
Peut-on faire la paix avec Moscou ? Le malentendu structurel
Le transactionnel américain : Trump comme révélateur, pas comme rupture
En février 2025, des émissaires de l’administration Trump rencontrent des responsables russes à Riyad, sans les Européens, ni les Ukrainiens. La séquence est présentée comme une initiative de paix. Elle est en réalité la manifestation la plus récente d’une constante américaine que l’on aurait tort de réduire à la personnalité de Donald Trump. Ce dernier raisonne en termes de transaction : une relation personnalisée aux dirigeants, une logique de deal, une vision à court terme des équilibres stratégiques. Il sous-estime les continuités historiques russes et croit pouvoir obtenir de Poutine ce que Baker n’avait pas obtenu de Gorbatchev : un accord qui tienne parce qu’il serait mutuellement avantageux. C’est une illusion, mais ce n’est pas une nouveauté.
Car le transactionnel américain précède Trump de plusieurs décennies. En 1953, les chars soviétiques écrasent le soulèvement ouvrier de Berlin-Est. L’OTAN observe. En 1956, Budapest brûle pendant qu’Eisenhower, soucieux de ne pas apparaître impérialiste à la veille d’une élection difficile et de préserver ses relations avec le monde arabe dans le contexte de Suez, choisit de ne pas intervenir — abandonnant simultanément les insurgés hongrois, dont des milliers fuient vers l’Ouest, et ses alliés français et britanniques qu’il contraint à se retirer d’Égypte. En 1968, Prague. L’OTAN voit, l’OTAN se tait. À chaque fois, la logique est la même : l’Europe est un théâtre d’intérêts américains, pas une communauté de destin.
Ce qui distingue Trump de ses prédécesseurs n’est pas la nature de ce calcul — c’est son registre. Avant lui, le transactionnel se dissimulait derrière le langage de l’atlantisme et des valeurs partagées. Il s’affichait en privé, se taisait en public. Trump le dit à voix haute, le tweete, en fait un argument électoral. Ce glissement de registre est en lui-même un événement stratégique : il prive l’Europe de l’ambiguïté confortable dans laquelle elle avait longtemps pu s’abriter.
Pour les capitales est-européennes, la désillusion est double et cruelle. Elles avaient raison sur la Russie : Munich, l’ingérence, 2022 leur ont donné raison sur toute la ligne. Mais elles avaient construit leur sécurité sur une garantie américaine qui s’avère structurellement conditionnelle. L’atlantisme n’était pas un engagement inconditionnel — c’était un arrangement dont les termes pouvaient être renégociés unilatéralement. Varsovie, Tallinn et Vilnius l’avaient pressenti. Elles le savent désormais avec certitude.
Moscou raisonne en rapport de puissance et en temps long.
Face à ce transactionnel américain, Moscou oppose une temporalité et une logique radicalement différentes. La Russie négocie toujours dans le temps long. Un cessez-le-feu n’est certes pas une paix — c’est juste une pause qui permet de reconstituer les forces, de consolider les positions, de préparer la prochaine séquence. Les négociations de Minsk I et Minsk II, en 2014 et 2015, ont déjà illustré ce principe : Moscou avait signé des accords dont elle n’avait jamais eu l’intention d’honorer les termes, utilisant le délai pour renforcer ses positions dans le Donbass. La séquence de 2025 s’inscrit dans la même logique.
Ce que Moscou appelle garanties de sécurité, l’Europe appelle capitulation ukrainienne. Le fossé n’est pas sémantique – il touche à la conception même de ce qu’est un État souverain. La Russie ne peut pas accepter une Ukraine souveraine, intégrée dans des structures occidentales et capable de mener une politique étrangère autonome, sans renoncer à ce qu’elle entend par ordre sécuritaire. Ce renoncement n’est pas envisageable pour un régime dont la légitimité interne repose précisément sur la restauration de la grandeur russe et le refus de l’humiliation des années 1990.
Il y a ici une tension que les négociateurs occidentaux peinent à formuler clairement : traiter avec Moscou est nécessaire, mais traiter avec Moscou en croyant que les mots ont le même sens des deux côtés de la table est une erreur qui a déjà coûté très cher. Les accords de Minsk n’ont pas échoué parce qu’ils étaient mal rédigés. Ils ont échoué parce que les parties n’entendaient pas la même chose par paix.
Le découplage Europe-États-Unis comme risque systémique
La dynamique de 2025 dessine un risque qui dépasse la question ukrainienne : le découplage progressif entre l’Europe et les États-Unis comme acteurs stratégiques. Ce découplage n’est pas symétrique. Les États-Unis disposent de l’arsenal nucléaire, de la puissance de projection, et de la capacité à définir unilatéralement les termes d’un accord avec Moscou sans en subir immédiatement les conséquences géographiques. L’Europe, elle, partage un continent avec la Russie. Elle ne peut pas se permettre une paix mal comprise dont elle supporterait seule le coût stratégique à long terme.
L’autonomie stratégique européenne — concept longtemps traité comme une ambition rhétorique par Washington et comme une menace par les Européens de l’Est trop dépendants du parapluie américain — cesse d’être une option pour devenir une nécessité. Mais elle bute sur la fracture interne que Munich 2007 avait déjà révélée : une Europe de l’Est qui a intégré la réalité de la menace russe et exige des garanties durables, une Europe occidentale qui oscille encore entre la tentation du dialogue et la reconnaissance tardive que ce dialogue, pour être crédible, suppose une capacité de dissuasion que le continent n’a pas encore reconstituée.
C’est dans cet interstice — entre une Amérique qui négocie en transaction, une Russie qui raisonne en rapport de puissance, et une Europe qui n’a pas encore décidé ce qu’elle veut être stratégiquement — que la question de la paix reste suspendue. Non pas faute de volonté, comme l’a démontré le 8ᵉ sommet de la communauté politique européenne à Erevan, le 4 mai 2026, mais faute de langage commun.
Le problème n’est pas que l’Occident n’a pas entendu Poutine à Munich. Les mots étaient clairs, le programme lisible, les intentions formulées sans ambiguïté particulière. Le problème est que le dirigeant russe a persisté, pendant près de vingt ans, à traduire ce qu’il entendait dans ses propres catégories — transformant une doctrine de puissance en posture rhétorique, une condition en revendication négociable, un programme en mauvaise humeur passagère.
La paix avec la Russie est possible. Elle l’a toujours été, dans un sens. Mais la paix russe n’est pas la paix européenne. L’une suppose la reconnaissance d’un droit à la domination du voisinage. L’autre suppose la souveraineté égale des États et le règlement des différends par le droit. Ces deux conceptions ne sont pas simplement différentes – elles sont incompatibles. Toute négociation qui esquive cette incompatibilité fondamentale ne produit pas la paix : elle produit une pause dont Moscou sait, par expérience, tirer meilleur profit que ses interlocuteurs.
Ce que les Estoniens, les Polonais, les Lituaniens répètent depuis Munich 2007 — et que l’histoire leur a donné raison de répéter — n’est pas un appel à la guerre. C’est un rappel d’évidence : on ne négocie pas utilement avec un acteur dont on refuse de comprendre les catégories. Avant de parler de paix, il faudrait commencer par parler de la même chose.
Voir aussi
1 juin 2026
Victoire sportive, défaite nationale
par Arnaud BenedettiFondateur et directeur de la Nouvelle Revue Politique.
0 Commentaire6 minutes de lecture
23 décembre 2025
Boualem Sansal raconte à la NRP l’après-prison : « Apprendre à vivre dans la liberté »
De retour en France après un an de détention en Algérie, l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal a livré un témoignage rare dans un entretien accordé à La Nouvelle Revue Politique, animé par Arnaud Benedetti.
0 Commentaire2 minutes de lecture
22 novembre 2025
Le monde comme volonté et représentation : le grand fleuve du pessimisme
par Robert RedekerPhilosophe et professeur agrégé de philosophie.
Vous êtes intimidé par ce grand fleuve ? Vous hésitez, ne savez comment l’apprivoiser ! Ne lanternez pas, montrez-vous impavide, plongez !
0 Commentaire7 minutes de lecture
3 décembre 2025
Principes et enjeux de la déconstruction
par Baptiste RappinMaître de Conférences HDR à l’IAE Metz School of Management.
On entend souvent parler de la déconstruction, en particulier dans les milieux conservateurs qui s’indignent de ses ravages, soit de façon directe, soit, le plus souvent, de façon indirecte. Qui, en effet, n’a pas entendu parler de « wokisme » ou de « cancel culture » ?
0 Commentaire37 minutes de lecture