Professeure émérite de littérature française à Sorbonne Université et ancienne directrice pédagogique de l’École normale supérieure-Ulm et de Sciences-Po Paris, Françoise Melonio est la grande spécialiste de Tocqueville, sur lequel elle vient de publier la biographie de référence (Gallimard, 2025). Éric Anceau l’a interrogée pour la NRP.
Le tempérament de Tocqueville est inséparable de l’œuvre qu’il nous a laissée. Pouvez-vous revenir pour nos lecteurs sur ce tempérament ?
L’œuvre est inséparable d’une mélancolie liée à la situation historique de Tocqueville. On a dit que La Recherche du temps perdu était l’œuvre réussie d’une vie ratée. Les livres de Tocqueville sont l’œuvre réussie d’une vie empêchée, par les turbulences de notre histoire nationale. Né en 1805 dans une famille aristocratique décimée par la Terreur, il se convainc très jeune que le temps des aristocraties est passé. Il se rallie à la démocratie, mais sans en méconnaître les potentialités despotiques. C’est, comme Musset, un « enfant du siècle ». Il a la nostalgie de la culture raffinée des Lumières et des grands héroïsmes de l’époque révolutionnaire, mais il est né trop tard, dans une basse époque ; il craint le nivellement démocratique et l’asservissement des individus. À cette position inconfortable d’entre-deux, entre l’aristocratie et la démocratie, il doit à la fois sa lucidité singulière et ses fréquents découragements. « Je me débats tous les jours entre la faiblesse de mes moyens et l’immensité de mes désirs », écrit-il. Son admirable correspondance est, comme les Essais de Montaigne, une exploration de ses contradictions.
De la démocratie en Amérique est un livre important. Avant même cette biographie, vous étiez l’une des plus grandes spécialistes de cette œuvre qui comprend en fait deux volumes très différents l’un de l’autre et dont la réception n’a pas du tout été la même ni en leur temps, ni aujourd’hui. Nous ne pouvions faire autrement que de vous demander de nous en parler.
Le premier volume que Tocqueville publie en 1835 est consacré aux institutions politiques des États-Unis. Il connaît un succès immédiat et inattendu pour l’ouvrage d’un tout jeune auteur. En France, il est lu aussi bien par Guizot et les ministériels que par des socialistes comme Proudhon et Cabet, à l’étranger par Metternich, le roi de Suède ou Quincy Adams, l’ancien président des États-Unis. Le deuxième volume publié en 1840 est beaucoup plus ambitieux : Tocqueville y traite des idées, des mœurs et des sentiments des démocraties occidentales. Les contemporains jugèrent l’ouvrage trop abstrait ; c’est aujourd’hui le chef-d’œuvre dont sociologues et politistes s’inspirent pour étudier les sociétés égalitaires.
Dans ses Souvenirs, Tocqueville nous livre le témoignage, à chaud, du rôle qu’il a joué sous la Deuxième République, de ses désillusions, de ses erreurs, de ses échecs. C’est une lecture dont devraient s’inspirer nos dirigeants politiques aujourd’hui. Pouvez-vous nous en donner quelques éléments marquants ?
Tocqueville écrit les Souvenirs en 1850-1852 pour lui seul, afin de comprendre les raisons de l’échec de la Deuxième République, et de son propre échec comme ministre des Affaires étrangères en 1849. Il analyse admirablement l’impuissance du gouvernement républicain à répondre aux attentes populaires qu’avait exacerbées l’immobilisme de la monarchie de Juillet. Très vite, derrière l’enthousiasme lyrique des débuts, il perçoit la force des haines entre les classes qui va conduire à la répression féroce de juin 1848. Chez les paysans et les bourgeois, le socialisme a pris la place du diable dans les imaginations médiévales, dit-il, et la majorité du pays rêve d’un pouvoir autoritaire. Il en tire une leçon, toujours pertinente, sur le danger de la séparation entre le peuple et les classes supérieures et sur les conséquences néfastes de la concentration du pouvoir. Le radicalisme des revendications socialistes tout comme le recours à un homme providentiel illibéral ont pour origine l’accaparement du pouvoir par la ploutocratie du régime de Juillet et l’inexpérience politique de la masse des citoyens.
Ministre des Affaires étrangères, il nous donne aussi une leçon de géopolitique : la France est en 1849 une puissance moyenne qui se souvient d’avoir été grande. D’où une double nécessité : faire respecter le droit des gens et les principes de liberté et d’égalité proclamés en 1789, mais éviter les gesticulations théâtrales dépourvues d’efficacité face aux autocraties comme la Russie, dont il prophétise qu’elle dominera l’Europe.
Moins connu du grand public que La Démocratie en Amérique, L’Ancien Régime et la Révolution est un très grand livre, peut-être le plus grand de Tocqueville. Quelle thèse y soutient-il ? En quoi ce livre, lui aussi, peut nous parler en 2026 ?
Pour moi L’Ancien Régime et la Révolution publié en 1856 est le plus grand livre de Tocqueville, le livre de la maturité. C’est là encore un livre politique qui part d’une interrogation sur le présent ; en 1848/1851, les Français rejouent l’histoire de la Grande Révolution : Marx dira qu’ils la rejouent en farce. Tocqueville s’interroge sur cette étrange pente qui conduit en 1848 comme en 1789 les Français de l’élan initial de liberté vers le despotisme. Il en découvre l’origine dans la confiscation du pouvoir par l’administration royale au détriment des paroisses, si bien que les sujets du royaume perdent toute habitude de la gestion commune de leurs affaires. La France du XVIIIᵉ siècle est un grand magasin de rancunes, une « cascade de mépris » comme disait Mirabeau, où les classes ne sont plus rassemblées que dans les dossiers d’appel à l’aide de l’État considéré comme une providence. D’où la montée des revendications et l’explosion révolutionnaire malgré la bonne volonté de Louis XVI. Il n’y a pas de moment plus dangereux, écrit Tocqueville, pour un prince que celui où il entreprend de réformer son royaume. La remarque a été proposée il y a quelques années à la réflexion des dirigeants du Parti communiste chinois… Elle n’avait pas pour objectif de mettre en garde contre tout effort de réforme mais d’inciter à éduquer la démocratie avant qu’il ne soit trop tard.
Tocqueville nous incite donc à réfléchir sur notre culture politique dans la longue durée et aussi dans sa dimension européenne. En 1854, il complète son travail d’archives en France par un voyage d’étude à Bonn, au motif que l’Allemagne, en retard sur la France, lui permet de toucher l’ancien régime encore vivant. La France, les principautés germaniques et la Russie partagent la même culture : sur le continent européen, les peuples abdiquent leurs libertés au profit d’un État qui les surplombe, c’est le terreau du socialisme. À cette tradition continentale, Tocqueville oppose la tradition libérale anglo-américaine qui a préservé les libertés communales du Moyen Âge. L’Ancien Régime a inspiré Tolstoï et les réformateurs russes de la fin du XIXᵉ siècle, il a été très lu aussi en Allemagne. C’est le livre noir d’une Europe continentale dont l’éducation politique a été faite par des despotes.
Tant dans sa manière d’approcher les problèmes que dans sa méthode de travail et dans son écriture, Tocqueville se singularise. Pouvez-vous nous expliquer en quoi ?
La méthode de travail de Tocqueville est très innovante et ne change pas d’un livre à l’autre, quoiqu’ils nous semblent aujourd’hui relever de disciplines académiques différentes, la science politique, la philosophie, l’histoire ou la sociologie. Il commence par une interrogation. Par exemple, pour La Démocratie en Amérique : peut-il exister une grande république, dans une société égalitaire, qui ne soit pas sanglante comme la Terreur ? Pour L’Ancien Régime, il se demande pourquoi la révolution a éclaté en France plutôt qu’ailleurs. À partir de ces « idées-mères », il élabore un questionnaire. Son histoire est une histoire philosophique comme celle de Guizot, dont il était allé écouter les cours d’histoire de civilisation à la Sorbonne en 1828-1829, et celle de Montesquieu dans L’Esprit des lois ou dans les Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence.
Après avoir mis au point ce questionnaire initial, il se livre à une enquête. Il est contemporain des grands enquêteurs sociaux, qu’il fréquente à l’Institut. La Démocratie en Amérique est construite à partir des carnets de voyage rédigés en Amérique et en Angleterre. Pour L’Ancien Régime, Tocqueville se livre à une vaste enquête d’archives à Paris et dans la généralité de Tours sur les mœurs administratives des Français. C’était sans précédent, les archives à Paris comme ailleurs étaient alors en cours d’inventaire. Tocqueville, qui se fait aider à Tours par un jeune chartiste, sait s’orienter dans les liasses des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles grâce à sa longue expérience de conseiller général, attentif aux questions de voirie, de fiscalité locale, d’aide sociale, de rapports entre le centre et la périphérie. Ce qui me fascine dans ces deux ouvrages, c’est l’attention portée à la fois aux pratiques et à l’opinion publique telle qu’on la saisit dans les pamphlets et les écrits des philosophes ou des intendants. À l’archive, Tocqueville ajoute l’enquête orale auprès de vieillards (dans les années 1850, la mémoire de la Révolution restait vive) et le dialogue avec ses collègues et amis. Puis vient la phase de la rédaction : Tocqueville s’époussette, dit un critique du temps. Il cache l’échafaudage ; parfois il mêle des sources diverses pour rendre l’exemple plus parlant, rarement il cite ses sources (horribles choses à nos yeux d’historien, mais Tocqueville ne visait pas une carrière dans l’université !)
Après quoi, à partir de ses liasses de notes, il rédige dans le style classique appris au Collège, celui des grands prosateurs des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles ; il a ses maîtres en écriture. Pascal, Rousseau, Montesquieu, les moralistes comme La Bruyère, les sermonnaires comme Bossuet, Rousseau… D’où son génie de la formule, le déploiement d’une prose qui suit les méandres de la pensée. Cette prose nous paraît limpide ; elle ne l’est qu’au terme d’un épuisant travail de réécriture. Pour la démocratie comme pour L’Ancien Régime, on possède plusieurs manuscrits successifs, et sur épreuves encore Tocqueville multipliait les corrections.
Le deuxième volume de La Démocratie publié en 1840 a une genèse un peu différente quoique la démarche soit là encore déductive à partir de quelques idées mères. Tocqueville, qui pensait rédiger une continuation de son premier volume, prend progressivement conscience de passer d’un objet trouvé (l’Amérique) à un objet construit, les démocraties. « Tant que l’ouvrage n’est pas terminé, je ne sais précisément où je vais », avoue-t-il. Il se lance dans un océan de lectures : Montaigne, Bossuet, La Bruyère, Saint-Évremond, Mme de Sévigné, Pascal mais aussi Montesquieu, Rousseau, les contemporains Chateaubriand, Lamennais, Lacordaire, Lamartine, les historiens Guizot, Thiers, Mignet… mais aussi Plutarque, le Coran, Cervantès, Machiavel… et Platon qu’il juge trop antique. Ce nouvel ouvrage doit aussi beaucoup à l’expérience politique que Tocqueville acquiert comme candidat à la députation, battu en 1837 et élu en 1839 dans le Cotentin ; il découvre alors la difficulté à implanter en France les institutions libres de l’Amérique et la force de l’individualisme. De cette navigation erratique, il tire son admirable tableau de l’individualisme et des effets généraux de l’égalité. Admirable par l’ampleur et par la subtilité dont Sainte-Beuve s’est moqué : « Tous les mais, tous les si et les car, qui peuvent entrer dans une tête réfléchie, il les agitait et les pesait avec soin dans sa balance. » Le style de Tocqueville doit son charme au refus des conclusions précipitées.
Si Tocqueville a eu plusieurs biographes avant vous, jamais le lien entre l’homme privé, le penseur et l’acteur politique n’avait été autant mis en avant. Pourquoi était-ce si important de le faire ?
Nous considérons Tocqueville comme un grand penseur, lui voulait d’abord être un grand homme d’État. Sa carrière, quoique honorable, n’offre pas de succès éclatants. Député dans l’opposition de gauche sous la monarchie, républicain conservateur en 1848, il est respecté mais pas chef de parti. Il s’en sent du reste vite incapable faute de talent oratoire et de sens des compromissions. Et il est ministre des Affaires étrangères au pire moment, en 1849, quand partout triomphent les autocraties qu’il appelle les « vieilles choses ». Mais à défaut d’être brillante, sa carrière politique nourrit son œuvre qui est tout entière un plaidoyer pour que les Français se réforment. Pas de neutralité axiologique chez Tocqueville ; il faut, écrit-il, ne dire que la vérité utile. D’où l’importance pour le biographe de saisir ce que l’œuvre doit à cette volonté d’agir qui l’inscrit dans un temps et un lieu.
La vie privée importe aussi beaucoup à mes yeux pour l’intelligence de l’œuvre. N’en donnons qu’un exemple : Tocqueville épouse ce qu’on appelait au XIXᵉ siècle une « vieille maîtresse » : âgée de plus de trente ans, elle est anglaise et pas fortunée, même pas jolie, disent les mauvaises langues. C’est un mariage d’amour – quoique le mari soit volage – et c’est assurément une mésalliance. Tocqueville, par son mariage, choisit la démocratie. Mais il souffre de la persistance des préjugés aristocratiques parmi ses proches, et cette expérience douloureuse nourrit sa perception de la difficulté de la transition démocratique.
Il y a chez Tocqueville une hantise du déclin de la France qui court tout au long de sa vie et tout au fil de son œuvre. Pouvez-vous nous en parler ?
Tocqueville ne se console pas de la perte du Canada français et de la Louisiane et il n’oublie pas qu’en 1814 les cosaques ont occupé Paris. « Il n’y a pas de pire malheur pour un peuple que d’être conquis » ni pire politique que de se résigner au déclin quand les autres peuples s’étendent. Ainsi s’explique son impérialisme qui choque aujourd’hui. Il est partisan, après hésitation, de la colonisation en Algérie en déplorant mais sans les écarter les « nécessités » fâcheuses de la conquête (entendons par là les violences de Bugeaud). Contre Guizot, il envisage une guerre avec l’Angleterre. Ministre, il renoue avec la politique de Périclès selon Thucydide. Une nation qui a été grande est en danger lorsqu’elle se montre faible dans un monde hostile.
En quoi la lecture de son œuvre peut-elle nous être utile pour notre temps ?
Tocqueville se méfiait des historiens entrés en politique comme Guizot qui, se trompant d’époque, tuent leur patient avec érudition. Évitons donc les anachronismes. Mais si l’histoire ne se répète pas, elle nous instruit. Tocqueville est un penseur pour les temps difficiles comme les nôtres. Il nous alerte sur la vulnérabilité des démocraties, il nous incite à éduquer les citoyens à la liberté par plus de « self government », plus de souci des garanties institutionnelles, plus de démocratie délibérative, plus de contrepoids à l’abus de pouvoir par une presse libre, un enseignement diversifié, des Églises respectueuses de l’état de droit. Il ne nous lègue pas une doctrine clé en main. « Il faut une science politique nouvelle à un monde tout nouveau. »
Éric Anceau
Éric Anceau est professeur d’histoire contemporaine à l’université de Lorraine où il enseigne l’histoire politique et sociale de la France et de l’Europe contemporaine. Ses recherches portent principalement sur l’histoire de l’État, des pouvoirs, de l’expertise appliquée au politique et des rapports entre les élites et le peuple et de la laïcité. Directeur de collection chez Tallandier, co-directeur d’HES, membre du comité de rédaction de plusieurs autres revues scientifiques et de plusieurs conseils et comités scientifiques dont le Comité d’histoire du Conseil d’État et de la Juridiction administrative, il a publié une quarantaine d’ouvrages dont plusieurs ont été couronnés par des prix. Parmi ses publications les plus récentes, on citera Les Élites françaises des Lumières au grand confinement (Passés Composés, 2020 et Alpha 2022), Laïcité, un principe. De l’Antiquité au temps présent (Passés Composés, 2022 et Alpha 2024), Histoire mondiale des impôts de l’Antiquité à nos jours (Passés Composés, 2023), Histoire de la nation française du mythe des origines à nos jours (Tallandier), Gambetta, fondateur de la République (PUF) et Nouvelle Histoire de France, collectif de 100 autrices et auteurs (Passés Composés).
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