Les intentions de vote se succèdent en ce début septembre et Marine le Pen est toujours estimée à 34/35% au 1er tour. Loin devant les autres prétendants au second, relégués quinze ou vingt points derrière… Mais de premiers signes de fébrilité apparaissent déjà dans son camp. La rançon d’une candidature en duo, tout à fait inédite ?
Sa condamnation en appel, le 7 juillet dernier, est bien oubliée ; son été politique fut des plus discrets ; sa rentrée est modeste, marquée par une seule participation au débat entre candidats organisé par le Medef. Sa présence médiatique est réduite. Son vrai discours de rentrée est prévu ce dimanche 13 septembre, à Hénin-Beaumont, son fief électoral. Nous sommes à plus de sept mois du premier tour. Rien ne semble presser Marine Le Pen.
Pourtant, c’est du RN, de sa cacophonie et de Jordan Bardella dont on parle depuis une dizaine de jours. Jean-Philippe Tanguy et l’amende pour port du voile islamique, Louis Alliot et la remise en cause de l’aide militaire à l’Ukraine, sont passés au grill des critiques immédiates et virulentes. Bardella nuance, corrige, contredit les uns et les autres, sans qu’on y voit toujours beaucoup plus clair après qu’il eut parlé. Avant de se prendre les pieds dans le tapis, à Londres, en signant avec Nigel Farage, le leader de Reform UK, un drôle de « protocole d’accord » – Albion reste perfide ! Le Pen plane, avec le « calme des vieilles troupes » ; le RN et son président, eux s’agitent, s’embrouillent, se précipitent, au-devant des micros et des erreurs.
Rien que du classique ou du rodage, dira-t-on, pour un début très précoce de campagne. Si ce n’est qu’il s’inscrit dans un cadre particulier, inédit à vrai dire : le favori ce scrutin présidentiel, Marine Le Pen, s’est, dès son annonce de candidature, présenté en ticket, le 7 juillet dernier. Elle mènera campagne avec Jordan Bardella et celui-ci sera nommé à Matignon, si elle gagne !
La Ve République contre un « ticket »
Voilà une première dans notre déjà longue histoire des scrutins décisifs sous la Ve République. Dans le petit manuel imaginaire du bon présidentiable, il était souligné de trois traits rouges, jusqu’à présent, que la prérogative de nommer le Premier ministre était si stratégique pour un président nouvellement élu qu’il devait s’en préserver l’usage ; qu’une candidature « en ticket », sur le modèle américain, ne correspondait pas à l’esprit de la présidentielle française – la « rencontre d’une personne et d’un peuple ». D’autant que le chef de gouvernement français joue un rôle constitutionnel bien plus central que celui du vice-président américain, notamment celui de disposer de l’appareillage interministériel du pouvoir et d’être l’interlocuteur privilégié du parlement, voire d’être le chef de la majorité parlementaire – quand il y en a une. On rappelait aussi, preuve à l’appui, que la seule tentative française d’une candidature en ticket avait échoué avec pertes et fracas : c’était en 1969 quand Gaston Defferre, candidat socialiste, avait fait campagne en duo avec Pierre Mendès-France, voué à être nommé Premier ministre. Cette aventure, qui visait aussi à « déprésidentialiser » l’exercice du pouvoir après le règne gaullien, avait fini avec 5% à peine des suffrages.
Depuis, malgré de nombreuses tentations, sollicitations et questions en cours de campagne, nul candidat sérieux ne s’était risqué à se présenter avec son futur premier ministre, annoncé urbi et orbi. Certains présidents avaient certes fait leur choix quelques semaines avant le scrutin, mettant les intéressés dans la confidence, tel François Hollande avec Jean-Marc Ayrault en 2012, sinon Nicolas Sarkozy avec François Fillon en 2007. Mais ils s’étaient bien gardé de le proclamer publiquement. Pas seulement par goût du secret : parce que cela leur semblait leur intérêt politique, qu’ils évaluaient à l’aune du second tour et de la majorité, plus ou moins large, plus ou moins rassembleuse, plus ou moins à droite ou à gauche, qui les portaient à l’Élysée. Majorité fonction, aussi, de leur opposant de second tour, qui n’est pas toujours connu à l’avance et dont l’identité politique peut réserver des surprises.
Ainsi Emmanuel Macron fit-il l’analyse, en 2017, que sa victoire face à Marine Le Pen devait beaucoup au ralliement de nombre d’électeurs de droite, ce qui le conduisit à désigner Edouard Philippe, ancien lieutenant d’Alain Juppé, à Matignon, plutôt que de choisir parmi ses fidèles de la première heure, souvent issus du Parti socialiste. Le choix d’un Premier ministre résultait en fait, dans la tradition de la Ve République, de la configuration particulière du scrutin présidentiel. C’est bien pourquoi, outre l’inadéquation du « ticket » à l’esprit présidentialiste français, la prudence incitait un potentiel futur élu à attendre pour rassembler et consolider sa majorité par un certain choix à Matignon – bref, à ne pas brûler ses vaisseaux par des annonces prématurées.
Argument renforcé quand de plus, depuis l’instauration du quinquennat, les législatives suivent rapidement le scrutin présidentiel pour donner une majorité parlementaire à l’heureux élu et que, ce calendrier ayant été interrompu par la dissolution de 2024, chacun s’attend à ce qu’en mai prochain, le nouveau chef de l’État, quel qu’il soit, provoque des législatives immédiates, par une nouvelle dissolution.
Les raisons d’un ticket
Marine Le Pen n’a donc pas fait ce choix, bien qu’il soit probable qu’elle n’ignore rien de ces règles, non écrites jusqu’à présent, d’une campagne présidentielle en France. La double question se pose donc, de savoir pourquoi elle l’a fait et s’il ne constitue une chance plutôt qu’un handicap dans la campagne, au vu des premiers cafouillages ou faux-pas de rentrée du RN évoqués, au vu aussi d’une certaine fébrilité de son quasi « colistier », J. Bardella.
Il est journalistiquement entendu qu’il fallait embarquer le dit-Bardella dans la campagne, après la « blessure narcissique » qu’aurait éprouvée ce dernier à devoir renoncer à se présenter quand, à la surprise de beaucoup – et sans doute de la sienne – M. Le Pen sortit non pas blanchie mais éligible de l’enfer judiciaire. Explication qui fait la part peut-être trop belle à la psychologie : on doute fort en effet que le président du RN eût rué dans les brancards à ce point, s’il n’y avait pas eu « ticket ». Et la blessure narcissique nous semble relative pour un leader politique qui n’a exercé aucune fonction exécutive, ni locale ni ministérielle, jusqu’à présent. La perspective de devenir chef de gouvernement de la France serait-il un lot de consolation, une sorte de thérapie, pour un trentenaire sans expérience dirigeante aucune ? Quant au parti lui-même, son unité ne semblait nullement menacée, sans ticket.
La raison psychologique – soigner un égo qui s’y voyait déjà – ne semble donc pas assez forte, pour ne pas devoir envisager une autre hypothèse, plus politique : celle d’une complémentarité espérée des deux personnalités, qui permettrait de ratisser plus large dans l’électorat. Bardella pourrait ainsi attirer des électeurs que le lepénisme a souvent eu du mal à séduire, des électeurs de droite, notamment retraités, mais aussi des jeunes éloignés de la politique (mais pas de son compte Tiktok). Ajoutons que la ligne politique de Bardella, réputée plus libérale, plus proche des milieux d’affaires, faciliterait dans cette optique, au 1er mais plus encore au 2e tour, le rassemblement autour de Marine Le Pen, lui permettant de briser enfin ce fameux plafond de verre qui jusqu’à présent a fait du RN, premier parti de France au 1er tour, le battu du second.
Les écueils du duo
Hypothèse plus convaincante, mais qui se heurte néanmoins à quelques écueils qui peuvent peser lourd dans les sept mois qui viennent.
Celui tout d’abord d’agacer des lieutenants et fidèles lepénistes – Tanguy ou Alliot par exemple ! – qui se vivent comme éclipsés par la fusée Bardella, lancée si tôt, au point de vouloir exister un peu trop. Une bonne campagne repose sur une organisation de fer, qui laisse peu de places aux égos et états d’âme des uns et des autres. J. Bardella, dans son insistance à rappeler à chaque interview combien il sera à Matignon le maître d’œuvre de la future politique lepéniste et le grand architecte de la future majorité parlementaire, donne le sentiment d’en faire trop, et bien trop tôt.
Celui, plus stratégique ensuite, d’un brouillage récurrent de la ligne politique de Marine le Pen. Au Medef, celle-ci a inauguré une sorte de « en même temps » surprenant, en annonçant à la fois qu’elle campait sur sa position concernant la réforme des retraites, en abaissant l’âge de départ entre 60 et 62 ans, ce qui a un coût non négligeable, tout en se ralliant à l’idée très libérale et orthodoxe d’une « règle d’or budgétaire », le tout agrémenté d’une promesse de 125 milliards d’euros d’économies. Vouloir à la fois dépenser plus et économiser plus vise sans doute à concilier la ligne sociale traditionnelle de M. Le Pen, et la ligne libérale de J. Bardella. Mais la « complémentarité » promise peut vite devenir contradiction, comme on le voit, au risque qui plus est de décevoir et les « sociaux » et les libéraux ». Tout présidentiable sérieux doit toujours faire la synthèse de plusieurs lignes politiques issues son camp. Cette synthèse est moins difficile à faire quand le candidat est seul en piste…
Le troisième écueil est que nul ne sait qui Marine Le Pen devra affronter au second tour, si elle-même y est bien aussi qualifiée : J.L. Mélenchon ou E. Philippe semblent aujourd’hui les adversaires les plus probables. Mais l’une ou l’autre de ces configurations entrainent des conséquences extrêmement opposées quant à la campagne de second tour, à l’ampleur d’une éventuelle victoire lepéniste, à la constitution d’une majorité parlementaire à la suite. Marine Le Pen pourrait avoir besoin d’élargir sa majorité et son gouvernement, et il n’est pas sûr qu’alors, J. Bardella, Président du seul RN, soit le plus à même de mener cette mission. Une victoire de M. Le Pen serait, chacun le sait, un tremblement de terre sous la Ve République, et une alternance d’une importance aussi grande, sinon plus, que celle de F. Mitterrand en 1981. Pourquoi vouloir en anticiper les effets assez imprévisibles, plus de sept mois avant, par un ticket ?
On dira qu’il est bien tôt, en ce début septembre, pour tirer ainsi des plans sur la comète. Mais on ne joue pas sans risques avec la logique de la Ve République et de son élection décisive, qui est celle du choix d’une personne et non d’un duo, personne dont on jauge la fiabilité, la cohérence et la force, avant de se décider dans l’urne.
Philippe Guibert
Philippe Guibert est consultant, enseignant et chroniqueur TV. Il a publié en 2024 Gulliver Enchainé, le déclin du chef politique en France (Cerf). Il a été directeur du service d information du gouvernement (SIG) et directeur de la communication dans diverses structures publiques. Il a dirigé la rédaction de la revue Medium de Régis Debray.
Voir aussi
12 septembre 2026
La deuxième mort d’Habermas
par Arnaud BenedettiFondateur et directeur de la Nouvelle Revue Politique.
0 Commentaire6 minutes de lecture
24 juillet 2026
Les carnets apocryphes d’Emmanuel Macron – Troisième carnet : Par-delà la gauche et la droite
par La Nouvelle Revue Politique
0 Commentaire19 minutes de lecture
23 décembre 2025
Boualem Sansal raconte à la NRP l’après-prison : « Apprendre à vivre dans la liberté »
De retour en France après un an de détention en Algérie, l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal a livré un témoignage rare dans un entretien accordé à La Nouvelle Revue Politique, animé par Arnaud Benedetti.
0 Commentaire2 minutes de lecture
17 décembre 2025
Clément Macchi – Municipales 2026 : comment l’ancrage local peut peser sur la présidentielle à venir
par La Nouvelle Revue Politique
0 Commentaire6 minutes de lecture
11 janvier 2026
Benjamin Morel : « 2026 sera encore plus instable politiquement »
0 Commentaire1 minutes de lecture