Arnaud Benedetti : Universités d’été, premiers débats de candidats devant le Medef, sondages réitérant la domination de Marine Le Pen et la dynamique de Mélenchon, profusion des candidatures : au regard de votre longue expérience de sondeur et de politologue, comment observez-vous cette rentrée politique à huit mois du premier tour de l’élection présidentielle ?

Stéphane Rozès : Cette présidentielle est inédite. Sa première singularité est que la campagne a déjà commencé, comme en témoignent les bons scores d’audience du premier débat malgré son horaire de fin d’après-midi.

Cette entrée en campagne est à la mesure de l’état dégradé du pays, des inquiétudes sur le quotidien, le délitement de la République et l’avenir du pays.

S’engage un long marathon ponctué de sprints, épreuve de vérité pour les présidentiables comme pour les Français.

La seconde singularité est que les deux forces les plus dynamiques ne viennent pas des partis de gouvernement dits « modérés », mais de Jean-Luc Mélenchon et de Marine Le Pen qui se sont construits au travers de stratégies identifiables proposant de changer la donne politique.

Le débat devant le Medef l’a montré : ce sont les deux candidats qui ont le plus cherché à inscrire leurs propositions économiques dans une approche politique globale. Leurs chemins sont contradictoires, mais chacun propose une vision de la France, une lecture de la période et une articulation entre fins et moyens, questions nationale et sociale, situations française, européenne et internationale.

C’est un ressort essentiel de leur progression. Les autres apparaissent davantage comme des gestionnaires de contraintes, proposant des mesures sans projet global encore identifiable.

Or les Français attendent une vision politique incarnée, quitte à faire bouger des cadres désormais vécus comme des carcans. Voilà le ressort premier de leurs dynamiques avant même un réflexe de vouloir sortir les sortants.

Le retour du politique et de la nation

Arnaud Benedetti : Pourquoi ces caractères atypiques de cette présidentielle ?

Stéphane Rozès : Cela tient à un double phénomène lié : le retour du politique et celui de la nation, qui prennent chez nous des formes singulières du fait de notre culture politique.

Les sociétés ont participé à une globalisation économique, financière et numérique sous des gouvernances néolibérales, postnationales, dont l’Union européenne a été le laboratoire le plus avancé. Mais les peuples ont vu leurs États accompagner un dessaisissement du politique au profit des marchés et des techniques, les privant de l’essentiel ; du sentiment de maîtriser leur destin.

Ils se tournent alors vers des leaders promettant le retour de l’autorité du politique, tandis que les classes moyennes, fragilisées économiquement et socialement, voient s’assombrir les perspectives de leurs enfants.

La nation revient alors comme cadre culturel, identitaire et de protection sociale. La centralité de l’immigration vient notamment de ce qu’elle imbrique ces dimensions.

Ces mécanismes varient selon les cultures politiques. En France, la désarticulation entre l’État et la nation ouvre un moment bonapartiste.

Marine Le Pen occupe cet espace avec sa « renaissance française ». Jean-Luc Mélenchon cherche, lui, à coaliser les minorités contre le système dans une approche socio-communautariste, avec sa « nouvelle France ».

À cela s’ajoute 2022. La présidentielle, dominée par la pandémie puis la guerre en Ukraine, a permis à Emmanuel Macron d’investir une posture de sauveur, au détriment du déploiement de la dispute politique qui établit le contrat entre la nation et celui qui aspire à la diriger.

Il n’a ensuite ni véritablement fait campagne aux législatives ni obtenu de majorité, avant d’abuser sans légitimité nécessaire du 49.3 puis de dissoudre dans les conditions catastrophiques que l’on sait.

Au total, la décennie écoulée aura été l’une des plus dégradées de la Ve République par l’affaissement de la France et le délitement de la République. Le pays est impatient du rendez-vous présidentiel.

Arnaud Benedetti : Expérience macroniste démonétisée, gauche fracturée et en partie radicalisée, droite de gouvernement anémiée : ces éléments profitent au RN et à Marine Le Pen. D’où vient cette balkanisation du champ politique et comment le RN en tire-t-il avantage ?

Stéphane Rozès : Contrairement à une idée dominante en France, ce ne sont pas les politiques, les médias ou les réseaux sociaux qui font le pays, mais l’inverse. Les expériences collectives façonnent, de façon différée, représentations, débats idéologiques, contenus médiatiques, recompositions politiques puis votes.

Les médias ne créent pas ex nihilo les mouvements de l’opinion : ils les cadrent, les amplifient ou les accélèrent à partir de représentations préexistantes.

Les leaders progressent ou régressent selon leur capacité à se rapprocher du point d’équilibre idéologico-politique de l’imaginaire d’un peuple à un moment donné, à l’incarner et à le transformer en projet.

Les idées politiques ne sont pas des virus

La balkanisation du champ politique et la progression du RN traduisent la crise du néolibéralisme postnational et l’adaptation précoce de Marine Le Pen au retour de la nation et du moment bonapartiste.

Il n’y a pas de « lepénisation des esprits » : les idées politiques ne sont pas des virus. Marine Le Pen, par son ancrage populaire et sa volonté d’accéder au pouvoir, a senti avant les autres le déplacement du pays.

Elle a fait muter le FN, nationaliste, voire néofasciste pour certains, en RN bonapartiste : Union nationale, lien vertical avec le peuple, alliance capital-travail, souveraineté, préférence et indépendance nationales et Europe des nations.

Le RN a ainsi attiré des électeurs d’horizons divers. Si les autres formations ont semblé s’en rapprocher, c’est une illusion d’optique : leurs électorats ont suivi le même déplacement du centre de gravité idéologique du pays, mais plus tardivement.

La gauche avait abandonné le social ; la droite, la nation. L’erreur de Jacques Chirac fut de réunir dans l’UMP droite populaire et gaulliste et droite orléaniste, néolibérale et européiste. Cette dernière a pris le dessus, laissant une partie de l’électorat populaire rejoindre le FN puis le RN.

La gauche a connu un mécanisme comparable, prise entre gauchisme et néolibéralisme ; la note Terra Nova du 10 mai 2011 en a théorisé et permis le rapprochement en mettant en avant les « minorités » sociétales et « racialisées » en substitution des catégories populaires.

Arnaud Benedetti : Devant le Medef, chacun des candidats invités s’est efforcé de décliner ses propositions dans un exercice assez contraint. Quelles leçons tirez-vous de ce premier exercice ?

Stéphane Rozès : La forme des débats influe toujours sur ce qui ressort du fond. Or le séquençage a été conçu de façon à ne pas faire le bilan des deux mandats d’Emmanuel Macron et à passer les présidentiables à la moulinette du cahier de doléances du Medef.

Le débat a ainsi été ramené à un exercice technocratique de postulants à Matignon ou à Bercy, alors qu’il aurait dû mesurer la crédibilité économique de projets présidentiels globaux. Seules les deux minutes d’ouverture le permettaient. Les présidentiables se sont plutôt bien sortis de cette épreuve.

Marine Le Pen était celle qui avait le plus à perdre. Favorite dans les sondages, elle concentrait les critiques et abordait son premier véritable exercice de présidentiable après la levée de l’hypothèque judiciaire. Elle était aussi réputée plus faible sur l’économie et moins proche des entreprises que Jordan Bardella.

Elle a franchi l’épreuve sans perdre son avantage, esquissant la dimension politique et nationale de sa « Renaissance française », maintenant sa ligne sociale sur les retraites et affichant 125 milliards d’euros d’économies ainsi qu’une règle d’or constitutionnelle sur les déficits.

Jean-Luc Mélenchon en stratège ne voulait ni provoquer ni se faire applaudir par les chefs d’entreprise estimant ne pas avoir encore « plié le match » à gauche. Il a ainsi passé sous silence les mesures économiques de son programme susceptibles de séduire les petits patrons.

Dans le bloc central, Gabriel Attal a pour partie réussi à incarner la nouveauté, tandis qu’Édouard Philippe apparaissait davantage comme l’homme du passé. Bruno Retailleau est sorti du régalien, Raphaël Glucksmann s’est montré pugnace au détriment de sa cohérence, et Marine Tondelier spontanée et authentique.

Ce débat fera sans doute peu bouger les intentions de vote, mais il aura permis de comprendre les postures de chacun au début du marathon.

Laisser enfin la parole au peuple

Arnaud Benedetti : Quel peut être, selon vous, et surtout quel devrait être le comportement du président sortant dans une compétition à laquelle il ne pourra concourir ?

Stéphane Rozès : Le respect de l’esprit des institutions et la décence voudraient qu’il laisse enfin la parole au peuple et la présidentielle se dérouler sans intervenir explicitement ou en coulisse.

Mais la centralité du politique pousse les anciens présidents à revenir. François Hollande lui-même, qui président sortant se défaussa à se représenter en 2017, déploie beaucoup d’énergie pour le faire maintenant.

Emmanuel Macron est sensible à la trace qu’il laissera dans l’Histoire. Il lui sera difficile de ne pas tenter d’améliorer son image et d’imaginer revenir après une alternance en sauveur.

Il a déjà cherché cette position à l’international. Or la force d’une nation résulte de la cohérence entre son imaginaire, ses institutions et le lien entre le dirigeant et son peuple.

Cela explique notre perte de crédibilité internationale, notre recul d’influence en Afrique, nos difficultés face à Berlin et nos échecs dans les arbitrages au sein de la Commission européenne, malgré les initiatives présidentielles fréquentes et souvent flamboyantes.

Arnaud Benedetti : La sociologie est tellurique quand la politique en est quelque part le sismographe. À huit mois du premier tour, quels sont selon vous les trois ou quatre grands mouvements tectoniques qu’il convient d’observer ?

Stéphane Rozès : Vous avez raison : ce sont les peuples qui font le cours des choses, pour le meilleur ou le pire, à travers leurs façons de voir, d’être et de faire ; leurs imaginaires, stables, et leurs formes religieuses, politiques, sociales et géopolitiques, qui sont variables.

L’énergie vitale d’une société, qui oriente ses forces telluriques vers l’harmonie ou le chaos, résulte de l’articulation entre son imaginaire et ses formes.

En France, notre cartésianisme conduit souvent à réduire le réel à des concepts, agrégats et chiffres, à la raison ignorant les expériences des peuples qui les travaillent en profondeur. Or mon expérience professionnelle m’a appris, après plusieurs années d’intense travail, que la politique relève moins de l’arithmétique que de la physique : c’est une dynamique immanente.

Sortir de l’alternative malheur connu ou promesse aventureuse

Il faut disposer études qualitatives confidentielles, que j’ai beaucoup réalisées, et sinon analyser les sondages publiés, meetings, réactions aux événements, évolutions des conversations ordinaires quotidiennes, sur les réseaux sociaux et décrypter les signaux faibles.

Peu à peu, le pays va s’emparer de la présidentielle. Les candidats refléteront ce qu’ils entendent des Français et convergeront vers les mêmes notions : France, nation, République, laïcité, patriotisme, identité, travail, immigration, Europe, avec des contenus différents. « Le souverain interprète le spectacle du peuple », disait Hobbes. Suivre les évolutions acteurs politiques, qui ne sont pas des auteurs, c’est donc la possibilité de repérer les forces telluriques qui travaillent le pays et dont ils sont l’expression déformée.

Le succès du diptyque La Bataille de Gaulle est, à cet égard, un signal faible : il dit quelque chose de l’analogie que la plupart des Français font entre 1940 et ce qu’ils ressentent comme une lente et étrange défaite, convoquant vision pour la France, courage, dépassement et confiance dans le peuple et génie français.

Les Français ressentent le caractère exceptionnel de la période et attendent une personnalité capable d’incarner l’intérêt général et de remettre la France en mouvement. Ils se demandent après tant d’années de contournement de la souveraineté nationale, condition de la souveraineté populaire, si un ou une présidentiable pourrait être un nouveau de Gaulle.

L’enjeu latent de la présidentielle sera de savoir s’il est encore possible, dans le monde et l’Union européenne tels qu’ils sont, de remettre le politique au centre des décisions et l’État au service de la nation ; autrement dit, si le souhaitable est possible.

Le comte de Lampedusa écrivait que l’« on préfère un malheur connu à une promesse de bonheur ». La présidentielle sera donc un marathon au cours duquel les présidentiables devront démontrer, preuves à l’appui, leur chemin de reprise en main du destin de la France pour la sortir de l’ornière, sinon, au second tour, dans l’isoloir au moment de mettre le bulletin dans l’urne les électeurs préféreront majoritairement un malheur connu à une promesse aventureuse et la France continuera sa chute.

Neuf mois, c’est le temps d’un enfantement, un temps suffisant pour cette épreuve de vérité pour les Français ainsi que pour les présidentiables et projets qu’ils incarnent.

Stéphane Rozès est politologue, président du cabinet de conseil Cap. Ancien directeur général de l’Institut d’études CSA, il y fit sa carrière de 1991 à 2009 après la Sofres (1986-1991) et BVA (1985-1986). Il a enseigné à Sciences Po Paris (1990–2023), à HEC (2008–2011), et a été chroniqueur à France Inter, LCP-Assemblée nationale, Public Sénat, BFM Business et France Culture. Il fut expert pour la « Consultation mondiale sur la lutte contre le réchauffement climatique » lors de la COP 21 de Paris. Il enseigne aujourd’hui à l’Institut catholique de Paris, intervient comme expert à la demande de la presse écrite et audiovisuelle, et contribue à des revues (Le Débat, Commentaire, Études, La Nouvelle Revue Politique, Revue de la Défense nationale) et à des ouvrages collectifs. Il est membre d’honneur du CEPS et l’auteur de Chaos. Essai sur les imaginaires des peuples. Entretiens avec Arnaud Benedetti, Éd. du Cerf, 2022.


Arnaud Benedetti

Ancien rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire, Arnaud Benedetti est professeur associé à Sorbonne-Université, essayiste et spécialiste de communication politique. Il intervient régulièrement dans les médias (Le Figaro, Valeurs actuelles, Atlantico, CNews, Radio France) pour analyser les stratégies de pouvoir et les mécanismes de communication. Parmi ses ouvrages figurent Le Coup de com’ permanent (Cerf, 2018), Comment sont morts les politiques ? Le grand malaise du pouvoir (Cerf, 2021), ainsi qu’Aux portes du pouvoir : RN, l’inéluctable victoire ? (Michel Lafon, 2024). Ses travaux portent sur les transformations du discours public et les évolutions de la vie politique française.

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