Par Gabriel Lucchini, Docteur en philosophie politique, Délégué Territorial Adjoint du Rassemblement national en Corse.
Christophe Versini, Délégué Territorial du Rassemblement national en Corse.
Au-delà des seules considérations électorales auxquelles commentateurs et contempteurs s’efforcent de limiter sa portée, l’alliance récemment conclue par Mossa Palatina, le Rassemblement national et l’UDR, sous la bannière de l’Unione di i Patriotti – Union des Patriotes – concrétise dans le champ politique une révolution métapolitique introduite par le palatinisme en 2021.
C’est au travers d’un entretien accordé à Valeurs actuelles que Nicolas Battini, leader de Mossa Palatina1, mit pour la première fois en évidence une convergence philosophique et téléologique entre les nationalismes français et corse. Évidence longtemps niée par la mouvance nationaliste de gauche2 au pouvoir en Corse depuis 2015 qui, pour qualifier le choix de ses propres électeurs en faveur du RN lors des scrutins nationaux, usa longtemps d’un terme emprunté à la psychiatrie : la « skizophrénie ». Un diagnostic sévère, mais parfaitement cohérent avec la lecture coloniale de l’histoire à laquelle souscrivent ses tenants, qui érige la France en puissance colonisatrice s’étant imposée en Corse au XVIIIème siècle. Dès lors que les identités corse et française sont ainsi posées comme mutuellement exclusives, se réclamer de la première tout en offrant son suffrage aux défenseurs de la seconde ne peut en effet relever que de la contradiction.
Cette lecture résiste pourtant difficilement à un examen historique sérieux. Citoyens français depuis le 30 novembre 1789 – à leur demande – les Corses ont en effet pris une part considérable à la construction politique, militaire et administrative de la France. Du reste, peu de peuples colonisés ont offert deux empereurs à leurs colons ! Et il faut également rappeler que les Corses représentaient 20% des effectifs de l’administration coloniale engagée en Algérie3. Babbu i a nazione, Pasquale Paoli4 fut lui-même nommé commandant général de la Garde nationale en Corse par une Assemblée Nationale dont il reconnaissait alors pleinement la légitimité.
Autant de réalités qui rendent pour le moins malaisée l’assimilation pure et simple de la relation franco-corse aux schémas classiques de domination coloniale. C’est ici qu’apparaît une confusion plus profonde et déterminante : celle qui assimile la France à l’Etat français, et le fait colonial aux fautes que celui-ci a pu commettre à l’égard de la Corse. Il en fût ainsi au lendemain de l’indépendance algérienne, lorsque l’Etat, confronté au drame du rapatriement de nos compatriotes d’Algérie, trouva dans une Corse pourtant déjà fragile l’un des exutoires de cette crise, au prix de profondes conséquences économiques et foncières, notamment sous l’effet de la politique conduite par la SOMIVAC.
Or l’on peut parfaitement reconnaître et condamner ces injustices sans leur conférer rétrospectivement une nature coloniale. A ce compte, Vendéens, Alsaciens et Basques pourraient en effet tout aussi bien réclamer le statut de peuples colonisés. Le même amalgame conduit enfin à réduire la France à sa seule tradition jacobine, comme si la centralisation constituait l’unique modalité concevable de son unité politique. L’histoire française est pourtant traversée par une tension ancienne entre centralisme et régionalisme, unité nationale et libertés territoriales. Or c’est précisément dans le prolongement de cette dialectique que s’inscrit l’évolution doctrinale majeure engagée par le Rassemblement national.
Longtemps associé à un centralisme rigoureux, le RN amorce en effet indubitablement un « virage régionaliste » réhabilitant les terroirs, les campagnes et leurs peuples. En atteste la quatrième de couverture du dernier livre publié par son Président, Ce que veulent les Français5, qui le représente en compagnie d’un agriculteur, contemplant un troupeau de vaches pâturant dans un champ : symbole d’une France réconciliée avec ses racines rurales. Car c’est bien ici que se situe le principe du changement de paradigmes opéré par le RN, qui réintroduit avec force l’idée d’une France conçue comme un tissu vivant d’identités locales, fortes de leurs cultures et de leurs héritages propres. Dans cette conception quasi-hégélienne, l’unité nationale ne procèderait donc plus de la suppression des différences régionales, mais de leur synthèse. Il s’agirait en somme de se rapprocher du modèle communément adopté par l’Italie et l’Espagne, qui fait de la subsidiarité et de la solidarité organique inter-régionale, des principes fondamentaux de gouvernementalité. Un modèle compatible avec l’octroi d’une autonomie renforcée pour certaines régions, qui pourrait in fine s’accorder aux aspirations des Corses.
C’est précisément sur ce terrain que s’engagèrent les premières discussions entre le RN, Mossa Palatina et l’UDR. La disposition d’esprit exprimée par Marine Le Pen résumant assez bien la nature du verrou qu’il s’agissait alors de lever, cette dernière affirmant n’avoir jamais été hostile à une réflexion quant à l’organisation territoriale du pays et à la place qu’y occupent les régions, mais s’être toujours confrontée à des interlocuteurs affichant une profonde hostilité à l’égard de la France, pouvant alimenter des velléités indépendantistes. Nicolas Battini incarnait précisément une rupture avec ce schéma. Auteur d’un livre au titre explicite, Le Sursaut corse, l’identité plutôt que l’indépendance6, le leader de Mossa Palatina rendait concevable ce que plusieurs décennies d’antagonisme avaient contribué à présenter comme impossible : élargir les libertés de la Corse sans rompre le lien qui l’unit à la France. Régionalisme corse et nationalisme français surmontant ainsi leurs anciennes défiances pour se rejoindre dans une même pensée de l’enracinement. Dans ce contexte, la question de l’autonomie pouvait enfin se penser comme l’une des modalités d’une organisation renouvelée de la France, favorisant l’expression des singularités locales, plutôt que comme une étape institutionnelle du séparatisme affichés par les tiers-mondistes corses depuis cinquante ans.
C’est bien cette philosophie qui fut revendiquée dès le préambule du projet de société Ugo Colonna présenté par Palatinu en 2025, destiné à fournir une matrice programmatique à Mossa Palatina et à préciser sa conception de l’autonomie :
Si l’on prétend ici fonder les principes d’une autonomie véritable pour la Corse, l’esprit de ce projet introduit une rupture avec les initiatives portées au cours des dernières décennies, en ce qu’il n’épouse pas la posture victimaire dont elles procédèrent (…). Il reconnaît tout au contraire la continuité civilisationnelle qui rattache la Corse à la France millénaire, et à l’héritage helléno-latin qu’elles ont en partage. De même, il ne conteste à l’Etat français aucune compétence rélaienne, et exclut par principe toute visée indépendantiste.
Cette conception devait naturellement influer sur les discussions engagées au sein de l’Unione di i Patriotti et trouver, quelques mois plus tard, un prolongement institutionnel dans le contre-projet défendu par le RN face à la réforme gouvernementale. Marine Le Pen revendiquant explicitement devant l’Assemblée nationale une proposition « élaborée avec son allié Mossa Palatina de Nicolas Battini ». De cette convergence doctrinale procédèrent notamment deux propositions majeures. D’une part, l’instauration d’une priorité régionale dans l’accès à l’emploi et au logement social, impliquant d’aménager le cadre constitutionnel afin de permettre une différence de traitement fondée sur un critère territorial. D’autre part, la décentralisation du pouvoir insulaire au sein de la collectivité de Corse, par la création de deux conseils des pievi, renouant symboliquement avec une organisation territoriale enracinée dans l’histoire insulaire.
Ce fût finalement l’adoption de l’amendement n°111, déposé par le France insoumise et soutenu par les députés nationalistes corses, qui détermina le RN à voter contre le projet global. En consacrant l’égalité « de tous, sans distinction », celui-ci fermait précisément la voie à la préférence régionale que le mouvement national avait pourtant placée, historiquement, au cœur de ses revendications. A lui seul, cet amendement cristallisa ainsi la ligne de fracture appelée à structurer durablement le débat politique insulaire : d’un côté, la conception proprement nationaliste de l’autonomie portée par le palatinisme et les forces réunies au sein l’Unione di i Patriotti, qui en fait un instrument au service de la reconnaissance et de la continuité de la réalité corse ; de l’autre, la conception souverainiste défendue par les héritiers du tiers-mondisme, qui l’envisage comme un prolongement institutionnel vers des pouvoirs nouveaux, notamment législatifs – fût-ce au prix de l’abandon de revendications qui furent constitutives et conatives du nationalisme corse.
Dans le cas où il accèderait au pouvoir, le Rassemblement national s’est engagé à remettre à l’ouvrage son contre-projet, afin de replacer la préservation identitaire au principe même de l’autonomie de la Corse. Car, par-delà les compétences et les pouvoirs dont elle pourrait être investie, demeure une question essentielle : celle des conditions politiques de sa continuité historique. Question qui occupât une place singulière dans la pensée de l’un des grands artisans de la puissance française, Napoléon III, dont le mot célèbre, prononcé lors de son voyage dans l’île en 1860, semble avoir traversé les siècles : « La Corse est pour moi plus qu’un département, c’est une famille. Je suis venu tout y améliorer sans rien y bouleverser7. »
1 Mossa Palatina, parti politique créé en 2022, est la déclinaison électorale de l’association Palatinu, fondée pour sa part en 2021 dans le but revendiqué de défendre l’identité, la culture et la langue corse. Cette structure a bouleversé le paysage politique insulaire, en opérant une refondation doctrinale du nationalisme corse, recentré sur ses fondements civilisationnels et patrimoniaux – à distance du prisme indépendantiste et tiers-mondiste qui structura l’essentiel de ses expressions contemporaines à partir des années 1970.
2 Nous désignons par là le spectre politique qui s’étend de Core in Fronte à Femu a Corsica, formations respectivement dirigées par Paul-Félix Benedetti et Gilles Simeoni. Ce dernier a présidé le Conseil exécutif de Corse de 2015 au 21 avril 2026, date à laquelle il a quitté ses fonctions à la suite de son élection à la mairie de Bastia.
3 Antoine Olivesi, « Les Corses dans l’expansion française contemporaine », in La Méditerranée de 1919 à 1939. Actes du colloque de Nice (mars 1968), Nice, SVPEM, 1969, p. 151-165.
4 Pasquale Paoli (1725-1807), fils de Giacinto Paoli, fut l’une des grandes figures de la Révolution corse (1729- 1769) et le chef de l’État corse indépendant. Son œuvre politique lui valut l’admiration de plusieurs souverains européens, parmi lesquels Catherine II de Russie, Joseph II d’Autriche et Frédéric II de Prusse, et exerça une influence notable sur les imaginaires révolutionnaires américain puis français, notamment chez Mirabeau, La Fayette et Robespierre.
5 Bardella Jordan, Ce que veulent les Français, Paris, Fayard, 2025, 400 p.
6 Battini Nicolas, Le Sursaut corse, l’identité plutôt que l’indépendance, Paris, L’Artilleur, 2024, 198p.
7 Napoléon III, discours prononcé à Ajaccio lors de son voyage en Corse, septembre 1860, cité dans Relation du voyage de Leurs Majestés impériales dans le Sud-Est de la France, en Corse et en Algérie, Paris, Imprimerie impériale, 1860.
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