La plupart des Français ont découvert Édouard Balladur, personnage de l’ombre, en 1986 lorsqu’il est devenu ministre de l’économie et des finances, puis lorsqu’il est devenu le Premier ministre de la deuxième cohabitation et son image est surtout marqué par la campagne épique de Chirac, l’affrontement avec « l’ami de trente ans », et par les caricatures des Guignols.
La disparition de cet homme d’État éminemment respectable, féru de poésie et ami d’Yves Bonnefoy, est l’occasion de relever un paradoxe que peu de commentateurs ont relevé.
Durant la campagne de 1994-1995, Édouard Balladur est apparu comme le candidat des centristes mous (« Ballamou »), partisans des réformes modérées, un candidat attaché à la construction européenne, éloigné de tout bonapartisme et de l’héritage gaulliste avec ce qu’il comporte d’autorité, de fierté nationale et de panache.
Jacques Chirac, entouré des grognards (Pons, Toubon…) des Marie-Louise (Baroin, Briand…) et servi par la puissance oratoire et conceptuelle de Philippe Séguin a su merveilleusement exploiter cette opposition entre la culture RPR et la culture technocratique et centriste.
Deux cultures et deux classes politiques bien typées se sont opposées. Il y eut bien quelques incohérences de casting : Charles Pasqua n’avait pas grand-chose à voir avec Balladur et personne n’a compris pourquoi François Fillon – si ce n’est la défiance personnelle profonde entre lui et Chirac- qui se présentait comme le lieutenant le plus fidèle de Philippe Séguin soutenait Balladur tandis que son mentor tonnait contre le Premier ministre. Dans l’autre camp, on pouvait penser qu’Alain Juppé aurait plus eu sa place dans le camp Balladur. Il avait d’ailleurs un moment conclu un accord avec Balladur, ce qu’Alain Carignon avait confirmé à Bernard Pons. Bernard Pons, informé de la trahison probable de Juppé, racontait qu’il avait poussé Chirac à avoir une explication avec Juppé pour le ramener dans son camp et qu’après le tête-à-tête, il avait demandé à un Jacques Chirac un peu honteux qui ne l’avait pas démenti : « Alors, ça t’a coûté cher ? Matignon, le parti et peut-être le secrétariat général de l’Elysée ? »
Tout a servi Jacques Chirac dans cette campagne qui a pris la forme d’une épopée et d’abord l’antipathie que suscitait dans la France profonde nombre des soutiens d’Edouard Balladur : le Monde et l’unanimisme des média, Alain Minc, Jean-Claude Trichet. Pour reprendre un terme cher à Stéphane Rozés, l’imaginaire français n’était pas compatible avec ce discours centriste et européen, cette injonction implicite à adapter la France à des normes européennes, ni avec l’agenda antipolitique d’une caste technocratique.
Les analystes qui se fondaient sur cette grille d’analyse métapolitique n’ont pas eu de mal à ne jamais croire aux chances de Balladur, comme ils n’ont jamais cru plus tard à la possibilité d’Alain Juppé ou de ses disciples de rencontrer le pays. De surcroît, en 1995, la blessure du référendum de Maastricht était encore ouverte et il était difficile d’imaginer qu’une partie de l’électorat ne veuille pas se rattraper en élisant un candidat antisystème.
Balladur a donc perdu parce qu’il s’est enfermé dans le centre mou -« couilles molles » comme disaient les Guignols) européen et réformiste alors que le pays voulait ce que Séguin et Chirac ont su capter.
Mais le paradoxe est que Balladur a joué à tort à fronts renversés. Bien qu’ayant fait campagne pour Jacques Chirac et avoir été aux côtés de Bernard Pons, délégué général de l’association des amis de Jacques Chirac, je dois dire que Balladur était plus gaulliste et bonapartiste et autoritaire – il fait avoir vu la dureté de son regard ! – que Jacques Chirac, plutôt radical-socialiste de tempérament.
Je me souviens de la réunion finale d’arbitrage sur la loi Toubon sur l’emploi de la langue française avec quatre ministres, et son conseiller, l’excellent conseiller d’État Francis Lamy : Un ministre a soutenu que les chercheurs avaient besoin de publier en anglais. Balladur a répondu « s’ils ne veulent pas parler français, qu’ils quittent la France ». Alain Madelin avait avancé qu’il était naturel de parler anglais. Balladur a répondu : « Monsieur le ministre je vous apprendrais que le propre de la civilisation est de contrarier la nature ». Pas vraiment un centriste mou ! Par comparaison, Jacques Toubon savait que Jacques Chirac, chaque fois qu’un chercheur ou un industriel venait se plaindre de la loi Toubon, Chirac le pressait de céder sur tout, craignant de s’aliéner telle ou telle catégorie et que cela nuise à sa campagne.
De même, lorsque j’avais alerté Francis Lamy sur le fait que le Premier ministre allait accueillir à Paris la signature du Pacte de stabilité en Europe qui comprenait des clauses aboutissant à la reconnaissance juridique des langues régionales – stipulations clairement inconstitutionnelles- Edouard Balladur a décidé au dernier moment que la France ne signerait pas le Pacte. Ils sont rares les hommes d’État qui, pour une question de principe, sont capables de renoncer à signer un traité alors que l’on a convié 25 chefs de gouvernements à le signer et à renoncer à la vanité d’être le premier à signer.
Édouard Balladur a aussi pris ses distances avec les dérives du Conseil constitutionnel. Sur tous les sujets, ses réflexes étaient ceux d’un gaulliste de stricte obédience, attaché à la prééminence de l’État, à la raison d’État et allergique à ce que sa souveraineté soit entravée par des juges ou par l’Europe.
Il était plus anti-européen que Chirac et de ce que j’ai pu voir et entendre, assez proche dans l’analyse de Pierre Messmer et de Marie-France Garaud. Il a eu l’occasion par la suite d’exprimer son appui à une tribune parue dans le Figaro du 23 avril 2024 dénonçant la dérive centralisatrice de l‘Europe.
Sur les sujets économiques aussi, c’est sans doute à tort que l’on a imputer à Édouard Balladur la responsabilité d’une dérive néo-libérale. Il s’inscrivait comme De Gaulle, Pompidou et Chirac dans la même tradition de gestion de bon père de famille mêlant un fonds d’attachement à la liberté économique, un certain dirigisme patriotique et la proximité avec quelques grands patrons (Ambroise Roux, Jérôme Monod, Jacques Friedman, Henri Lachman, François Pinault) plutôt qu’avec Bercy ou le patronat.
On peut donc penser qu’Édouard Balladur aurait pu facilement être élu Président de la République si après l’éclatante victoire sur l’exception culturelle et agricole dans le cadre du GATT, il avait laissé parler sa nature gaulliste, autoritaire, anti -européenne et avait repris les thèmes qui seront ceux de Philippe Séguin. Après avoir engrangé le soutien de tous les centristes, il n’en aurait perdu aucun en faisant campagne en les trahissant sur le fond en prenant les thèmes du RPR. Et sur les thèmes qu’a portés Séguin, Édouard Balladur aurait pu être plus crédible que Chirac. Il n’est pas certain que sa nature hautaine aurait été un obstacle rédhibitoire : le peuple ne veut pas nécessairement avoir un dirigeant qui lui ressemble mais un dirigeant qui est sincèrement à leur service. On perd plus sa confiance en étant proche d’Alain Minc ou du MEDEF ou de l’Europe et en donnant le sentiment d’obéir à d’autres intérêts qu’à ceux des Français qu’en étant distant.
Mais il a vérifié cette loi qu’a énoncé Paul Valéry qui dit que beaucoup d’hommes à un moment de leur vie se croient obligés de ressembler à l’image qu’ils ont donné d’eux-mêmes et à jouer le rôle qu’on leur a assigné (1).
Autoritaire, jacobin, anti-libéral, il s’est laissé enfermé dans le rôle du grand mou, du Louis-Philippe, et dans l’étroite base électorale orléaniste – les Guignols ont superbement décrit ce naufrage- alors qu’il lui fallait simplement avoir la force d’être lui-même plutôt qu’être prisonnier de ses soutiens.
- « Dans toute carrière publique, une fois que l’on a construit son personnage, et que le bruit qu’il fait revient à son auteur -et lui enseigne qui il paraît – celui-ci joue son personnage ou plutôt, son personnage le joue, et ne le lâche plus ».
Yves Marek, Ancien Délégué Général des Amis de Jacques Chirac, Auteur de « Gouverner c’est aimer, anthologie morale de l’art sublime de gouverner les hommes » (éditions Balland)
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