Votre livre s’inscrit dans une collection intitulée « Vérités et légendes ». Au terme de deux siècles d’histoire franco-algérienne, quelles sont selon vous les trois légendes les plus solidement installées dans le débat public français et algérien, et pourquoi résistent-elles autant au travail des historiens ?

Vaste question… Toute l’histoire de la relation franco-algérienne est construite autour de légendes et, finalement, il y a des thèses qui, à force d’être répétées, finissent par passer pour des vérités.

Il y a effectivement de chaque côté des vérités et des légendes qui se sont installées.

Côté français, les légendes pourraient être les suivantes :

– l’Algérie est indispensable à la France et on ne peut se passer de ce pays ;

– Tebboune serait un démocrate, certes un peu autoritaire, encadré par les militaires ; mais le système politique algérien est stable et n’est pas une dictature ; on doit traiter avec lui, il n’y a pas d’autre choix.

– la méthode dite du « rapport de forces » n’a pas fonctionné et donc, seul le dialogue, que certains théorisent en « partenariat d’exception », peut fonctionner.

En réalité, ce sont des légendes, je dirais, pardonnez-moi, des billevesées qu’on veut imposer aux Français. Pour quelles raisons ?

Du côté algérien, tout est « légendes et mensonges ». Car la légitimité du régime repose justement sur ces légendes fabriquées de toutes pièces ; d’ailleurs le président de la République lui-même l’a dit, dans une interview au journal « Le Monde » en octobre 2021, lorsqu’il a parlé « d’instrumentalisation et de falsification de l’histoire », de « rente mémorielle ». C’est lui, Chef de l’État, qui l’a dit. Comme l’écrit Benjamin Stora : « En Algérie, le gouvernement entretient une vision arrangée de l’histoire sur laquelle il a fondé trente ans durant sa légitimité. L’oubli semble avoir les mêmes conséquences des deux côtés de la Méditerranée. À force d’être niée, la réalité ressurgit à intervalles réguliers avec la violence des eaux dormantes. »

À partir de ce constat, vous avez toute une série de légendes ou de mensonges qui vont des 6 millions de morts pendant la colonisation au million de morts pendant la guerre d’indépendance, à la nécessité pour la France de présenter des excuses, au soi-disant fonctionnement démocratique du pays, en passant par les accords de 1968 avec la France qui seraient aussi sacrés (c’est Tebboune qui le dit) que les Accords d’Évian.

Vous consacrez plusieurs chapitres à des sujets particulièrement sensibles – la colonisation, Sétif, les harkis, le rôle du général de Gaulle ou encore l’exil des Juifs d’Algérie. Pensez-vous que l’histoire de l’Algérie demeure aujourd’hui davantage un objet de mémoire qu’un objet de connaissance ?

Revenons, pour répondre à votre question, à ce que dit Benjamin Stora lui-même, pourtant « historien officiel » des deux pays. Lui-même reconnaît que l’Algérie a, dirions-nous, un problème avec l’histoire. C’est un fait : c’est une histoire officielle, fabriquée et véhiculée par les historiens du FLN, inculquée, inoculée même, dans la tête des écoliers algériens, ressassée en permanence par les médias. Tout y passe : les crimes de la colonisation, les atrocités françaises, la nécessaire repentance de la France, les essais nucléaires et les enfumades. Sans jamais citer ni les crimes du FLN, ni les massacres d’Oran de juillet 1962, ni les exécutions des harkis, en contravention avec les Accords d’Évian, ni les réalisations françaises en 132 années, que ce soit les villes ou les diverses installations, réseau routier, hôpitaux, etc. On peut dire qu’effectivement il y a de la complaisance du régime vis-à-vis de l’histoire. Emmanuel Macron allait plus loin en parlant de « falsification ».

Vous revenez sur le projet du « royaume arabe » imaginé par Napoléon III. Cette expérience avortée vous paraît-elle constituer une simple parenthèse dans l’histoire coloniale française ou révèle-t-elle qu’une autre relation entre la France et l’Algérie était envisageable dès le XIXᵉ siècle ?

Je reste personnellement fasciné par Napoléon III qui fut, sa politique étrangère et le désastre de Sedan mis à part, un grand chef d’État . C’est lui qui a transformé Paris, c’est lui qui a créé les infrastructures modernes du pays, notamment les chemins de fer, c’est encore lui qui a fondé le système bancaire français. Souverain oublié, renié, car son règne est encadré par le 2 décembre et le 4 septembre.

Sur l’Algérie, il a été visionnaire. Il a compris dès les premières années de son règne qu’un système colonial bâti sur l’inégalité des populations et la brutalité ne pouvait fonctionner durablement et ne permettait pas d’envisager l’avenir. C’est ce chef d’État qui s’est intéressé aux populations musulmanes et juives, en affirmant haut et fort (et en l’écrivant) qu’il était le souverain des colons et des populations autochtones (musulmanes et juives). C’est lui qui a imaginé ce « Royaume arabe » dont il aurait partagé la souveraineté avec Abd-el-Kader. C’est d’ailleurs lui qui avait fait libérer l’émir, emprisonné par la République, chose qu’on oublie souvent. Il s’est heurté à ce que nous appelons aujourd’hui l’État profond : le système administratif, les gouverneurs généraux, dont le maréchal de Mac-Mahon, qui ont systématiquement bloqué ou entravé sa politique. Dans le fond, il a fait, avec un siècle d’avance, ce que de Gaulle a entrepris en 1958 et 1959 (avant la semaine des barricades) : l’égalité des droits, notamment le droit de vote, le développement économique avec le Plan de Constantine. Les deux, Napoléon III et de Gaulle, pour des raisons différentes, ont échoué.

Il est certain que si l’Empire ne s’était pas effondré à Sedan, l’évolution de l’Algérie eut été différente.

Vous posez la question : « De Gaulle a-t-il compris l’Algérie ? » Plus de soixante ans après l’indépendance, estimez-vous que les dirigeants français ont, eux, véritablement compris ce qu’est devenue l’Algérie indépendante et les ressorts profonds de son système politique ?

C’est le « mystère de Gaulle »… Bien sûr, soixante-trois ans après l’indépendance algérienne, les dirigeants français n’ont guère compris et ne comprennent pas ce qu’est devenue l’Algérie indépendante. L’Algérie indépendante, c’est-à-dire le « système » algérien, la duplicité, voire le cynisme de ses dirigeants, l’exploitation de la rente mémorielle comme l’exploitation du peuple algérien, l’instrumentalisation de l’immigration algérienne en France, l’ingérence dans la politique française. Mais voilà, ça marche et pourquoi renoncer à ces manœuvres puisque le gouvernement français ne réagit jamais ; au contraire, nous « en rajoutons » systématiquement dans la repentance et dans une forme de dépendance ou de soumission. Lisez l’excellent livre de Pierre Vermeren qui décrit parfaitement, comme je l’ai fait, les ressorts de cette relation pathologique.

Votre ouvrage s’achève sur l’affaire Boualem Sansal. Cette affaire marque-t-elle, selon vous, la fin d’un cycle ouvert en 1962, celui d’une relation franco-algérienne fondée sur l’espoir d’une réconciliation progressive, ou au contraire le prélude à une redéfinition plus lucide des rapports entre les deux pays ?

Espérons que cette affaire Sansal ouvre les yeux à nos dirigeants qui devraient un jour comprendre que la politique de la main tendue ne sert à rien. C’est « l’affaire » Sansal, mais surtout l’échec de la politique « Gleizes » en contrepoint. Malheureusement, peu de gens semblent comprendre ce nécessaire « renversement des alliances », comme on disait au XVIIIᵉ siècle au moment de la fin de la politique prussienne de la France. Je crois que ces deux « affaires », mais aussi l’action du Comité international de soutien à Boualem Sansal et également la prise de conscience de nombreux hommes politiques de la nécessaire révolution de notre politique algérienne (je pense à l’accord de 1968), finissent par ouvrir les yeux de plusieurs responsables politiques. Espérons qu’il puisse y avoir, aussi rapidement que possible, non pas une inflexion, mais une mise à plat complète de notre politique avec Alger.


Xavier Driencourt

Ancien ambassadeur en Algérie, à deux reprises, Xavier Driencourt a également été ambassadeur de France en Malaisie, conseiller au cabinet d'Alain Juppé et directeur général de l'administration au Quai d'Orsay, enfin chef de l'inspection générale des affaires étrangères.

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