Depuis plusieurs mois, l’« entrisme islamiste » s’est imposé comme l’un des nouveaux marqueurs du débat sécuritaire français. Après les années dominées par l’urgence antiterroriste et la menace djihadiste, l’exécutif comme une partie de la droite affirment désormais que le danger aurait changé de visage : moins spectaculaire, moins violent immédiatement, mais plus diffus, plus patient, plus enraciné.
L’idée est connue : les mouvances islamistes les plus structurées auraient abandonné la confrontation frontale avec l’État pour privilégier une stratégie d’implantation progressive dans le tissu social — associations, clubs sportifs, écoles, structures culturelles, collectivités locales — afin d’influencer lentement les normes sociales et culturelles de la société française.
Deux textes incarnent aujourd’hui cette inflexion doctrinale : celui porté par Bruno Retailleau et celui défendu parallèlement par Laurent Nuñez. Deux textes qui prétendent répondre à la même inquiétude, mais qui révèlent surtout deux ambiguïtés politiques majeures.
La première tient au texte de Laurent Nuñez : il refuse de nommer explicitement l’ennemi. L’islamisme y apparaît dilué dans une catégorie plus vaste de « séparatismes », de radicalités ou de menaces contre l’ordre républicain. Cette prudence sémantique n’est évidemment pas neutre. Elle traduit la volonté du gouvernement d’éviter toute accusation de stigmatisation des musulmans, mais elle produit aussi une forme de brouillage politique. Car à force de ne pas désigner clairement ce qu’il prétend combattre, le texte finit par étendre considérablement le champ des structures susceptibles d’être visées.
L’approche de Laurent Nuñez relève avant tout d’une logique administrative et technocratique : extension des capacités préfectorales, renforcement des contrôles financiers, gels d’avoirs, dissolutions facilitées, amélioration du renseignement territorial. Le texte ne crée pas véritablement de nouvelle doctrine ; il étend surtout les instruments existants de surveillance et de contrôle.
Mais cette stratégie pose une question centrale : peut-on lutter efficacement contre une idéologie sans jamais la nommer politiquement ? En cherchant à universaliser la menace pour éviter l’accusation de ciblage, le risque est aussi de produire un dispositif suffisamment large pour devenir potentiellement extensible à d’autres formes de contestation.
À l’inverse, Bruno Retailleau choisit une stratégie de désignation explicite. Son texte nomme clairement l’islamisme, les réseaux fréristes et ce qu’il considère comme une offensive idéologique contre les principes républicains. Là où Laurent Nuñez contourne l’obstacle politique, Retailleau assume un affrontement civilisationnel et culturel.
Son constat est simple : l’islamisme dit « non violent » utiliserait les libertés démocratiques pour diffuser des normes incompatibles avec la République — remise en cause de la laïcité, pression communautaire, contestation de l’égalité hommes-femmes, fragmentation identitaire.
Le texte du président de LR marque ainsi une rupture plus frontale : création d’un nouveau délit lié à l’atteinte aux principes de la République, extension des possibilités de dissolution, contrôle renforcé des associations et des financements étrangers, élargissement des capacités d’intervention de l’administration.
Mais là encore, l’ambiguïté demeure. Car en voulant nommer clairement la menace, le texte ouvre aussi la voie à des outils juridiques dont la portée dépasse largement le seul islamisme.
C’est particulièrement le cas de son article 6, vivement critiqué dans une tribune publiée par FigaroVox le 13 mai et cosignée par un collectif de juristes. Ceux-ci alertent sur les risques considérables que ferait peser le dispositif de gel administratif des avoirs visant des personnes ou structures accusées de diffuser des idées jugées haineuses ou discriminatoires.
Le problème n’est pas tant l’objectif affiché que la formulation retenue. Les critères apparaissent suffisamment larges pour permettre demain des usages extensifs bien au-delà de la lutte contre l’islamisme radical. Associations, ONG, médias, mouvements militants ou opposants politiques pourraient théoriquement être concernés selon l’interprétation du pouvoir en place.
Surtout, les juristes dénoncent un mécanisme administratif prononcé sans condamnation judiciaire préalable. Autrement dit : une sanction économique lourde décidée par l’exécutif lui-même. C’est là que le texte soulève une interrogation de fond sur l’État de droit. Car la démocratie libérale repose précisément sur une distinction essentielle : l’État combat des actes, non des opinions.
Cette tension traverse en réalité les deux textes. L’un ne nomme pas clairement la menace mais élargit considérablement les outils administratifs ; l’autre nomme explicitement l’islamisme mais construit des mécanismes susceptibles de dépasser demain leur cible initiale.
Dans les deux cas, c’est la même évolution doctrinale qui apparaît : le passage progressif d’une logique strictement antiterroriste à une logique de prévention idéologique. L’État ne cherche plus seulement à empêcher des attentats ; il entend désormais intervenir en amont sur des dynamiques d’influence, des discours, des réseaux, voire des intentions supposées.
Pour Didier Lemaire, professeur de philosophie et secrétaire général de l’association DSR (Défense des Serviteurs de la République), « les différentes mouvances islamistes visent à détruire nos libertés et nos principes d’égalité ». Selon lui, cette pression est particulièrement perceptible à l’école, où certains enseignants s’autocensurent désormais par crainte des tensions ou des représailles.
Reste une question fondamentale : jusqu’où une démocratie peut-elle aller pour se protéger sans fragiliser elle-même les principes qu’elle prétend défendre ?
C’est précisément là que se situe aujourd’hui la véritable ligne de fracture du débat français.
Sabrina Deliry
Autrice et journaliste. Experte dans le domaine financier de la lutte anti-blanchiment et du financement du terrorisme (compliance/conformité). Elle a publié de nombreux articles et investigations sur l’islamisme, les conflits au Proche et Moyen-Orient, l’antisémitisme ou encore les mouvements d’extrême gauche, notamment pour Atlantico, la Nouvelle Revue Politique ou le média israélien Israël Hayom. Elle est également cofondatrice et trésorière de l’AFGRC (Association française des grands reporters et correspondants).
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