Longtemps considéré comme une conséquence inévitable des conflits, le viol constitue pourtant une véritable arme de guerre.
De la Syrie à la Libye, de la République démocratique du Congo à la Bosnie, il répond à une stratégie de terreur, de domination et de déplacement des populations.
En visant les corps, il cherche à détruire les familles et à briser durablement des communautés entières.
Malgré les avancées du droit international, cette violence systématique demeure encore trop souvent impunie.

Le 19 juin 2008, le Conseil de sécurité des Nations Unies adopte à l’unanimité la résolution 1820. En une phrase, il rompt avec des décennies de cécité : le viol et les autres formes de violence sexuelle, lorsqu’ils sont utilisés ou commis comme tactique de guerre, constituent une menace pour la paix et la sécurité internationales. La résolution nomme ce que les armées ont toujours su et ce que les juristes ont longtemps détourné le regard de voir. Le viol n’est pas un dommage collatéral. Il n’est pas un accident de la guerre. Il est un instrument militaire à part entière, employé pour humilier, dominer, instiller la peur, disperser ou déplacer une population civile.

La Syrie en a donné l’exemple le plus systématique du siècle. Dès 2011, les services de renseignement du régime de Bachar el-Assad transforment leurs centres de détention en machines à briser les corps et les esprits. La Commission d’enquête internationale indépendante sur la République arabe syrienne, créée par le Conseil des droits de l’homme, a documenté pendant quatorze années les pratiques convergentes des branches 215, 235 dite Palestine, 227, des services de renseignement de l’armée de l’air à Mezzeh et Harasta, et de la prison de Saidnaya. Viols, viols collectifs, mutilations génitales, viol forcé entre détenus pour briser les liens d’humanité. En janvier 2025, son rapport Web of Agony qualifiait formellement ces actes de crimes contre l’humanité et de crimes de guerre. La justice européenne a commencé à en tirer les conséquences : en janvier 2022, le Tribunal régional supérieur de Coblence, en Allemagne, condamnait Anwar Raslan, ancien officier des renseignements syriens, à la réclusion criminelle à perpétuité pour crimes contre l’humanité, sur le fondement de la compétence universelle. Première brèche dans le mur de l’impunité.

La Libye offre un autre visage du même phénomène. À partir de 2011, dans le chaos qui suit la chute de Mouammar Kadhafi, les violences sexuelles deviennent un instrument courant des milices rivales, puis des structures de détention de l’État reconstitué. La mission d’établissement des faits de l’ONU sur la Libye, présidée par Mohamed Auajjar, a documenté entre 2021 et 2023 l’usage systématique du viol dans les prisons et contre les migrants subsahariens transitant par le pays. La Cour pénale internationale a ouvert plusieurs procédures, notamment contre Al-Tuhamy Mohamed Khaled, ancien chef des renseignements intérieurs, pour les crimes commis à la prison de Mitiga, et plus récemment contre des cadres de la brigade Al-Saiqa. Les chefs retenus incluent explicitement le viol et les violences sexuelles, à la fois comme crime de guerre et comme crime contre l’humanité.

C’est en République démocratique du Congo que la qualification d’arme de guerre prend sa dimension la plus radicale et la plus prolongée. Depuis 1996, les deux Kivu sont le théâtre d’un conflit endémique où le viol fonctionne comme méthode de contrôle territorial, de déplacement forcé de population, et de destruction du tissu communautaire. Le Rapport Mapping du Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme, publié le 1er octobre 2010, a recensé 617 incidents les plus graves entre 1993 et 2003, dont une part considérable de violences sexuelles relevant potentiellement de crimes contre l’humanité, voire de génocide. Le docteur Denis Mukwege, gynécologue à l’hôpital de Panzi à Bukavu, prix Nobel de la paix 2018, a soigné des dizaines de milliers de femmes mutilées par armes blanches, brûlures, objets contondants introduits dans les organes génitaux. Le mot « mutilation » n’est pas littéraire : il décrit une technique militaire dont la fonction est de rendre la victime stérile, de la marquer à vie, et par elle, de marquer sa communauté.

C’est ici que se révèle le cœur du problème. Le viol comme arme de guerre n’attaque pas seulement la femme. Il attaque, à travers elle, la communauté entière. Il déplace les populations, brise les structures familiales, contraint à l’exil. Il sape la natalité par la mutilation ou par la grossesse forcée. Il introduit dans l’intimité du corps la souveraineté de l’occupant. En Bosnie, le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie l’avait nommé sans détour dans l’arrêt Kunarac de 2002 : à Foča, les viols systématiques visaient à mettre en œuvre une stratégie d’expulsion par la terreur. La logique militaire est identique à Saidnaya, à Mitiga, à Bukavu. Seuls changent les ennemis désignés, les vocabulaires de haine, les bannières des combattants.

Reste une vérité que le droit international peine à imposer à la pratique des États. Depuis la résolution 1820, le Conseil de sécurité dispose de la qualification, du fondement et des outils, dont les sanctions ciblées et le chapitre VII. Il les actionne rarement. Les juridictions nationales, par la compétence universelle, ont pris le relais que les juridictions internationales ne pouvaient ou ne voulaient assumer. C’est par Coblence, par Paris, par La Haye que passent désormais les premières condamnations effectives. Ce relais est précieux. Il est aussi insuffisant. Tant que le viol comme tactique militaire ne sera pas traité avec la même fermeté que le bombardement des hôpitaux ou l’usage des armes chimiques, il restera ce qu’il a toujours été : l’arme la moins chère, la plus disponible, la plus durablement destructrice.

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