Samedi soir, sur BFM TV, dans son entretien de rentrée, Jordan Bardella a franchi une nouvelle étape. Si Marine Le Pen accède à la présidence de la République, a-t-il annoncé, un référendum sur l’immigration sera organisé dès le premier tour des élections législatives qui suivront la présidentielle, avec en son cœur la fin du droit du sol et l’instauration de la préférence nationale. Chassez le naturel, il revient au galop : en juin 2024, déjà, des dirigeants du RN promettaient d’interdire aux Français binationaux l’accès aux postes stratégiques de l’État. Une même pensée irrigue ces annonces, séparées de deux ans mais fidèles à un même socle.

Cette pensée politique porte un nom : le nationalisme organiciste. Elle définit la nation par le sang, l’origine, la filiation biologique, plutôt que par le lien politique qui unit des citoyens égaux en droits. C’est une véritable déraison nationaliste : une pensée qui substitue à l’exercice de la raison politique, celle qui fonde et qui délibère, une croyance en une essence naturelle, biologique et ethnique censée déterminer qui appartient pleinement à la nation. Sans le revendiquer, cette pensée retrouve les accents de toute une tradition intellectuelle française de la fin du XIXe et du début du XXe siècle : celle de Gobineau, théoricien de l’inégalité des races, de Gustave Le Bon, théoricien de la psychologie des races et des foules, de Maurice Barrès, chantre d’une nation charnelle faite de « la terre et les morts », ou encore de Charles Maurras, fondateur de l’Action française, qui en systématisera la doctrine nationaliste. L’histoire européenne a déjà montré où mène cette pensée lorsqu’elle gouverne un pays : aux pires abîmes. Elle demeure, où qu’elle ressurgisse, porteuse du même danger.

Or notre République repose sur une tout autre conception, celle des Lumières, forgée depuis 1789 : la nation française est une communauté politique, fondée sur la citoyenneté, le contrat et l’adhésion, non sur une essence héréditaire. Le droit du sol en est l’expression la plus concrète : il consacre le fait de naître et de grandir sur le sol français, de s’y construire comme citoyen, quelles que soient les origines de ses parents. La préférence nationale procède de la même logique inversée : elle hiérarchise, entre citoyens, l’accès à l’emploi ou aux prestations sociales selon l’origine, là où la République garantit l’égalité de tous les citoyens en droits et en devoirs. Droit du sol et préférence nationale sont ainsi les deux faces d’un même projet : substituer une filiation biologique à une appartenance politique comme fondement de la citoyenneté française.

C’est en cela que le Rassemblement national (RN) se situe hors de l’arc républicain : par la nature de son projet, une conception biologiste et organiciste de la nation, incompatible avec le fondement politique de notre pacte républicain. Cette tendance lourde, portée par le RN, infuse aujourd’hui si largement le débat qu’elle gagne jusqu’à la droite traditionnelle : Bruno Retailleau, président des Républicains et candidat à la présidentielle, a lui-même proposé la suppression du droit du sol et un référendum sur la préférence nationale pour les allocations sociales. Il retrouve là, sans doute, ses origines politiques premières : il fit ses débuts aux côtés de Philippe de Villiers, avant de rejoindre la droite républicaine. C’est une rupture avec les enseignements que portait jadis Jacques Chirac.

Une fusion idéologique est ainsi à l’œuvre au sein de la droite depuis longtemps ; elle atteint aujourd’hui des niveaux inquiétants. Là où la droite républicaine avait tracé des digues, elle construit désormais, pas à pas et méthodiquement, des passerelles, des ponts, et bientôt la fusion avec les idées du Rassemblement national. C’est ce danger qui guette la droite républicaine.

Cette obsession de l’étranger désigné comme la cause première des difficultés du pays constitue, en réalité, un symptôme. Un pays qui érige l’étranger en explication première de son mal-être est un pays qui se dérobe à l’examen de ses propres responsabilités. La maîtrise des flux migratoires est un devoir, assumé et légitime, de toute nation. Mais elle diffère radicalement de la mystification qui laisse croire que la suppression de l’immigration résoudrait, comme par miracle, les problèmes de la France. Cette pensée facile n’est qu’un préjugé, faux et dangereux : il dispense de regarder en face des difficultés que les Français ont eux-mêmes à affronter et à résoudre. Le courage politique consiste précisément à assumer cette responsabilité collective plutôt qu’à désigner un bouc émissaire commode.

Face à cette pensée, la renaissance de la pensée républicaine est notre meilleure arme. La République n’est pas un acquis figé : elle reste un projet d’avenir, à faire, à refaire et à parfaire sans cesse, un projet de civilisation républicaine. Notre condition est d’abord une condition politique. C’est cette exigence de renouveau qui doit armer le combat, radical, contre la pensée nationaliste que porte aujourd’hui le RN. Le lepénisme est un nationalisme : il faut le dire, le décrypter, le déconstruire, le démystifier. Leur souverainisme est un nationalisme. Et ce nationalisme est organiciste, comme le prouve cette proposition d’en finir avec le droit du sol et d’établir la préférence nationale. Le républicanisme, lui, est un humanisme : c’est aux fondements humanistes de la République qu’il nous faut renouer, dans la tradition de Jaurès, de Blum et de Mendès France, en leur donnant corps, force et une vitalité nouvelle, traduite concrètement dans nos idées, notre projet et nos propositions, plutôt que répétée en abstractions usées.

L’élection présidentielle de 2027 portera, une fois encore, cette ligne de clivage majeure. Le combat politique de 2027 passera aussi par une démystification des préjugés nationalistes du RN. C’est en ce sens que la bataille de 2027 sera aussi un combat de la raison pour la raison et par la raison : la rationalité et la raison issues des Lumières doivent être notre arme de combat, une arme de destruction massive du nationalisme et de la xénophobie dangereuse qu’il porte. Mais cette raison ne vaut que si elle devient notre passion commune républicaine, notre meilleur affect politique : une arme de défense républicaine qui s’adresse aussi au cœur des Français, là où logent leurs sentiments républicains. C’est avec ces armes conceptuelles qu’il faudra attaquer la pensée politique du Rassemblement national en plein cœur, en mobilisant toutes les forces que la tradition républicaine et humaniste, issue des Lumières, nous a léguées : à nous de savoir les utiliser, d’en faire bon usage, de les réactiver et de les réinventer aujourd’hui.

Les enquêtes d’opinion placent aujourd’hui le RN en position de force. Rien n’est pourtant joué, rien n’est écrit d’avance : cette bataille des idées reste la condition la plus sûre pour que la République l’emporte sur ses fossoyeurs.

Par Eduardo Rihan-Cypel, ancien député PS.

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