Dans cette série, Sarah Scialom, avocate pénaliste, analyse le viol comme arme de guerre, instrument de domination et, parfois, de destruction d’un groupe. Du 7 octobre aux précédents rwandais, bosniaques ou yézidis, elle revient sur la place des violences sexuelles dans les stratégies de guerre et de génocide. Une réflexion qui interroge également la réponse du droit international face à ces crimes et les limites du cadre juridique actuel.

780 pages, quatre rapports indépendants, vingt-quatre mois d’enquête. La preuve est constituée. Elle ne souffre plus de discussion sérieuse. Et pourtant, le déni persiste.

Le 12 mai 2026, la Commission civile sur les crimes du 7 octobre commis contre les femmes et les enfants a rendu public son rapport, Silenced No More : Sexual Terror Unveiled. Trois cents pages, plus de dix mille photographies et séquences vidéo examinées, plusieurs centaines d’entretiens conduits avec des survivants, des témoins, des médecins légistes. La Commission qualifie les violences sexuelles du 7 octobre et de la captivité à Gaza de systématiques, généralisées et constitutives de l’attaque elle-même.

Ce rapport n’invente rien. Il s’inscrit dans une chaîne de constats convergents. En mars 2024, après une mission de dix-sept jours en Israël et en Cisjordanie, la Représentante spéciale du Secrétaire général de l’ONU pour la violence sexuelle dans les conflits, Pramila Patten, concluait à l’existence d’informations claires et convaincantes de viols, viols collectifs et tortures sexuelles, et à des motifs raisonnables de croire que ces violences se poursuivaient contre les otages détenus à Gaza. En novembre 2024, la Chambre préliminaire I de la Cour pénale internationale délivrait un mandat d’arrêt contre Mohammed Deif, chef de la branche militaire du Hamas et architecte de l’attaque du 7 octobre, retenant le viol et autres formes de violences sexuelles comme crime contre l’humanité et comme crime de guerre. En juillet 2025, le Projet Dinah documentait l’usage tactique de la violence sexuelle sur au moins six sites distincts.

Quatre sources, quatre méthodologies, une même conclusion. Les violences sexuelles du 7 octobre ne sont pas des excès. Elles ne sont pas le débordement d’une fièvre individuelle, l’effet du chaos, la dérive d’une discipline relâchée. Elles sont la stratégie même. Quand des actes de même nature, perpétrés selon les mêmes modalités, surviennent simultanément sur plusieurs sites séparés par des dizaines de kilomètres, par des commandos opérant sous une chaîne de commandement unique, l’hypothèse de la coïncidence s’effondre. Ce qu’il reste à nommer, c’est ce qui était voulu, planifié, ordonné.

C’est précisément ce franchissement qui commande la qualification juridique. Pour qu’un viol soit constitutif d’un crime contre l’humanité au sens du Statut de Rome, il doit s’inscrire dans une attaque généralisée ou systématique lancée contre une population civile. Depuis l’arrêt Kunarac du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie, en 2002, les deux critères sont alternatifs. La dispersion géographique des sites, du festival Nova aux kibboutzim de la périphérie ; la répétition millimétrée du même mode opératoire ; l’organisation préalable des commandos ; la chaîne de commandement militaire incarnée par les brigades Al-Qassam : tout est réuni. La CPI l’a vu, et l’a retenu contre Mohammed Deif.

C’est cette imputation qui change tout. Imputer le viol au plus haut commandant militaire du Hamas, retenir sa responsabilité conjointe avec Yahya Sinwar et Ismail Haniyeh dans la planification de l’opération, c’est faire entrer le crime sexuel dans la sphère du plan concerté. La Chambre préliminaire ne sanctionne pas un dérapage : elle constate que la violence sexuelle a été intégrée à l’architecture stratégique du 7 octobre. La mort de Mohammed Deif, confirmée en février 2025, n’efface pas ce constat. Elle le grave dans la jurisprudence.

Reste le déni. Et il faut le nommer, parce qu’il vient de là où il aurait dû être impossible. Le 11 octobre 2023, quatre jours après les massacres, Francesca Albanese, Rapporteuse spéciale des Nations Unies pour les territoires palestiniens occupés, prévenait sur X contre la diffusion d’informations « non vérifiées » sur les viols. En août 2025, lors d’un webinaire en italien, elle déclarait qu’« il n’y a pas l’ombre d’une preuve que des viols ont été commis, et encore moins des viols de masse ». Le 14 novembre 2025, Reem Alsalem, Rapporteuse spéciale pour la violence contre les femmes et les filles, écrivait sur X qu’« aucune enquête indépendante n’a établi qu’un viol ait eu lieu le 7 octobre ». Plus de trois cents responsables juifs, parmi lesquels Deborah Lipstadt, ancienne envoyée spéciale américaine contre l’antisémitisme, ont écrit au Secrétaire général Antonio Guterres pour demander sa destitution.

Une rapporteuse mandatée pour défendre les femmes nie l’existence de viols documentés par les organes spécialisés de sa propre institution. Une rapporteuse mandatée pour examiner les violations des droits humains dans les territoires occupés relativise un crime de masse commis hors de son champ géographique. La fonction qui devait porter la voix des victimes la recouvre. Ce n’est plus une opinion divergente. C’est une violence en soi, et Pramila Patten elle-même l’avait pressenti, en demandant dans son rapport qu’il soit fait obstacle à toute négation des atrocités.

La preuve est constituée. La qualification est posée. L’imputation est ouverte jusqu’au sommet de la chaîne de commandement. Il reste à savoir si les institutions internationales sauront porter ce que leurs propres organes ont établi, ou si elles continueront à laisser leurs représentantes spéciales s’instituer en gardiennes du silence des victimes qu’elles devaient défendre.

Voir aussi

Boualem Sansal raconte à la NRP l’après-prison : « Apprendre à vivre dans la liberté »

De retour en France après un an de détention en Algérie, l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal a livré un témoignage rare dans un entretien accordé à La Nouvelle Revue Politique, animé par Arnaud Benedetti.


0 Commentaire2 minutes de lecture

Le monde comme volonté et représentation : le grand fleuve du pessimisme

Vous êtes intimidé par ce grand fleuve ? Vous hésitez, ne savez comment l’apprivoiser ! Ne lanternez pas, montrez-vous impavide, plongez !


0 Commentaire7 minutes de lecture

Principes et enjeux de la déconstruction

On entend souvent parler de la déconstruction, en particulier dans les milieux conservateurs qui s’indignent de ses ravages, soit de façon directe, soit, le plus souvent, de façon indirecte. Qui, en effet, n’a pas entendu parler de « wokisme » ou de « cancel culture » ?


0 Commentaire37 minutes de lecture

Privacy Preference Center