À la veille de la demi-finale, la pression sur les hommes de Didier Deschamps ne se situe plus sur le seul terrain du sport. La mise en cause de leur francité ne relève pas d’un dérapage isolé d’une personnalité en mal de notoriété. Elle traduit la banalisation d’un discours raciste, face auquel la France oppose sa conception historique de la Nation.

C’est une petite rengaine qui a tout d’une abjection. L’équipe de France de football est certes talentueuse – difficile de le contester – mais elle ne serait française que sur le papier. Son sang, son âme, son identité seraient africaines. En l’espace de quelques jours, on entend cette ritournelle, fredonnée ici et là, essentiellement dans le monde hispanique et latino-américain.

Les mots sont parfois différents, volontairement insultants ou d’apparence simplement factuels. Mais dans le fond, la gravité des propos demeure toujours la même. À l’occasion d’une Coupe du monde dont ils figurent parmi les favoris, les Bleus font ainsi l’objet de remise en cause à répétition de leur identité nationale sur le même fondement : la couleur de peau et l’ascendance des joueurs. C’est d’abord une obscure sénatrice paraguayenne qui traite Kylian Mbappé de « Camerounais colonisé ». C’est un ancien gardien de but espagnol qui annonce que son pays va affronter « une sélection africaine ». C’est une vice-gouverneure argentine qui qualifie les Bleus, sur les réseaux sociaux, « d’équipe africaine sans manières ». Enfin, un ancien Premier ministre espagnol salue, dans les colonnes d’un grand quotidien, un adversaire de « très haut niveau » … Avant de préciser, que cette équipe ne compte « aucun Français ».

Ces propos sont méprisables, et ils doivent être traités comme tels. Il ne faut pas les reléguer au rang de banales polémiques ou des couacs diplomatiques, mais les considérer comme du racisme pur et simple. Que Mariano Rajoy, ancien chef de gouvernement d’un pays membre de l’Union européenne, choisisse la litote plutôt que l’insulte frontale ne change rien à l’affaire. Dire d’une équipe qu’elle est excellente « sans aucun Français » revient à décréter que la nationalité de vingt-trois joueurs français ne vaut rien face à la couleur de leur peau ou à l’histoire de leurs parents. Face à la Roja, en ce jour éminemment symbolique du 14 juillet, l’équipe de France sera sur le terrain l’incarnation vivante de ce modèle républicain que l’ancien Premier ministre espagnol a manifestement mal assimilé.

On ne rappellera jamais à tous ces ignorants qu’en France l’appartenance à la Nation n’est pas une histoire de généalogie ou de couleur de peau …

Ce qui est en cause dans ces sorties, ce n’est pas seulement la grossièreté ou la mauvaise foi sportive. C’est une conception de la nationalité que la France a précisément choisi de récuser depuis la Révolution : celle du sang et de l’origine, contre celle du droit et de l’adhésion. Être Français n’a jamais été, dans la tradition républicaine, une affaire de généalogie ou de pigmentation. C’est l’appartenance à une communauté de citoyens qui partagent une langue, des institutions, une histoire commune et un même contrat. Kylian Mbappé et ses coéquipiers ne sont pas des Français par accident ou par tolérance. Ils sont nés en France, y ont grandi, y ont été formés dans les centres de formation du football français, ont porté les couleurs de clubs français avant de porter celles de l’équipe nationale. Leur histoire familiale, souvent liée à l’Afrique, n’efface rien de cela. L’ascendance est une richesse, pas une contradiction.

Le raisonnement des Amarilla, Chilavert et Rajoy bute sur la réalité des histoires personnelles des Bleus. Réduire ces joueurs à leur couleur de peau et à ascendance africaine, c’est nier ce qu’ils sont concrètement : des Français formés par la France, produits d’un système sportif et éducatif français, représentants d’un pays qui, précisément parce qu’il ne définit pas la nationalité par le sang, a su transformer une partie de son histoire coloniale et migratoire en une force collective. On peut discuter, en France même, des tensions et des angles morts de ce modèle d’intégration. Mais le contester depuis l’extérieur, sous forme d’insulte, pour discréditer une équipe qui gagne, n’a rien d’un débat. C’est un dérapage grave et la marque d’une sérieuse ignorance.

Le racisme anti Bleus n’est en réalité pas nouveau. On assiste au retour d’un vieux poison qu’il faut resituer dans une chronologie plus longue.

Le président vénézuélien avait déjà salué, en 2018, le sacre des Bleus comme une victoire de « l’Afrique ». Les supporters argentins avaient multiplié les messages racistes après la finale de 2022, jusqu’à brûler des effigies de Mbappé à Buenos Aires. Cette même équipe d’Argentine avait ensuite été filmée entonnant des chants discriminatoires après sa victoire en Copa América 2024. Le racisme anti Bleus n’est donc pas né avec ce Mondial 2026 : il ressurgit à chaque grand succès français, comme si la victoire elle-même devenait insupportable à qui refuse d’admettre qu’une nation puisse être plurielle et gagnante à la fois.

Il y a dans cette persistance une forme d’aveu. On ne s’acharne pas sur une équipe qu’on juge insignifiante. On s’acharne sur celle qui domine et dont la réussite dérange une vision figée de ce que doit être une nation « légitime ». Le racisme qui vise les Bleus ne relève pas seulement du mauvais goût individuel : il est révélateur d’une difficulté, bien au-delà des frontières françaises, à accepter qu’un pays puisse se définir par ce que l’on décide d’être ensemble, plutôt que par une conjonction d’héritages, par définition non choisis.
Le parcours de cette équipe, sa relation fusionnelle avec un pays tout entier constitue au demeurant la meilleure réponse aux apprentis sorciers qui évoquent l’existence dans notre pays d’un supposé racisme « systémique », sémantique dangereuse au service d’un agenda politique.

Les dérapages anti Bleus exigent de la France une réponse sans concession et la réaffirmation tranquille de valeurs imprescriptibles.

L’ambassade de France en Argentine a trouvé le ton juste et la posture adaptée face à Hebe Casado, la vice-gouverneure de la province de Mendoza. En réponse à son message qualifiant les Bleus « d’équipe africaine sans manières », l’ambassadeur Romain Nadal a déclaré l’élue persona non grata, lui interdisant l’accès aux locaux diplomatiques français et excluant toute présence française à des réunions officielles où elle figurerait. Le diplomate a rappelé qu’en France : « le racisme n’est pas une opinion, c’est un délit ». Casado a refusé de retirer ses propos, les présentant comme un folklore footballistique ordinaire. Cette sanction diplomatique trace une ligne claire : face à des propos racistes tenus par des responsables publics, la fermeté n’est pas une option. C’est la seule réponse possible, alignée sur les valeurs défendues par la France.

La réaction doit être à la hauteur, partout où ces sorties se produisent : plainte de la Fédération Française de Football, enquête judiciaire à Paris, condamnations de la FIFA, de l’Élysée et du président du Sénat. Tout cela s’inscrit dans la même logique : le refus d’une banalisation qui consisterait à traiter ces sorties comme de simples fausses notes avant un match important. Ce ne sont pas des maladresses. Ce sont des expressions à des degrés divers de brutalité et d’une même idée : une équipe ne peut être authentiquement française que si elle ressemble à une image figée, ethnique, de la France.

Or la France n’a jamais été cela, et l’équipe de France encore moins. Le Onze qui défend les couleurs tricolores incarne cette réalité que la République a mis deux siècles à construire et qu’elle continue de défendre : on est Français par la citoyenneté. On est Français par l’engagement. Et qui nierait l’engagement de Mbappé, de Dembélé et des autres ? Rappeler cette évidence, en 2026, ne devrait plus être nécessaire. Le fait qu’il faille encore le faire, à chaque Coupe du monde, en dit long sur le chemin qu’il reste à parcourir, chez ceux qui persistent à refuser de comprendre ce qu’est une Nation.


Geneviève Goëtzinger

Geneviève Goëtzinger est journaliste et dirigeante d’entreprise dans les médias et le conseil en stratégie de communication.

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